Vitrine poésie du mercredi 12 novembre 2025


Les 29 livres et revues reçus depuis le 29 octobre 2025 pour Poesibao (Isabelle Baladine Howald, Anne Malaprade, Florence Trocmé).


 

  • Nicolas Pesquès, La face Nord de Juliau, livres de un à dix, préface de Yannick Mercoyrol, Editions Unes, 2025, 928 p., 38€
    Les dix premiers tomes réunis de La Face nord de Juliau, une aventure poétique qui donne à lire trente ans d’écriture et de réécriture d’une colline à la manière de Cézanne peignant sur le motif.
    1980, Nicolas Pesquès ouvre son carnet, nous sommes le 2 août, nous sommes en Ardèche, face à une colline. Plus précisément, devant la face nord de cette colline. Cette colline s’appelle Juliau, elle mesure 552 mètres. Nicolas Pesquès ouvre son carnet, ou plutôt son chemin : l’aventure commence. L’aventure ? Celle de l’écriture « sur le motif », à la manière de Paul Cézanne devant la Sainte-Victoire. À ceci près que le chemin des mots excède l’espace rectangulaire de la toile du peintre. L’espace de la page est un chemin qui occupe à la fois l’extérieur et l’intérieur, le motif et sa dispersion, le cap et la dérive. Juliau se fait ainsi pendant plus de quatre décennies le laboratoire poétique de la présence de la colline tout autant que de son prétexte. Journal autant que poème, ce qui compte ici n’est pas la forme, pas plus finalement que le débordement biographique ou la description du paysage, c’est l’expérience de la pensée qui glisse, bifurque, interroge, perçoit, se faisant se transforme, tour à tour sensation, prise légère, évocation. La colline est mouvante, le langage ne peut s’en saisir. Année après année, Nicolas Pesquès remet l’ouvrage sur le métier, face à Juliau, tente d’en capter la présence, d’en mesurer le caractère inépuisable, et la question alors s’étend au langage : quelle serait sa limite ? L’écrivain pousse l’écriture au maximum de sa plasticité, requiert tous ses moyens pour accompagner la variation de ce motif immuable. Juliau est une aventure tout aussi visuelle qui temporelle, qui ouvre « l’espace d’une émotion en partage », comme le souligne Yannick Mercoyrol dans sa préface lumineuse, et d’ajouter dans un beau paradoxe que chez Nicolas Pesquès « le poème est une balle perdue d’extrême précision ». La face nord de Juliau est une œuvre unique dans le paysage littéraire contemporain, aussi précise qu’audacieuse, aussi exigeante que libre, tour à tour pensive et sensuelle. C’est un livre qui se pense à mesure qu’il se fait, et se fait à mesure qu’il se pense, dans une réversibilité qui renvoie à celle du regard de l’écrivain sur la colline qui le lui renvoie chargé de couleurs, le vert de la végétation, le jaune des genêts, jusqu’au surgissement du « surjaune » dans ce poème qui se rêve forme et couleur à l’infini. Car à écrire, Nicolas Pesquès n’épuise rien, bien au contraire, « il y a toujours plus de langue, et toujours plus de colline ».

    •Jean-Luc Arnaud, La Beauté cachée des cartes, éditions autrement, 2025, 35€
    La Beauté cachée des cartes est une invitation à porter un autre regard sur les cartes, à les observer de plus près, à plonger au cœur de leurs dessins et textes pour s’émerveiller de leur beauté ainsi révélée. Jean-Luc Arnaud a minutieusement sélectionné plus de 200 morceaux choisis de cartes du monde entier. Extraits de la planche d’origine et de leur contexte, ces fragments deviennent, une fois agrandis, de véritables œuvres d’art. Surgissent ainsi des paysages, des fleurs, des animaux ou des motifs géométriques, accompagnés de textes poétiques. Les cartes géologiques, météorologiques ou statistiques révèlent des détails insoupçonnés et créent une collection de tableaux abstraits qui transporte dans un voyage inédit et surprenant.

