Hölderlin, un entretien avec Judith Balso [III/4, Entretiens]


Poesibao s’entretient ici avec Judith Balso à la suite de la publication de son très remarqué « Ouvrir Hölderlin »



Ouvrir Hölderlin

Entretien avec Judith Balso autour d’Hölderlin à propos de son livre « Ouvrir Hölderlin »



Judith Balso est écrivaine, engagée dans l’étude des rapports complexes entre philosophie et poésie. Depuis 2016 elle est co-fondatrice et directrice pédagogique de l’École des Actes, installée à Aubervilliers à l’initiative du Théâtre de la Commune sous la direction de Marie-José Malis et Frédéric Sacard. Elle a enseigné au Collège International de Philosophie et pendant plus de dix ans à l’European Graduate School, où elle a animé de nombreux séminaires sur philosophie et poésie, invitant des poètes comme Philippe Beck, Michel Deguy, et Jacques Roubaud, mais aussi de nombreux poètes d’autres langues, tels que le Chinois Yang Lian ou l’Italien Alessandro De Francesco.
Parmi ses publications notables figurent Pessoa le passeur métaphysique (Le Seuil) et Affirmation de la poésie (Éditions Nous). Elle a également écrit sur des poètes tels que Mandelstam, Pasolini, Aïgui, Hölderlin, Dante, ainsi que sur des cinéastes comme Godard, Eastwood et Oliveira.
Judith Balso a publié récemment aux éditions Nous un livre intitulé Ouvrir Hölderlin. J’ai pu assister à une présentation de ce livre à la Librairie Les Volontaires, le 19 janvier 2025 et à l’occasion de cette rencontre, j’ai proposé à Judith Balso un entretien qu’elle a eu la gentillesse d’accepter.
F.T.


« Ouvrir Hölderlin »,
entretien avec Florence Trocmé
et trois questions complémentaires d’Isabelle Baladine Howald


Florence Trocmé : Dans les toutes premières pages du livre, vous écrivez : « C’est de l’intérieur d’une époque de guerres, de crimes monstrueux et de désorientation que la voix de Hölderlin nous a été transmise une première fois, engluée dans ce qui fut l’égarement de Heidegger : vouloir instaurer au sein même de la politique nazie une sorte de dimension ‘spirituelle’. Si l’on ajoutait la poésie de Hölderlin au projet d’un IIIe Reich national-socialiste, l’Allemagne aurait l’opportunité inouïe de devenir une nouvelle Grèce. »
Il semblerait que la clé de votre projet, c’est d’ouvrir les lecteurs contemporains à une nouvelle approche d’Hölderlin. Quand et comment avez-vous pris conscience de la lecture biaisée qui en était faite jusqu’à maintenant ? Et comment avez-vous fondé votre propre recherche pour construire une autre image d’Hölderlin ? 

