Édith Msika, « Chambre 63 », (III, 5, inédits)


Édith Msika poursuit son travail fascinant de décalage et d’observation du réel, à travers cet inédit saisissant, emblématique et puissant.


Chambre 63

La mère esquisse un geste avec son bras valide, le droit, en direction du mort. Elle semble vouloir faire quelque chose, mais elle râle d’être empêchée par le fauteuil roulant. La fille se demande, puis demande à voix haute : mais qu’est-ce que tu fais ? Qu’est-ce que tu veux faire ? Pourquoi ils lui ont croisé les mains ? répond la mère, il n’est pas croyant. Elle s’agite sur le fauteuil. Pourquoi ? Mais tu ne vas pas lui décroiser les mains, maman ! Le travail des techniciens de croiser les mains n’a pas forcément une signification. Si, s’obstine sa mère.

La mère est absolument centrée sur la signification des mains croisées. Elle dit que c’est son homme, qu’elle a le droit de lui décroiser les doigts enchevêtrés, qu’il est inadmissible de laisser ses mains dans cette position. Elle arrive, avec sa main, à toucher les doigts froids et raides ; elle arrive à les dénouer un peu. Sa fille la regarde faire, ne comprenant pas l’obstination silencieuse de la femme à défaire le travail des techniciens dont elle est certaine qu’ils n’ont pas mis d’intentionnalité dans la position des mains de son père. Ils ont fait leur travail, c’est tout, poursuit-elle à haute voix.

La mère est arrivée à défaire un peu les doigts, obstinée, et à écarter un peu les deux mains. Mais la fille lui dit de les remettre, que ça n’a pas de sens. Bien sûr, il est impossible de resserrer les doigts comme ils étaient, bien serrés. Mais la mère a la satisfaction de constater que les doigts sont un peu disjoints, un peu. Ce moment est très bizarre pour elles deux, mais très familier au plan de la situation triangulaire telle qu’elle existait lorsque le père était encore vivant. La mère a toujours dit : c’est mon homme. Là, elle redit : je fais ce que je veux, c’est mon homme.

La femme de l’homme qui est le père de la fille, exprime une volonté ferme et définitive, de modifier la position des mains, mais elle ne peut réellement pas le faire, puisque les mains sont durcies par la mort, et qu’elle-même est handicapée. La fille proteste mais sans réel pouvoir. La mère entend la protestation et en tient tout de même compte : elle tente de re-rapprocher les doigts des deux mains. Elle est cependant arrivée à ses fins : les mains rapprochées, mais les doigts non croisés. Quand même, on n’a rien à faire avec cette histoire de religion, marmonne la mère. Mais ce n’est pas une affaire de religion, maman, c’est une présentation de mort comme ils ont appris à la faire, ils ont fait leur travail, c’est tout. Oui mais.

Au bout d’un moment, la fille dit qu’il est temps de ressortir de la chambre. Elles ont suffisamment regardé, la femme, son homme, la fille, son père. Elles sortent, elles disent peut-être au revoir. Au revoir mon homme, au revoir, papa. La fille aurait préféré que la mère n’agisse pas, encore, sur son père. Mais ça ne la regarde pas, ce que fait sa mère avec le corps de son père, ce n’est que son père. Le couple de ses parents est un lieu opaque, une cellule infrangible. Un jour récent, en voiture, sa mère lui a dit : personne ne pourra jamais savoir ce qui se passe entre ton père et moi.

Les mains de l’homme ont été légèrement écartées, de sorte que la femme de l’homme a pu avoir la satisfaction qu’il n’y ait plus de soupçon sur l’intention religieuse. La mère est une athée radicale, il lui était insupportable de voir un geste qu’elle a interprété comme geste religieux. Ce serait un rite de la religion catholique, sauf qu’alors pour que le geste fût complet, il y aurait fallu un chapelet. La fille se dit que peut-être sa mère n’a pas tort. Elle ne sait plus. Mais la position désormais un peu défaite des mains de son père reste comme en attente.

La mère a introduit un peu de désordre là où un soin extérieur, professionnel, avait été apporté à l’ordonnancement général du corps. Elle a mis sa patte aux derniers instants de son homme, elle a rectifié quelque chose en défaisant. Elle est satisfaite. Et la fille pense que peut-être en effet l’argument religieux lui a permis d’intervenir sur le corps de l’homme, sur ce détail difficile à modifier.

La fille se souvient que sa mère avait eu envie de déboutonner un peu la chemise aussi. Son père portait une chemise à carreaux qui lui allait bien, mais boutonnée jusqu’au cou. Sa mère s’était récriée : mais regarde comment ils ont boutonné la chemise, il ne portait jamais de chemise boutonnée comme ça ! Heureusement, le fauteuil n’avait pas permis de se rapprocher de la tête du lit. Elles étaient sorties de la chambre. Plus tard, d’autres membres de la famille viendraient voir le mort dans son dernier aspect, avant qu’il soit mis dans le cercueil, puis une fois disposé dedans, après avoir ajouté des dessins, des petits objets, avant qu’on en referme le couvercle, dans la chambre 63.

Édith Msika


Édith Msika, « née en 1957, toujours vivante en 2025, écrit et publie un livre de temps à autre, grâce à des éditeurs audacieux » (4ème de couverture du dernier livre).
Ce dernier livre paraît ces jours-ci chez Louise Bottu, Sa vie de personne.
Il succède à pipelette dancing chez le même éditeur en 2022, Introduction au sommeil de Beckett, Julien Nègre éditeur en 2022, L’enfant fini, Cardère éditeur, et Une théorie de l’attachement, chez POL, 2002.