E.E. Cummings, “Je porte ton cœur avec moi”, lu par Jean-Claude Leroy


Jean-Claude Leroy rend ici compte aux lecteurs de Poesibao d’une anthologie des poèmes d’amour de E.E. Cummings. (Éditions Le Réalgar)


 

E.E. Cummings, je porte ton cœur avec moi (poèmes d’amour), traduits et présentés par Christian Garçin, 220 p., Le Réalgar, coll. Amériques, 2024 ; 22 €.


« La fonction de l’amour est de fabriquer le non-savoir » [p. 105]



Les éditions Le Réalgar publiaient l’an passé, dans une traduction de Thierry Gillybœuf, deux recueils de E.E. Cummings réunis en un même volume, voici qu’elles donnent aujourd’hui, du même auteur, cette fois-ci traduit par Christian Garcin, une anthologie de ses poèmes d’amour.
Le recueil regroupe des textes extraits de treize livres différents s’étalant sur toute la durée éditoriale de Cummings, de Tulipes et Cheminées, qui date de 1923, à Etcetera, paru en 1982, vingt ans après la mort du poète.

Fièvre, passion, lyrisme, rien n’y manque, la forme non plus, que l’on voit évoluer, naviguer au fil des ans. Et donc, ferveur toujours chez Cummings qui l’applique à la vie comme à l’amour vu sous tous ses angles et se déploie du plus concret des instants à la plus idéale des situations. Les espaces comme les lexiques se rencontrent dans cette écriture, sans compter son art de frapper les mots comme on frappe la touche de la machine en laissant se dérouler l’indéfini ruban encreur, en jouant notamment des intervalles, qui disparaissent plus ou moins, selon le moment.

La rencontre physique, le croisement des élans n’oublient pas la vertu plus abstraite d’une échelle de temps. Les animaux sont incarnés en soi : « un poulain mais comme les arbres, couchés, qui poussent », ou encore « un comique têtard qui se tortille dans une boue délicieuse ».

Si Cummings fait trébucher la langue, c’est bien-sûr de jouer avec les signes d’écriture, mais surtout pour indiquer le trébuchement d’une pensée hésitante à laquelle elle ne manque de coller, il s’agit qu’apparaissent les glissements, les chicanes qui secouent les propos, et même de dévoiler les hoquets du corps lui-même. Le poète est trépidant à l’extrême, noyé dans une série de plans qu’il articule dans son vrai geste de dactylo dégingandé.

[…]
– car tu es et je suis et nous sommes(au-dessus
et au-dessous de tous mondes possibles)amoureux

au milliard de cerveaux peuvent extraire le nonmort
des faits imaginaires et du temps partial–
aucun cœur ne peut bondir,aucune âme respirer
sinon par la vérité immesurable d’un rêve
dont le sommeil est le ciel et la terre et la mer.
Car amoureux es tu suis je sommes nous
quand des visages appelés fleurs flottent hors du sol
[…]
– vivants;nous sommes vivants,chérie:c’est(embrasse-moi
maintenant)le printemps!
[…]
[p. 143-144]

Une palpitation continue du cerveau n’arrête pas de constater le désir de vivre de ce corps, le désir de corps et de désirer de ce vivre. Cummings est amoureux et ce que souligne ce choix de textes, c’est l’appétit de vivre contrarié par la trop limpide convention des habitudes formelles, voilà qui donne envie de les contrarier à leur tour, pour garder à cru le tourment qui garantit l’éveil, la nervosité de l’éveil. Une liberté tenaillée constitue ce style si particulier de Cummings, poète présent au monde, sans nostalgie ni projectivité, cœur branché sur la seconde qui illumine l’instant.

[…]
que je t’aime.   .   .   .sens ton corps soudain se tendre
vers moi à la vitesse d’un discours blanc
[…]
[p. 45]

Jean-Claude Leroy

E.E. Cummings, je porte ton cœur avec moi (poèmes d’amour), traduits et présentés par Christian Garcin, 220 p., Le Réalgar, coll. Amériques, 2024 ; 22 €.