Judith Balso : Mon lien à Hölderlin s’est noué en trois étapes. Ce fut d’abord une lecture de jeunesse, celle d’ « Hypérion », qui m’avait bouleversée, tant ce « petit » livre condense les immenses aspirations décisives qui peuvent être celles que l’on a à vingt ans : rencontrer sa propre pensée à l’épreuve de celle d’un maître, rencontrer l’amour et en être orienté, rencontrer l’amitié qui conjure la solitude, rencontrer une figure politique de l’émancipation à l’épreuve d’une situation historique décisive. Et de tout cela pouvoir dresser un bilan intense, comme un viatique qui permet d’affronter ensuite et la vie et la mort. Le deuxième moment fut contemporain d’un travail sur la poésie engagé après la découverte de l’œuvre de Fernando Pessoa. Découverte portugaise car je tombai par hasard sur la multiplicité hétéronyme dans une librairie du Chiado, à Lisbonne, au cours d’un voyage qui était motivé par une enquête de plusieurs années sur le Portugal d’après la Révolution des Œillets. Au fur et à mesure que j’essayais de comprendre ce qui se jouait dans cette figure singulière d’une poésie en quatre poètes et quatre œuvres poétiques distinctes, où le débat avec la philosophie et la métaphysique est constant, je plongeais dans les écrits de Heidegger sur la poésie, intriguée par une image qui joue un rôle central chez lui : philosophie et poésie sont dans une sorte de face à face proche, tout en occupant des monts séparés. J’ai alors eu très vite la perception que chez Heidegger la prescience de l’importance de l’œuvre hölderlinienne – qui se marquait par l’isolement de thèmes dont il extrayait des sortes de formules magiques – allait de pair avec le fait que des questions décisives comme celles de la figure des dieux et du divin étaient annexées à la pensée propre de Heidegger, mais du même coup obscurcies et détournées de leur enjeu véritable. Un autre élément me semblait, lui, relever d’une falsification pure et simple : l’engloutissement de la poésie de Hölderlin dans le rapport Grèce/Allemagne, opération oblitérant tout son rapport à Rousseau et à la Révolution française, alors même que cette génération – celle de ces jeunes intellectuels allemands qui avaient autour de vingt ans entre 1789 et 1794 – y avait été confrontée avec intensité et ardeur.
Plus largement, tous les événements fondateurs que « Hypérion » avait pris soin d’inscrire étaient purement et simplement absentés de la pensée du poète, ce qui au mieux ne lui rendait pas justice, au pire la défigurait.
Après avoir publié « Pessoa le passeur métaphysique » et fait une longue incursion du côté de Wallace Stevens (dont « Affirmation de la poésie » porte les traces), j’ai donc décidé d’entrer dans un long compagnonnage avec les poèmes de Hölderlin, d’abord à travers des séminaires liés à l’European Graduate School, où je vérifiai à quel point cette œuvre pouvait être incandescente pour la jeunesse actuelle. Puis en répondant à la proposition de Marie-José Malis de travailler à une mise en scène d’ « Hypérion » avec des étudiants de théâtre de l’atelier de la Vignette à l’université de Montpellier. Au bout d’une dizaine d’années de travail, cela a donné « Ouvrir Hölderlin ».


F.T. : Quelle est votre méthode pour refonder la lecture d’Hölderlin sur d’autres bases ? Pour que nous entendions sa voix, autrement que telle qu’elle nous fut transmise, discordante et obscure ? Quelles sont les voies de cette nouvelle approche, dont on sent bien à vous lire qu’elle rend Hölderlin infiniment plus humain, voire proche et donc potentiellement éclairant pour notre époque ? « Nous avons besoin aujourd’hui du véritable Hölderlin », écrivez-vous et qu’il soit pour nous « comme un frère aîné aimant ».

J.B. :
Après avoir lu Heidegger et ses différents épigones français, j’ai décidé de regarder aussi du côté de ce qui s’était écrit en France et j’ai trouvé deux textes qui ont été pour moi un appui considérable : « l’Essai de biographie intérieure » de Pierre Bertaux, une thèse publiée en 1936, et un livre de Maurice Delorme « Hölderlin et la Révolution française » écrit et publié en 1959, au lendemain de sa mort prématurée, à 32 ans. Je tiens à leur rendre hommage car, malgré des désaccords en particulier avec Bertaux, j’ai le sentiment de reprendre le travail sur un chemin qu’ils avaient déjà entrepris d’ouvrir. Je dois saluer aussi l’essai de Philippe Lacoue-Labarthe « La césure du spéculatif » qui m’a longtemps paru être la tentative la plus profonde et la plus incisive pour séparer, à sa manière, Hölderlin de Heidegger. En travaillant sur Pessoa, j’avais mis au point pour moi-même plusieurs éléments de méthode s’agissant de lire des poèmes. Ils sont récapitulés dans une postface de « Affirmation de la poésie ». Le plus important est de tenir que l’échelle de la lecture doit toujours être le poème dans son entier. On ne peut pas prétendre entendre ce que porte un poème si on le démembre et qu’on fait parler tel ou tel de ses morceaux. Ensuite il ne faut pas avoir peur de l’inconnu, le plus souvent c’est ce qu’on ne comprend pas qui est la clé, en raison de ce que je propose d’appeler l’obliquité du poème. Contrairement à ce qui se dit souvent, il y a une absolue surrection, une absolue énonciation du poème. C’est pourquoi on n’a jamais fini de lire un poème, non pas en raison d’une polysémie, d’une ambiguïté qui ouvrirait cours à de multiples sens opposés mais bien au contraire parce que tout son effort est de dire une chose inédite, en mettant pour cela à mal les figures de la rhétorique et en y substituant ce qu’on pourrait appeler des « figures de pensée », chaque fois singulières. C’est pourquoi aussi il ne peut exister une méthode unique de lecture, chaque poème étant le lieu d’une vérité singulière, n’illustrant jamais quelque chose d’extérieur à lui. Dans le cas de Hölderlin, j’ai essayé en outre de tenir fermement un autre point : commencer par livrer au lecteur le texte hölderlinien et n’en donner ma proposition de lecture qu’ensuite. À rebours donc de la citation venant illustrer un commentaire qui la précède. J’ai pu procéder intégralement ainsi pour des poèmes comme « Rousseau », « L’Ister », ou « Andenken », par exemple, ou pour des poèmes de la Tour. Il m’a été plus difficile de m’y tenir intégralement dans le cas de poèmes très longs, comme « Pain et Vin », « Patmos », « Tel au jour de fête… » ou « Le Rhin ». Mon désir dans tous les cas était que chacun puisse d’abord lire et sentir par soi-même quelque chose de ce que le poème portait. Comme nous faisons lorsque nous feuilletons un livre pour savoir si nous allons ensuite y entrer et peut-être l’aimer.