    •Guillaume Artous-Bouvet, François Génot, Orphant, Gélugraphies, Épousées par l’écorce, 2025, 17€
    Orphant, relançant la règle de la tierce rime (terza rima), tresse le chant de la fin d’une enfance qui n’en finit pas de finir. Le mot d’orphanté (ou orfanté) désignait dans l’ancienne langue l’état d’orphelin. Orphant est ainsi l’enfant qui n’est plus enfant. Ce texte, composé de soixante-quinze tercets, affronte cet état, en y risquant sa langue même : celle qu’on appelle en générale « maternelle ». François Génot emprunte son attitude et l’élan de sa démarche à la résistance et à la prolifération du vivant. Les déplacements, la collecte et une attention particulière aux matières, aux formes et aux phénomènes naturels nourrissent sa pratique. Son attention à la nature spontanée du quotidien qui habite nos espaces anthropisés, lui ouvre des portes sur les mondes humains, animaux, végétaux ou minéraux en présence, avec lesquels il tente de trouver de nouveaux modes de cohabitation et partage. Les gélugraphies sont des « dessins de gel ». Le froid agit comme un outil d’estampage de sa propre cristallisation à la surface du papier et permet ainsi d’enregistrer les motifs du gel.  Entre le poète qui relève le matériau de la langue et l’artiste qui révèle la languette du climat s’élabore un tissu complexe et fascinant de contrepoints nous basculant dans un monde étrange qui est d’emblée déjà le nôtre.

    •Denise Le Dantec, Rosa, Les Presses du réel, coll Al Dante, 2025, 15€.
    Un appel poético-visuel à la poursuite de toutes les luttes émancipatrices en hommage à Rosa Luxemburg. Dans ce poème texto-visuel, Denise Le Dantec convoque Rosa Luxemburg qui, malgré la violence, les multiples déceptions et les emprisonnements, n’a jamais cessé de croire en la nécessité des luttes émancipatrices. « Malgré la neige, le froid et la solitude, nous croyons – les mésanges et moi – au printemps à venir ! » écrit-elle, dans sa cellule.

    •Joe Bousquet, Lettres à Jean Cassou, 1930-1950, Les Cahiers de la NRF, Gallimard, 2025, 25€
    Dans ces admirables lettres d’amitié intellectuelle adressées par Joe Bousquet (1897-1950) à Jean Cassou (1897-1986) passe la vie exceptionnelle et dramatique du poète alité. Blessé de guerre en 1918, condamné à ne plus quitter sa chambre de Carcassonne, Bousquet constitue sans relâche une œuvre d’une originalité poétique profonde, lisant et partageant sans cesse, s’entourant d’amis fidèles, de Jean Mistler à Paul Éluard. Figure importante des lettres, de l’art et de la Résistance, le futur conservateur en chef du musée d’Art moderne Jean Cassou, fidèle parmi les fidèles, lui est une oreille attentive et éclairée, son soutien essentiel. Entre 1930 et 1950, Cassou relaie à Paris les recherches éditoriales – souvent contrariées – de son ami « Joe » et devient le témoin du paysage mental fascinant de l’auteur de Traduit du silence. Vingt ans après la disparition de Joe Bousquet, Jean Cassou a donné une préface à l’édition de 25 de ces lettres, confiées aux Éditions Rougerie. Le volume présent, préparé par Dominique Bara et Hubert Chiffoleau, comporte 82 lettres inédites supplémentaires qu’il souhaitait voir paraître après sa mort.

    •Alexandre Voisard, Incipit, vignettes de l’auteur, Editions Empreintes, 2025, 12,60€
    Un nouveau recueil de poèmes d’Alexandre Voisard sort en librairie. « Incipit » paraît ce mercredi, à la date symbolique du 15 octobre, soit un an jour pour jour après la mort de l’auteur jurassien. Le livre est tel que l’a souhaité Alexandre Voisard, puisqu’il a pu encore réfléchir lui-même à la forme qu’il voulait lui donner. Son fils, Laurent Voisard, qui l’assistait depuis plusieurs années déjà dans les processus d’édition, a fait aboutir le projet aux Editions Empreintes, à Chavannes-près-Renens

