Jean-Pierre Otte, « Quarantaine » suivi de « Quelques érotiques », lu par Marie-Hélène Prouteau, (III, 13, note de lecture)


Un monde habité par le rythme, son harmonie mais aussi ses changements, expérimentés dans l’écriture durant le confinement. Et l’amour.


 

 

Ce recueil de Jean-Pierre Otte, né de l’expérience du confinement, est d’abord une remarquable mise en rythme, comme on dirait une mise en musique. Une mise en rythme grâce aux refrains, « à la façon des rondeaux de Charles d’Orléans », nous avertit le poète dans l’exergue du livre. D’emblée, ces rondeaux pour une pandémie du « temps présent » inaugurent une scansion absolument singulière des quarante poèmes, à forme fixe, constitués de deux quatrains et d’un quintil. Tout se passe comme si le refrain présent dans les deux distiques et le vers final venait exprimer tout à la fois la clôture inhérente à l’expérience vécue et ce qui vibre encore de vif dans ce monde étréci. Comme si ces vers repris dans une sorte de martèlement au charme insistant figuraient le mouvement des pas, l’avance des pieds dans des marches imaginées. Une sorte de substitut aux déplacements rendus impossibles. Une manière d’attraper le tempo en boucle produisant une tension entre clôture et ouverture de l’espace contraint.

 

Qu’on ne s’y trompe pas, Quarantaine n’est pas un énième journal du confinement. Car un huis clos existentiel se déploie dans la récurrence d’espaces limités et clos, tels les « confins », « seuil », « frontières », « contours », « cercles ». « Voilà la place de la désolation où il faut vivre », se voit repris trois fois dans un des poèmes. Vrai leitmotiv renvoyant à l’expérience intérieure de lucidité sans complaisance et d’ardeur tout à la fois.

 

La poésie de Jean-Pierre Otte naît et vit de cette force catégorique, jamais chagrine et qui n’est pas vécue comme une défaite de l’intellect. Car, chez lui, l’esprit et l’humour ne sont jamais loin : « C’est la journée du regard fertile », écrit-il, amusé, à propos du petit espace de liberté octroyé par moments. Ou bien ce jeu de mots léger : « Confinement, nous voilà aux confins ».

 

Ce qui, en effet, se joue ici pour Jean-Pierre Otte, c’est la possibilité de transmuer le cercle de la vie enclose, de la « vie alentie », en une expérience d’évasion et de ressourcement de l’esprit. Nous y invitent de superbes images telles : « Il est en nous des vergers que nous ne visitons pas ». La méditation se fait stimulante et féconde. Et se nourrit de la culture du grand lecteur de poésie ou de philosophie qu’est Jean-Pierre Otte mentionnant ici, « le « gai savoir », là, « l’usage du monde » ou reprenant Apollinaire « à la fin tu es las de ce monde malade ».

L’aventure s’enracine aussi dans sa propre pratique de peintre qui irrigue le poème en profondeur :

 

« La spire qui s’envide à l’intérieur d’une coquille
creuse d’escargot devient un motif de méditation »

 

Le miroir et ses dépliements multiples, thématique dominante dans le recueil, déploient une spécularité de l’inquiétante étrangeté au grand pouvoir de suggestion. Quelque chose semble inspiré d’une fenêtre de Magritte où la démarcation entre le dedans et le dehors, l’intérieur et l’extérieur, le présent et le passé devient mystérieuse et flottante. Un lieu hors champ, hors du temps vient nous dérouter :

 

« L’avenir et le passé restreignent le moment
ainsi que des glaces en vis-à-vis
qui s’entremêlent, sans qu’on puisse
distinguer le réel de l’irréel de sa personne,

quand le présent paraît dépourvu d’attrait »

Le monde et son « état de non-présence » s’offrent en creux, en pointillé, passés au tamis de la mémoire. La saveur concrète du monde sensible, « un clair de femme, une odeur de femme », se voit marquée, certes du signe du manque, mais aussi de la redécouverte par le cheminement intérieur. C’est en lui-même que l’esprit trouve ainsi le levain nourricier pour un art supérieur de l’évasion. Le dernier vers de cette « quarantaine », « dans l’intimité retrouvée avec soi », laisse entendre au plus haut point le battement de cette vérité subjective.

 

Les vingt-cinq « érotiques » qui sont à la suite font un horizon alternatif à la mort qui se place sous le signe de l’épanouissement des sens. Le corps, le désir sont présents en liberté grande, réciproque, consentie. Jean-Pierre Otte célèbre ce qu’il nomme « l’incandescence des désirs » – n’oubliant pas qu’il a écrit, entre autres, La bonne vie et Présence au monde, plaisir d’exister. Et que, sur le terrain de la sensualité et de l’érotisme, l’art de la surprise, de l’équivoque et de l’ambiguïté est essentiel. « Il s’aventure sur un continent inconnu », écrit-il de l’amant. Est-ce clin d’œil au « continent noir » de la sexualité féminine ?

