Christiane Veschambre, « leurs âmes brûlantes, Bresson, Rouzier, Dreyer, Mankiewicz », lu par Isabelle Baladine Howald (III,5, Notes de lecture)


La recherche de l’amour des « âmes brûlantes » face à la morale, n’est-elle pas toujours celle de l’absolu ?


« Ce sont quatre hommes qui les ont mises au monde cinématographiquement ? Quatre extrémistes qui ont donné vie visible, sensible, mouvante, sonore, aux filles aux femmes connues de leur seule intimité, vivantes en leur seule âme.

« Mouchette va tout à fait jusqu’au bout,
Les filles d’Orouët n’ont point de mesure.
Gertrud aime au plus haut degré.
Lucy Muir outrepasse les limites. »

Ainsi Christiane Veschambre donne le ton de son nouveau livre de poésie, de prose, consacré à ces figures qu’elle nomme « brûlantes » du cinéma, filmées par quelques hommes comprenant quelque chose à ces quelques femmes, ces figures de femmes, serait-il plus juste de dire. Elle s’explique : « l’extrémisme de ces filles, de ces femmes, c’est de suivre en étant au monde, à son extériorité, les forces intérieures qui les meuvent. Ce qu’elles pourraient, devraient garder pour elles – l’intime, n’empêche pas le monde social de tourner, elles le vivent. »
Il s’agit de Histoire de Mouchette, la Mouchette de Bernanos adapté au cinéma par Robert Bresson en 1967, perdue pour tous à la suite d’un viol.
Il s’agit de Karine, Caroline et Joëlle, jeunes filles cruelles envers le visiteur masculin et désenchantées, dans Du côté d’Orouët, de Jacques Rozier, en 1971.
Il s’agit de Gertrud, amoureuse absolue dans le film éponyme de Dreyer en 1964 et de L’Aventure de Madame Muir, éprise d’un fantôme, filmée par Joseph L. Mankiewicz, en 1947.

Christiane Veschambre leur consacre un livre à la couverture rouge, brûlant comme son livre.
Ces femmes, très différentes, correspondent aussi à ces quatre cinéastes, qui ont aimé faire un cinéma d’auteur comme on dit, c’est-à-dire, unique, original, sans lâcher sur rien. C’est cela qui les réunit tous et leur fait dépasser, transgresser, outrepasser. Et surtout, ce qui est vraiment à part, c’est cette manière dont ils ont su, tous ensemble (les actrices comprises, à ne pas oublier) laisser le social, la morale sociale, derrière elles et eux. Ce sont donc toutes et tous, des solitaires : « c’est la solitude qui se déploie à l’extrémité de la liberté de chacun », écrit Christiane Veschambre.

De son écriture fine et précise, elle touche les choses et les êtres juste là où ils sont, là où ils rêvent d’être, dans l’amour précisément, sa folie, son absolu. Il y a quelque chose de Marguerite Duras dans ces personnages pour qui l’amour est la seule chose qui vaille la peine d’être vécue, jusqu’à l’excès.

Je ne sais où ce livre sera « classé » dans les librairies.
Au rayon ciné pour quelques littéraires ?
Au rayon poésie s’il en existe encore ?
Le mieux serait sur le bureau des libraires avec non un « coup de cœur » mais un coup de flammes.

Isabelle Baladine Howald


Christiane Veschambre, leurs âmes brûlantes, Bresson, Rouzier, Dreyer, Mankiewicz, Lanskine, 2025, 16 €