    •Henry David Thoreau, Sur l’amitié, folio 3€
    « Ces pages comptent parmi les plus belles jamais écrites sur l’amitié. Elles sont extraites du premier des deux seuls ouvrages que Henry David Thoreau (1817-1862) a publiés de son vivant, Sept jours sur le fleuve(A Week on the Concord and Merrimack Rivers, 1849), que l’écrivain américain considérait comme son opus major, plus encore que celui qui a pourtant assis sa postérité, Walden (1854). Car c’est un livre de deuil et de vie, un livre de fraternité et d’amitié, un livre de mémoire et d’élan, construit autour de la figure de John, le frère aîné tant chéri de Henry, mort prématurément, à vingt-sept ans, laissant son cadet inconsolable. (Thierry Gillybœuf)
    Dans ce fragment de Sept jours sur le fleuve, extrait du chapitre « Mercredi », Henry David Thoreau suspend le récit contemplatif de son voyage sur l’eau, en barque, avec son frère aîné. Un petit traité sensible se forme là, en marge des remous de la Merrimack River : qu’est-ce que l’amitié ? »

    •Etienne Vaunac, Chiharu Shiota, Tardigrades et intrigues, Nos quotidiennes, Épousées par l’écorce, 2025, 19€.
    Tardigrades et intrigues d’Étienne Vaunac est un recueil de « bouts-non-rimés » faits de nœuds et de fils. Le poète y explore en des poèmes denses et intenses, aux images énigmatiques, un parcours humain sur Terre – depuis l’enfance jusqu’à la fin du monde. Les tirets longs interrompent la musique du sens et y superposent une intelligence des sons, sans revenir à l’écriture verticale. Cordes et propositions ont le même statut de vers de prose. Les anciens Grecs ont ouvert la voix à la parole. Le logos n’est pas la langue. Les dieux sont.  
    En regard, la plasticienne japonaise Chiharu Shiota propose des images provenant de plusieurs de ses expositions entre 2019 et 2025. Elle contribue à redéfinir le concept de mémoire et de conscience en collectionnant des objets ordinaires tels que des chaussures, des clés, des lits et des robes, et en les enveloppant dans d’immenses structures de fils. Les fils rouges symbolisent les connexions vitales. Les installations de Chiharu Shiota ne durent que le temps d’une exposition : l’éphémère est au cœur de sa démarche artistique.
    Ce livre est le fruit d’une collaboration exceptionnelle entre un poète métaphysicien-champêtre et une artiste interrogeant notre destin émotionnel qui se rencontrent là où on ne les attendait peut-être pas, et qui nous proposent un regard insolite et inoubliable sur notre monde.

    •CAConrad, Le livre de Frank, traduit de l’américain par Elsa Boyer et Camille Pageard, P.O.L., 2025, 22€
    Le Livre de Frank a été publié en 2023 (Penguin Book) aux États-Unis. Livre majeur de l’auteur, poète queer, salué par de nombreux poètes contemporains : un « chef-d’œuvre » (Thurston Moore), le livre « à prendre sur une île déserte » (Anne Boyer), et le « livre des rêves de toute une génération » (Maggie Nelson). Récit poétique et surréaliste, provocant, ludique et morbide.
    On suit son héros éponyme qui passe d’une enfance difficile à une parodie de père de famille, apparemment hétérosexuel mais travesti, dans un monde dominé par les hommes. Chemin faisant, il navigue dans une série de situations au comique noir, commet des actes de violence grotesques, perd son âme, et se débat avec l’avilissement imposé par la société. Le Livre de Frank est l’une des grandes créations littéraires de ces dernières années : l’œuvre d’un homme capable de déclarer que « la faiblesse d’autrui est notre tyrannie », d’une innocence touchante autant que d’une cruauté monstrueuse.
    CAConrad demande à la personne qui le lit d’entrer viscéralement dans ce qu’il y a de plus gênant. En assemblant, configurant et libérant des fables, des poèmes atroces sur l’Amérique, il nous inclut tous dans une gigantesque confusion sentimentale qui est le monde dans toutes ses possibilités. Ce livre résonne puissamment aujourd’hui avec la situation politique aux États-Unis. La violence de son écriture est aussi, selon les propres mots de l’auteur, « un acte de résistance et de contestation de la violence d’un empire en faillite »