F.T. : Pouvez-vous expliquer comment vous avez construit votre livre, chapitres de lecture de l’œuvre, chapitres dédiés à des points de méthode et de biographie. En ne suivant pas un ordre chronologique mais en abordant plutôt les grands thèmes essentiels.

J.B. :
À partir du moment où j’ai perçu que Hölderlin entretenait un dialogue intense avec deux périodes de l’histoire – l’Athènes antique et la France révolutionnaire – identifiées par lui comme celles où les hommes (l’humanité) avaient été capables de « marcher sur la terre comme des dieux », mon fil conducteur a été de suivre ce qu’avaient créé ces événements, tant dans son œuvre que dans sa vie, et les avatars de cette fascination lucide. L’oxymore ici convient : dans « Hypérion », lors du voyage à Athènes, l’amour de Diotima aidera le héros à rompre avec la nostalgie d’un âge d’or antique dont la grandeur l’écrasait pour se tourner vers les tâches poétiques du présent. Les trois tentatives d’écrire une tragédie autour de la matrice de l’histoire d’Empédocle seront, quant à elles, le début de ce que Maurice Delorme a nommé à juste titre son « explication » avec la Révolution française. Comprendre ce qui avait pu condamner cette Révolution inouïe à entrer dans la Terreur, envisager les causes de cette perte, espérer ouvrir ainsi la voie à la poursuite de la révolution en Allemagne sous d’autres paramètres, tel aura été le souci constant de Hölderlin dans toute la première partie de sa vie – celle qui va de la maturation d’« Hypérion » entre 1793 et 1796 aux grands hymnes des années 1805/1806, en passant par les traductions et commentaires d’Antigone et d’Œdipe Roi. Il s’est alors agi pour moi de suivre un fil majeur : comment Hölderlin peut à la fois affirmer qu’il existe dans l’humanité une capacité divine, dédiée au bien commun, en excès sur la simple survie, et prendre la mesure du caractère rare, intermittent, précaire, de cette capacité. Les dieux de Hölderlin ne sont pas autre chose que l’infinie confiance en cette capacité, en même temps que la connaissance lucide que l’humanité n’a aucune consistance substantielle, que son existence repose sur un néant dans lequel elle est libre de choisir le meilleur comme le pire. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous avons grand besoin de nous tourner vers cette œuvre aujourd’hui. Le livre est composé de dix chapitres qui sont chacun armaturés à un ensemble de poèmes ou d’essais qui ponctuent les grandes étapes de l’investigation de Hölderlin ; et de trois interludes qui ne suivent pas le même chemin : deux sont plus directement biographiques (le malheur de la séparation d’avec Suzette Gontard ; les péripéties du rapport à la révolution française), le troisième est de méthode : comment lire un poème de Hölderlin.


