Une anthologie bien conçue et très accessible qui rend justice au poète américain e.e. cummings trop peu lu en France.
Démantelant la typographie pour mieux dilacérer l’ordre bourgeois, e.e. cummings (Edward Estlin Cummings, qui détestait les majuscules) propose une poésie qu’on n’a pas fini de découvrir, notamment en France, où on la connaît finalement assez mal, en dépit de nombreuses traductions. Mario Maurin, un de ses premiers traducteurs en français, notait dans Les Lettres Nouvelles : « les férules universitaires s’abattent sèchement sur ses doigts sans jamais l’atteindre ». C’était en septembre 1959. Sans doute ne comprend-on pas cummings aujourd’hui davantage qu’alors. Ses vues sur le monde n’ont pourtant guère perdu en actualité. Ou alors sont-elles, finalement, profondément inactuelles, intempestives ? William Carlos Williams voyait en tout cas en ce poète du bas de casse « la vivante incarnation du besoin de vérifier nos convictions, en passant au travers de leur costume jusqu’à la chair vivante de la matière ». La poésie de cummings travaille en effet au plus proche de la chair. Ses poèmes et ses dessins érotiques en témoignent superbement (Érotiques, Jacques Demarcq trad., Seghers, 2022).
La première traduction française du poète américain date de 1926. Sipliss, dans une traduction de Georges Duplaix, paraissait alors dans le numéro 10 du Navire d’Argent, la revue d’Adrienne Monnier. Parmi les traducteurs français de cummings, on trouve Jean Wahl. En 1966 paraissait un volume chez Pierre Seghers, dans la collection « Poètes d’aujourd’hui » (présentation et choix de textes par Jon Grossman), et voici que Seghers, reprenant la formule de cette collection propose New York, une troisième anthologie de ses poèmes (après Érotiques et Paris), établie et présentée par Jacques Demarcq.
Les poèmes (et quelques dessins) réunis dans le volume New York tout juste paru chez Seghers constituent une excellente introduction à cummings. La présentation de Jacques Demarcq donne idéalement accès à cet univers citadin, dont la modernité grouillante, molochéenne connaît néanmoins quelques aspects touchants. C’est, écrit Demarcq, la poésie d’un petit « i » pris dans les bas de casse, non d’un monumental « I » égotiste : « seulement un petit je resté libre dans une ville énorme. » Il y a chez cummings un soin pour les petites choses, comme le signale Demarcq, en soulignant « le parti pris du petit » chez le poète. On pensera peut-être au « Liebe zu den Geringen » de Rilke. L’intime et l’infime entrent en résistance chez lui contre New-York, perçue comme une nouvelle cité infernale, digne de Jérôme Bosch :
at the ferocious phenomenon of 5 o’clock i find myself gently
decomposing in the mouth of New York. Between its supple
financial teeth deliriously spouting from complacent gums,
a morcel prettily wanders buoyed on the murderous saliva
of industry. the morsel is i.
The morsel is i : le poète est livré en pitance à la ville qui ne sera pas longue à le dévorer abominablement. Dans la traduction de Jacques Demarcq :
au féroce phénomène de 5 heures je me retourne me décomposant
doucement dans la geule de New York. Entre ses souples
dents financières poussant en délire d’arrogantes gencives,
un morceau erre joiment ballotté par la salivre meurtrière de l’in-
dustrie. le morceau c’est moi.
En contrepoint émouvant et drolatique à ces visions atroces, Joe Gould, personnage à moitié fou qui s’est mis en tête d’écrire An Oral History of Our World (une histoire orale de notre monde…) a été croqué par cummings. Ce dernier dit de lui dans une lettre à Ezra Pound : « joe happens to be 3dimensional : i.e. human. » [« Mais il se trouve que Joe est un être à 3 dimensions : c’est-à-dire humain. »]. La tridimensionalité semble une clef pour appréhender la poésie de cummings, dont Demarcq a soin de rappeler que, les « ruptures syntaxiques ou [l]es dislocations lexicales donn[ent] au vers et aux mots une dynamique avant que s’y lise un sens ». Jugeons-en sur pièce :
n
ot eth
eold almos
tladyf eebly
hurl ing
cr u
mb
son ebyo
neatt wothre
efourfi ve&six
engli shsp
arr ow
s
Traduction de Jacques Demarcq :
v
oi stu
lavi eille
quasid ameje
ters ans
fo r
ce
mie ttes
uneàu neàdeux
xtroisq uatrec
inq&s ixmo
ine au
x
Prenant New-York comme unité thématique, les poèmes de cette anthologie évoquent aussi bien le zoo de la ville que Coney Island. Mais voici encore l’inénarrable Joe Gould :
little joe gould has lost his teeth and doesn’t know where
to find them(and found a secondhand set which click)little
gould used to amputate his appetite with bad brittle
candy but just(nude eel)now little joe lives on air
Harvard Brevis Est for Handkerchief read Papernapkin no laundry
bulls likes People preferring Negroes Indians Youse
n.b. ye twang of little joe(yankee)gould irketh
sundry who are trying to find their minds(but never had any to lose)
and a myth is as good as a smile but little joe gould’s quote oral
history unquote might(publishers note)be entitled a wraith’s
progress or mainly awash while chiefly submerged or an amoral
morality sort-of-aliveing by innumerable kind-of-deaths
(Amérique Je T’Aime and it may be fun to be fooled
but it’s more fun to be more to be fun to be little joe gould)
Dans la traduction de Jacques Demarq :
ptit joe gould a perdu ses dents et ne sait où
les retrouver(sauf un dentier d’occasion cliquetant)ptit
gould à cups de méchants bonbons se coupait l’appétit
jadis mais à présent(nouille d’il)ptit joe mange des clous
diplômé d’Harvard pour Mouchoir lire ServietteEnPapier sans note
de blanchissage à ptit joe(yankee)gould irrite la cohorte
qui essaie de retrouver ses esprits(n’en ayant eu à perdre)
et le mythe vaut un sourire mais sa dite histoire orale
à ptit joe gould pourrait(n.d.l.r.)s’instituler carrière d’une ombre
ou noyé l’important surnage l’essentiel ou(amorale
moralité)mode-de-survie face à des genres-de-morts sans nombre
(America I Love You et c’est parfois drôle qu’on vous roule
mais plus drôle d’être plus d’être un drôle d’être un ptit joe gould)
Il manque à cette anthologie une bibliographie qui pourrait aiguiller le lectorat français vers différentes éditions de cummings (il en est de très bonnes chez José Corti, au Seuil, au Temps des Cerises, chez Unes et, donc, chez Seghers), tout en signalant l’excellent dossier du numéro 74-75 de la très belle revue Plein chant (hiver-printemps 2002) dirigé par Thierry Gillybœuf. À ce détail près, New York est éminemment recommandable. L’ouvrage offre un très agréable panorama de la poésie de cummings.
Mathieu Jung
E. E. Cummings, New York, trad de J. Demarcq, Seghers, 2025, 15 €, 190 p.