    •Robin Coste Lewis, Odyssée de la Vénus noire et autres poèmes, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Céline Leroy, Gallimard, 2025, 22€ (en librairie le 13 novembre 2025)
    La nuit, une femme arpente en rêve les musées du monde. Elle cherche des traces. Des visages. Des corps. Une quête intime, politique. Dans ce recueil fulgurant, Robin Coste Lewis nous entraîne dans un voyage à travers l’histoire de l’art occidental, guidée par une figure mythique: la Vénus noire. Entre rêve et archive, lyrisme poétique et geste conceptuel, Voyage de la Vénus noire explore la représentation des femmes noires, de la Préhistoire à nos jours. Au centre du livre, un poème monumental, composé uniquement de titres d’œuvres, de cartels, de fragments de catalogues. Une langue brute, composite, vertigineuse, où le corps noir féminin surgit, se déforme, se répète, résiste — pris au piège d’un regard ancien à renverser. Un paysage de violence symbolique, d’exotisation, mais aussi de résistance qui se déploie avec force. Une postface lumineuse éclaire l’ensemble : elle propose une relecture radicale de l’histoire de l’art. Robin Coste Lewis y déploie une pensée critique qui interroge les conditions de représentation et les liens entre pouvoir, art et mémoire.

    •Sibylle Bolli, Femme verticale, éditions Empreintes, 2025, 12,60€
    Après une grossesse interrompue, une femme « prend la montagne comme » on prend la mer pour « refaire corps ». En prise sur la roche, la voix dit l’ascension de son deuil affirme de vers en vers un dialogue avec les pentes, avec les éléments, avec les animaux dont la femme croise le chemin à travers cette montagne concrète, à la fois rugueuse et complice.

    •Elisabeth Chabuel, Je suis le mur, Cheyne édition, 2025, 18€
    Nous sommes à la frontière et Elisabeth Chabuel donne voix à un mur.
    Ce mur, placé sur la ligne de crête, est le point de friction où s’exerce la violence. Témoin et, malgré lui, bourreau et victime, le mur tente d’alerter l’humanité sur ses difficultés à tenir debout et à consentir à ce qui se joue à son pied.
    Récit poétique sur les migrations humaines, Je suis le mur questionne notre position de témoin face aux fureurs du monde.


    Et aussi : 
    •Christian Bernard, Chambre 235, Walden n, 2025
    •Fabrice Caravaca, ça sent le ciel, La Crypte, 2025, 15€
    •Pierre-Alain Tâche, Contrechants, fusains de Martine Clerc, Editions Empreintes, 2025, 17,40€
    •Henri Abril, Ainsi les désertoirs, cent soixante-seize sixains, Z4 Editions, 2025, 14€
    •Julia Octobre, La Peau ou presque, Cheyne Editeur, 2025, 19€
    •Mathilde Hinault, Bouillon de colère, Facteur galop, 2025, 2,75€
    •Amélie Durand, Bip bip et vil coyotte, épisode 232, Facteur galop, 2025, 2,75€
    •Anne Roy, Hors de, Facteur galop, 2025, 2,75€
    •Philippe Annocque, Face à rien, Facteur galop, 2025, 2,75€
    •Nicolas Pineau, Cher Ulysse, Æthalidès, 2025, 17€
    •Dominique Marbeau, Frisbee ou le retour des petits malheurs, Encres Vives, 2025, 6,60€
    •Béatrice Marchal, Feuilles de sève et de sang, Collection Jour & nuit, Les Lieux-Dits, 15€
    •René Char, Fureur et mystère, préface d’Eric Fottorino, Poésie/Gallimard, éditions Collector, 10,30€


    Revues
    Monologue, septembre 2025, “chant du coque sauvage”, 25€
    Chant du coq sauvage est le quatrième d’une série de volumes collectifs imaginés par Monologue (Gilles Jallet et Xavier Maurel).
    Il est entièrement dédié à Mathieu Bénézet, disparu en 2013 et qui fut pour Monologue, à sa création en 1987, une sorte d’instigateur. Nous l’avons parfilé (pour lui reprendre un mot-fétiche) de textes et de documents relatifs à son œuvre et à l’ami qu’il fut.
    Nous l’avons voulu comme, pensons-nous, il l’aurait aimé, lui pour qui furent affaire de passion les revues, ces divagations à la fois confluentes et éparses.
    Site de la revue

    Les Lettres françaises, octobre 2025, nouvelle série n° 82 (248) (Patrick Modiano, Constantin Cavafy, Karla Suarez, François Cervantès…), 4€
    Arpa, n° 149-150, Passé présent futur, automne-hiver 2025-2026, 27€
    Dissonances, n° 49, mars 2025, 8€