F.T. : Pouvez-vous aussi nous présenter vos deux règles de méthode, citer largement Hölderlin pour enraciner votre analyse dans les œuvres, avec de nombreux fragments cités ; replacer Hölderlin parmi les poètes par ailleurs. Et ils sont nombreux ! On peut être surpris de trouver Dickinson ou Aïgui dans votre approche ! Pouvez-vous donner peut-être un ou deux exemples de ces rapprochements que vous opérez dans le livre ?

J.B. : Je crois m’être expliquée sur ma première règle de méthode dans ma réponse à votre deuxième question. Une autre règle a été en effet de replacer Hölderlin parmi les poètes, pour casser la suture opérée par Heidegger avec sa propre philosophie, coïncidant avec une appropriation nationale, si ce n’est nationaliste dans ses pires aspects. Quand on lit beaucoup les poètes, on perçoit qu’il existe entre eux des conversations, pas nécessairement explicites : il me semble qu’en poésie il n’y a pas à proprement parler d’histoire, au sens d’une histoire littéraire orientée, mais à coup sûr des conversations, y compris entre vivants et morts. Ainsi, j’ai pu rapprocher Hölderlin et Pasolini sur deux points : là où la Grèce antique est pour Hölderlin un analyseur du présent, pour Pasolini, dans un poème comme « Victoire » ce sont les jeunes résistants morts, tels son jeune frère, qui sont l’analyseur de la corruption dans laquelle sombre l’Italie de la fin des années 50. De même, l’extraordinaire attention portée par Hölderlin, dans son essai « Le devenir dans le périr », aux conditions qui pourraient garantir un changement irréversible du monde, entre à mon sens en résonnance avec la méditation de Pasolini dans « Les pleurs de l’excavatrice » sur la difficulté et la dureté des changements. Dans un tout autre registre, l’extraordinaire paix qui émane de la poésie d’Aïgui lorsqu’elle esquisse un monde sans particularités, permet de mieux ressentir à quel calme extraordinaire Hölderlin parvient dans les poèmes qu’il écrit dans la deuxième partie de sa vie, une fois retiré du monde, dans l’abri amical de la maison des Zimmer à Tübingen.


F.T. : Parmi les grands thèmes de votre livre, il y a l’influence de la Révolution française sur le poète, l’importance de la Grèce pour lui dès sa première jeunesse, l’amour pour Diotima/Susette Gontard. Et le long enfermement final à Tübingen, sur lequel vous vous penchez longuement. En quoi ces quatre grands points ont -ils été fondamentaux pour lui et en quoi les réexaminer orientent autrement la lecture d’Hölderlin ? 