 

On retrouve la poétique de l’exploration, la chevelure, la peau, la main, la robe. En prosateur subtil Jean-Pierre Otte sait dire peu pour suggérer beaucoup, sait aussi faire preuve par moments de l’humour et du jeu qui ont la vertu d’alléger.

« des audaces architecturales qui dissimulaient / Des salons de soie, des alcôves de satin », ces mots nous emmènent sur les chemins de l’analogie, cet espace de métamorphoses qui fait le cœur de la poésie selon les surréalistes. En ce sens, la très belle couverture du livre avec la peinture à la cire réalisée par ses soins – est-ce une conque ou bien une chevelure ? –  inscrit superbement tout le livre dans l’évidence mystérieuse et analogique des choses.

 

Marie-Hélène Prouteau

 

Jean-Pierre Otte, Quarantaine, suivi de Quelques érotiques, Les éditions sans escale, 2026, 79 pages, 15€.

 

Sous un ciel  lavande – oh!  l’horloge molle –
le jour nouveau s’ouvre en ciseaux.
Aucun corps n’a don d’habiter le corps,
de pénétrer ces voûtes closes,
où la langue fait écheveau de laine.
Les femmes naissent des femmes
à l’aurore des oiseaux marins,
alors que le soleil allume
sur les eaux un vivier de vitres.
Elles gardent la saison ouverte,
la transparence même
de la menthe dans l’haleine.
Fruit contenant une crue de cidre,
chaque femme est sa propre grossesse.


Cette nuit est l’intérieur d’une bogue.

Par degrés indifférents nous en sommes arrivés

au temps des éclipses et des effacements :
toutes sortes d’algèbres et d’astronomies 
en ont favorisé l’avènement à force
d’équations et d’inconnues, de fiascos splendides,
de chutes de comètes et d’inventaires inexplicables,
alors qu’au fond du jardin, en retrait dans l’ombre,
la grille qui grince avec des cris de rouille,
 
n’ouvre plus jamais le passage à personne.
                                  –
Au passage de l’indistincte frontière,

nos figures s’effacent sans bruit ainsi
que buée sur les carreaux du temps.
Il s’est fait d’effroyables naufrages en nous-mêmes
et les paroles ont épuisé les réserves du silence.
Perdant leur tain, les miroirs ont fait voir
des chambres aux lueurs lasses et aux lits défaits,
un prie-dieu dans un clair-obscur organisé,
la forêt reflétée sur les fenêtres de l’hospice,
ainsi que, proches et lointains à la fois,

les terrains vagues que l’on suppose dans l’âme.

                        
Sur les chemins de non-retour.


Heureux es-tu d’être sans chimères,
sans escompter d’innovation qui ne serait que
la répétition de la même pièce sans cesse rejouée.
Tu optes pour l’oisiveté luxueuse, la vie poétique
et l’opportunité fertile de l’inutile.
Tu salues la beauté effilée des lys,
la nuit proche et profonde avec
la joaillerie des étoiles en circonvolution,
ainsi que les feux arrière à la poupe
des grands bateaux de traversée.
Le regard vers le large, crée tes anticorps.
              _

Les rafales de vent froid déportent
corneilles, colères et objections. Puis,
c’est le grand calme. On observe partout
des reflets clairs, des étincelles de pur cristal,
des tisons rouges sous le verglas.
Les chemins sont scellés de verrous blancs.

La blancheur obsède, un silence incantatoire
s’empare puissamment de l’être errant
au bord des ravines, aux limites du temps.
(On s’était trop accoutumés à négliger le réel.)
S’effacent les traces, les pistes, les vestiges
de la nuit au revers des congères.
Il neige à l’intérieur des miroirs.


L’immunité intérieure.

Dans le jour tout frais débarqué de la nuit,
tu t’éveilles en égarant les reliefs d’un rêve.
Les mâtures des grands voiliers revenant
du large font des ratures contre le ciel

et les oiseaux en vol s’agitent en sémaphores
au-dessus des rivages constellés de feux épars.
Dans le jour tout frais débarqué de la nuit,
tu t’éveilles en égarant les reliefs d’un rêve.

Ce théâtre marin n’est que dans ta mémoire,
aux alvéoles mêmes de cette mémoire gardienne
des événements d’une autre vie, ou d’une vie
jamais vécue et dont les images se décalquent
dans le jour tout frais débarqué de la nuit.

Quarantaine.