Pierre Cendors, « Les harmoniques originels », lu par Michaël Bishop (III, 5, notes de lecture)


Michaël Bishop nous fait part de sa lecture attentive du monde archaïque et puissant tel que le perçoit Pierre Cendors.


 

Trois photos d’un pays, irlandais, loin des grands centres, sauvage, splendidement isolé, indescriptiblement beau, trois photos pour ouvrir cette longue et unifiée suite poétique, inséparablement élégiaque et quasi extatique, photos prises par le poète lui-même qui n’hésitera pas à nous en offrir d’autres afin d’accompagner, en quelque sorte ancrer, concrétiser, rendre sensible la force vécue des trente poèmes de ses Harmoniques originels, mais aussi ce qui en elles, ces photos, en excède fatalement les signes de ceux-ci. Pénétrer dans ce pays, c’est simultanément revigorer la vie des sens et s’ouvrir à une expérience psychique, spirituelle dont le silence, l’ineffable même, exige ce que Jean-Paul Michel appelle un ‘devoir de réponse’, une difficile mais nécessaire étreinte de cela, cet ‘impossible’ dirait Blanchot, qui nous inonde, aveugle tout en nous appelant, nous priant d’en reconnaître la centrale et fondatrice pertinence ontologique. Ce recueil, dans la mesure du possible, constitue cette réponse, ce répons – qui est moins, ou plus, que la ‘résistance’ dont parle Jean-Luc Nancy, plutôt un chant, un tribut, moitié gratitude, moitié ‘prière’, désir d’être ‘guidé’ (7) et cérémonie de réciprocité, d’humble, non-prétentieux échange créationnel. Se sentir seul, dans ces ‘forges du silencieux / […ces] landes / et […] hautes terres’ (7), vivre ‘l’extase de l’air’ (13), une ‘réalité [qui] y déréalise son empire’ (16) pour rendre possible la sensation d’un ‘originel’, d’un ‘ancestral’ (36), d’un ‘antenatal’, d’un ‘archaïque’ (37), voilà un geste permettant de renouveler le sentiment de quelque chose de crucial au fond de son être, sa présence à ce qui est : une appartenance si facilement oubliée au sein des turbulences, distractions et étourderies du quotidien.

Si on peut être tenté de voir cette immersion dans un espace-temps ‘loin des voix qui encombrent’ (11) comme une évasion, une fuite, un refus de participer à la totalité de notre être-au-monde, toute la gamme de ses intensités et défis, lire le petit livre de Pierre Cendors intitulé Sacre du seul, paru au même moment que Les harmoniques originels, et chez le même éditeur, corrige cette erreur d’interprétation, son récit pragois plongé fermement dans une expérience de l’interpénétration comme de l’interpertinence de ce qui élève et ce qui semble contrarier, contrecarrer, enrayer toute élévation. La brutalité, la violence gratuite ou idéologiquement motivée sont. On n’y échappe pas. Elles semblent manquer de toute innocence et ne participent nullement de cette ‘intégrité sauvage du silence [à ne pas déshonorer]’ (S, 8), de ce ‘poétique’ de la violence du vent des hauts lieux, de l’énergie élémentale, tectonique, cosmique qui inhère à l‘anonyme au cœur de tout ce qui soutient ce que les Upanishads nomment, simplement, ‘Cela’. Si de telles équations confondent toute mathématique de l’absolu, reste que l’expérience pragoise d’une confrontation de l’horreur de la folie, de l’assassinat, et du mystique, de l’art, d’une poesis de ‘l’inconnu’ et de ce que Cendors appelle ‘un (j)oui(r)-vivre éveillé, délié, ventueux, rayonnant d’une nudité vitale’ (S, 5), souligne à quel point Cendors, citant Peter Sloterdijk, tient à croire, instinctuellement, qu’‘être souverain, c’est choisir par quoi on se laisse submerger’ (S, 5). Ce qu’un des poèmes de Cendors appelle ‘l’inépuisable force irrévélée de la poésie’ (14) résiderait partout dans le ‘virginal’ des choses de la terre. Le poème, comme les photos prises dans le Connemara et le comté de Mayo (53) et tout comme également le lavis de l’artiste Bilek qui fascine tellement Cendors dans la Villa Bilek de Prague, ne font ainsi que marcher dans les traces de la poésie telle que Cendors la conçoit, l’éprouve, pointant vers, nous poussant à saluer, commémorer, rester ‘à l’écoute’ de la beauté, de la bonté, de l’infinie donation d’‘un respir originel’ (17). L’art, une simple et ‘provisoire’ mais décisive et ‘définitive’ (37) murmuration là où le texte et même l’image doivent avouer une sorte d’‘abdication’ (19) au cœur même de leurs gestes respectifs. Vivre la présence du ‘poétique’, ce serait, plutôt que de penser et de comprendre, consentir, acquiescer à un être-dans, – avec, – parmi, un ‘homecoming’, dira un de ces petits poèmes des Harmoniques (21), là où la solitude se transforme en une profonde expérience d’un être-ensemble au sein même d’un improbable Un pourtant vivable si l’on s’y ouvre.

Rien, cependant, de strictement ésotérique dans ce que racontent à leur guise Les harmoniques originels et le récit pragois, Sacre du seul. Le poétique qu’ils visent appartient irrévocablement à un ici et maintenant, une sensation de présence où l’incarné assume sa dimension spirituelle, au sens très large du terme, ‘touch[ant] une frontière intouchée’, offrant ‘un chemin vers l’autre’ comme Cendors écrit dans une dernière note sur Les harmoniques (57). La modestie des poèmes du recueil trahit la pleine délicatesse de l’opération strictement textuelle qu’ils accomplissent. Et ceci pour, dirais-je, deux raisons entretissées. D’un côté, la voix du poétique excède les signes de son inscription; elle serait, lit-on dans Sacre du seul, partout mais s’avérerait discrète, ‘en retrait. À l’écart. Quelque part. Là, dans les interstices de la norme, là n’importe où hors de cette sous-réalité que nous co-créons’ (S, 4-5); elle murmure beauté, grâce, dignité, valeur et ceci même au cœur des choses qui meurent, car l’intemporel obscur, noir même, d’une finitude que Bataille disait, faute de mieux, ‘divine’, y pulse et brille. D’un autre côté, l’inscription poétique est figuration-figuralité, métaphorisation-fabrique d’images, langage-comme et être-comme, comme insistait Michel Deguy. Et n’est jamais expérience directe de ce qui est, du Cela de la Chandogya Upanishad. Un mouvement-vers, disons, une transposition ou allégorie chuchotante, un à-côté, une coïncidence impossible quoique souvent, comme on le sait, richement et merveilleusement évocatrice dans les grands livres et le grand art. Autrement dit, un minimum pointant vers un maximum, comme ici, dans ces deux petits volumes de Pierre Cendors.

Michaël Bishop

Pierre Cendors. Les harmoniques originels. L’Atelier contemporain, 2025. 63 pages. 20€ Sacre du seul. L’Atelier du seul, 2025. 31 pages. 5€.