J.B. :
Je repartirai de l’amour pour Diotima/Suzette Gontard, dont j’ai peu parlé jusque-là. Tout à fait injustement, car cette rencontre amoureuse a été déterminante dans la vie et l’œuvre de Hölderlin. Elle est pourtant régulièrement sous-estimée – par Bertaux par exemple, mais par beaucoup d’autres, alors qu’il s’agit d’un événement majeur. À échelle personnelle, elle vaut preuve de l’existence du divin, comme la Grèce antique ou la Révolution française l’attestent à échelle de l’humanité tout entière : « C’est toi qui m’as montré la voie. C’est avec toi que j’ai commencé. Les jours où je ne te connaissais pas ne valent pas d’être dits. Ô Diotima, Diotima, fille du ciel ! » [« Hypérion », page 110]. Personne ne souligne que le personnage de Diotima est une figure féminine étonnante, qui intervient de manière déterminante sur toutes les grandes orientations de la vie d’Hypérion, y compris celles qui concernent l’action politique. Ainsi c’est Diotima qui critique radicalement l’idée que l’avenir de la révolution pourrait être l’édification d’un « État libre » tel que Rousseau l’enseignait, et qui rappelle à Hypérion la distance nécessaire à toute figure de l’État : « Tu conquerras, reprit Diotima, et tu oublieras pourquoi tu as conquis. Tu obtiendras par la force, si tout se passe bien, un État libre, et tu te demanderas en vue de quoi tu l’as édifié » [« Hypérion » page 161]. Les propos de Diotima sont ceux qui entrent dans l’interlocution la plus étroite avec la vision que Saint Just avait du caractère négatif de l’État et de sa nécessaire mise sous le contrôle d’une souveraineté populaire des assemblées. À l’instar de Béatrice pour Dante, Suzette Gontard est la figure d’un amour susceptible d’orienter l’ensemble de l’existence. C’est pourquoi la séparation des amants sera un déchirement atroce, irréparable, avec des conséquences finalement mortelles pour Suzette, et une très violente désorientation psychique chez Hölderlin à la nouvelle de cette mort.
C’est un des désastres qui ont fait basculer le poète dans une autre séquence de la vie. Les autres cumulent l’arrestation de l’ami Sinclair, accusé de complot jacobin, entraînant par ricochet la menace pour Hölderlin de terminer sa vie dans un cul de basse fosse, puis la trahison amicale et familiale qui organisera l’enlèvement violent et l’enfermement de Hölderlin avec camisole et masque sur la bouche dans la clinique « psychiatrique » de Tübingen. Hölderlin ne sera sauvé de cette situation effroyable que par la grâce de l’amitié pleine de discernement d’un homme simple, le menuisier Zimmer, qui lecteur d’ « Hypérion » proposera de le prendre chez lui, où il vivra jusqu’à sa mort, de 1807 à 1843, soit pendant quelques trente-six années.
Au terme de ces épisodes, Hölderlin jugera bon de tirer – au sens littéral – sa révérence au monde : on raconte qu’il traitait avec une feinte obséquiosité, en se prosternant devant eux, les visiteurs importuns pour mieux se débarrasser d’eux.
Or au cours de toutes ces années, il a par ailleurs continué à écrire, des poèmes souvent rimés, en général assez courts, et très beaux. Parfois datés et signés de manière fantaisiste. Il est très probable qu’une grande part de cette production a été perdue. Balayer ces poèmes au nom d’une supposée « folie » du poète, ne pas examiner ce dont il s’agit et ce qui s’y joue est à mon sens une grande faute. Elle empêche de comprendre la continuité qui existe dans l’œuvre de Hölderlin, par-delà l’interruption et le désastre. Cette continuité s’énonce dans ces termes : « Un dieu m’invite à sa paix du fait de la sensible absence de dieu que je trouve parmi les hommes… » Autrement dit, que le temps historique ne soit plus le temps bouleversant des grands changements révolutionnaires, qui attestaient dans l’humanité une capacité à vivre et à créer en direction d’un bien commun, cela n’ouvre pas pour autant la porte au désespoir ni au reniement. C’est au contraire l’entrée possible dans une paix où il sera encore possible d’éprouver et de retrouver les traces d’une disposition au divin, reflétée par les éléments de la nature et le changement de ses saisons.


F.T. : Lors de la lecture que vous avez donnée autour du livre, à la librairie Les Volontaires, à Paris, le 19 janvier 2025, vous avez émis cette idée que les poètes ne sont pas seulement « des trésors pour le sensible, des trésors pour la langue mais aussi pour la pensée ». Comment lire Hölderlin aujourd’hui, de ce point de vue ? Comment l’aborder pour ceux qui ne l’ont pas encore lu ou très peu seulement ? Comment partir à la recherche de ce triple trésor ?

J.B. : Je pense d’abord qu’il ne faut pas se laisser intimider, ni par les références à la Grèce antique, ni par les constantes références au divin et aux dieux, sous toutes sortes de noms divers : les Célestes, les Très Hauts, le dieu du vin, le dieu de la mer, le père de la terre, l’éther etc. Dès lors qu’on comprend que cette merveilleuse Grèce n’est autre que ce à partir de quoi Hölderlin prend mesure du monde, qu’elle est en quelque sorte son mètre-étalon, il suffit de le suivre dans ce qu’il en aime et révère. Elle vaut preuve pour lui d’une capacité humaine inouïe, dont la révolution française réitèrera l’existence. Demandons-nous ce qui vaudrait preuve pour nous : quelle serait notre Grèce ? Même chose pour les dieux : il est passionnant de suivre comment se développe chez Hölderlin une méditation sur les difficultés de l’humanité à exister à son meilleur. En définitive, cela remet en cause la catégorie d’histoire au sens d’un cheminement orienté par un progrès. Mieux vaut considérer que l’humanité doit être le sujet d’une existence, que telle est sa véritable tâche. Il y aurait maintes choses à dire sur l’importance de cette idée dans le temps que nous vivons, c’est une des raisons majeures à mes yeux d’ouvrir l’œuvre de ce poète aujourd’hui.
Il existe par ailleurs un autre obstacle possible qui tient à la langue. Mandelstam et Hölderlin ont en commun d’être des poètes dont la traduction française n’a pas encore été menée à bien. Tous deux ont cependant beaucoup de traducteurs et il y a de telles différences entre les traductions que parfois, à les lire, on peut se demander s’il s’agit du même poème. Dans le cas de Hölderlin, il me semble qu’il y a une oscillation constante entre la tentation de polir sa langue en y infusant un lyrisme superflu, et celle de restituer la rugosité et étrangeté qui lui appartiennent mais sur un mode qui heurte trop le français et le défait. C’est pourquoi j’ai renoncé dans mon livre à utiliser une seule traduction, j’ai toujours cherché celle qui me semblait la plus proche de ce que j’entendais dans le poème. (J’ai aussi fait l’expérience, quand j’ai voulu lire en public un poème entier – « L’Archipel » en l’occurrence – qu’il me fallait retravailler les traductions existantes pour qu’elles puissent passer dans la voix). C’est aussi qu’il y a chez Hölderlin un mélange constant du sensible et de l’abstrait auquel la poésie française ne nous a pas habitués, sauf peut-être le Rimbaud des « Illuminations ». Le mode sur lequel la vue des sources du Rhin puis le cours impétueux de ce fleuve peuvent faire lever en lui une immense méditation sur le cours de la révolution et ses limites n’a d’équivalent que le mode sur lequel la vue d’un faubourg de Rome peut susciter chez Pasolini une rumination sur « l’humble corruption » qui menace l’Italie l’après-guerre. Dans les deux cas, il ne s’agit pas de métaphores : la pensée chemine littéralement dans les contours du paysage, elle s’éveille au contact du sensible. Dès lors qu’on saisit cela, la beauté à la fois de la langue et de la pensée vous prennent à la gorge et au cœur. Et si les dissonances des années de jeunesse vous poignent, vous trouverez en « Hypérion » un frère.

***


F.T. : Isabelle Baladine Howald avec qui j’ai beaucoup échangé sur votre livre souhaiterait vous poser trois questions complémentaires. 


Isabelle Baladine Howald : Hölderlin est un poète qui intéresse les philosophes. Philippe Lacoue-Labarthe par exemple en a fait un des points centraux de son travail, de ses cours et de son travail au théâtre. Certes il a tenu compte de l’approche heideggérienne mais il la trouvait outrancière et faussant Hölderlin. Vous avez souhaité aller encore plus loin dans votre renouvellement de la manière de lire ce poète ?

Judith Balso : Oui j’ai souhaité et tenté d’aller plus loin et cela porte sur la séparation à mes yeux nécessaire entre l’espace de pensée constitué par l’œuvre poétique de Hölderlin et l’idéalisme hégélien. Dans son admirable essai sur « La césure du spéculatif », Philippe Lacoue-Labarthe soutenait qu’en dernier ressort Hölderlin restait dans l’espace de l’idéalisme allemand, entre autres par le partage de sa matrice spéculative tragique. Je me suis efforcée de montrer que la lecture par Hölderlin des tragédies de Sophocle opère un décentrement et une distance d’avec l’héroïsme tragique parce qu’il est pour sa part à la recherche d’un figure absolument neuve de la « mesure ». Non pas au sens d’une modération, mais au sens d’une discipline à inventer qui seule serait capable d’infléchir cette « marche de l’homme sous l’impensable » où tant les héros tragiques que les héros de la révolution se sont perdus. Ne jamais changer les hommes en dieux ni les dieux en hommes, mais seulement « rapprocher les dieux et les hommes », telle est en définitive l’anamnèse hölderlinienne de la Grèce.
De sorte que, là où Lacoue-Labarthe lisait une paralysie du spéculatif, il me semble pouvoir lire une interruption méditée de la dialectique idéaliste et de ses antagonismes, et la recherche d’une discipline capable de construire une paix telle qu’encore jamais envisagée.
En définitive, si Hegel et Hölderlin ont totalement cessé de se voir et de correspondre, alors même qu’ils étaient profondément amis dans les années de leur jeunesse à Tübingen, cela n’est sans doute pas seulement anecdotique. Ils ne pensaient plus du même point, du même lieu. C’est du moins mon hypothèse.


I.B.H :  La question des dieux enfuis et d’un dieu peut-être à venir est fondamentale chez Hölderlin ? Est-ce que cette question reste actuelle ?

J.B. : Cette question est plus que jamais actuelle, à condition de la sortir résolument de son interprétation heideggerienne ! Il y a eu depuis la mort de Hölderlin bien des épisodes où a pu se lire la capacité de l’humanité à se lever pour essayer d’exister à son meilleur. Que ces tentatives aient été limitées, se soient englouties dans des désastres : autant de dieux enfuis. Il ne s’agit pas pour autant d’attendre un dieu sauveur qui serait encore à venir. N’oublions jamais sa haine du pastorat et des prêtres. Les dieux de Hölderlin ne sont les dieux d’aucune église ni passée ni future : encore une fois ils sont ce que l’humanité peut recéler en elle-même de capacité au bien commun. Et si l’humanité parvient à se penser comme sujet d’une existence, et non plus d’une histoire en attente d’un futur meilleur, alors la question de ce qu’elle fait pour que cette existence soit créatrice d’un bien en partage, est plus que jamais cruciale et peut interroger chacun : « Est-il inconnu, Dieu ? Est-il ouvert comme le Ciel ? Je le croirais plutôt. Là est la mesure de l’homme. » [« En bleu adorable fleurit…]


I.B.H. :
les « poèmes de la Tour » comme vous les appelez, sont impressionnants de simplicité, comme tout à coup délivrés de tous les tourments ? À quoi cela-est-il dû ?

J.B. : J’appelle ces poèmes « les poèmes de la Tour » parce que cela me semble la seule désignation précise et juste. C’est là qu’ils ont pu être écrits, dans cet abri, cet asile, que l’inventivité infiniment généreuse de la famille Zimmer a procuré à un homme que sa famille et ses amis avaient abandonné et que l’on venait voir souvent comme une bête curieuse – ce à quoi il opposait tout un cérémonial dérisoire et protecteur. D’autres les ont appelés « les poèmes de la folie », ou encore « les poèmes de la fin » – ce qui introduit des jugements a priori et peut empêcher qu’on les lise dans cette dimension de simplicité et de paix que vous relevez justement. Aux tourments de l’histoire en train de se faire, avec toutes les questions infiniment complexes qui s’ouvraient sous les pas de ses acteurs, a succédé pour Hölderlin un temps dans lequel il sait être allé aux limites de sa pensée. En l’espace de moins de dix ans il a fait le tour d’immenses questions touchant à l’amour, à la politique, à l’État, aux conditions susceptibles d’inscrire irréversiblement les changements révolutionnaires dans le monde, à ce dont l’humanité peut s’avérer capable et à la fragilité de ses capacités au divin. Désormais plus rien n’existe dans le réel de ces forces puissantes qui ont traversé le monde et en ont changé les bases. « Je fais ce que je peux aussi bien que je peux » aura écrit un jour Hölderlin. C’est ce qu’il continue à faire dans la Tour sur les bords du Neckar où il vit désormais retiré, mais non reclus. Qu’on lui demande un poème, et il s’exécute, après en avoir parfois demandé le thème désiré. Leur simplicité (apparente, car en réalité les images y sont toutes étonnantes) exprime la confiance absolue dans la perception que l’absence du divin n’est pas sa disparition, qu’il peut continuer à en voir et en dire les traces dans le temps où le monde est désormais pris. Confiance en « plus haute humanité » comme seule voie.


mars 2025