Stéphane Lambert, “ni se nommer”, lu par René Noël


René Noël rend compte ici aux lecteurs de Poesibao du livre de Stéphane Lambert, Ni se nommer, (La lettre volée).


 

Stéphane Lambert, ni se nommer, La lettre volée, 2023, 55 p., 14€


Lettres et pigments


la totalité de l’épars, dernier vers du premier poème de ni se nommer, D.I.E.U., tétragramme aussi imprononçable que YHWH constitué quant à lui de quatre consonnes, situe le livre de Stéphane Lambert au niveau de la négativité garante de la constellation de ce poème d’ouverture où le blanc et le noir, unis, se révèlent mutuellement par un jeu de symétrie distribuant le jour et la nuit, l’inspiration et l’expiration. Si la matière reste sans origine (p. 16), le passage par les lettres (p. 5), plus petites unités du langage et leurs usages modifiés dès lors qu’ils traduisent les pratiques d’un nombre plus ou moins élevé d’humains et une variété de groupes sociaux jamais identiques à leurs modèles – le règne de la quantité et le signe des temps pour lesquels le monde des substances, la matérialité sont seconds – modifient les rapports entre physique et  métaphysique. Vivre la peinture, la regarder, la sentir et l’écrire, permet ainsi à Stéphane Lambert de s’immiscer entre le très-haut et le très-bas, mondes où l’image indique les positions de l’ineffable à partir du détail.

La peinture, thème de prédilection de Stéphane Lambert dans son écriture, dans sa poésie, a connu au vingtième siècle avec l’approfondissement de l’abstraction, du cubisme, une révolution de l’art de peindre, de concevoir l’image, de la façon pour l’œil de percevoir les réalités du monde, radicale, ainsi qu’il n’y en a eu que rarement dans l’histoire de l’art. Stéphane Lambert se tient ainsi sur la pointe de la modernité par l’exposition du jeu des pigments, la liberté de l’humain agrandie, augmentée par cet exercice du lettrer, de l’aptitude à percevoir et entendre le détail et l’infime. Et de s’efforcer de concevoir, à partir d’unités les plus ramassées, des poèmes-images non plus réglés sur les mots, les grammaires établis, mais sur les images peintes à travers lesquelles les représentations mentales des expressions, colorées, se substituent aux déterminismes anciens.

L’avant-dire, la terrasse depuis laquelle Stéphane Lambert observe en contrebas combien les étapes médianes entre le créer ex nihilo et l’incréé modifient en profondeur toutes logiques formelles, mettent à découvert les lacunes des genèses transmises par nos traditions. Caspar David Friedrich et Géricault sont les témoins, instruments de géomètres propres à mesurer les abîmes entre la connaissance d’hier et celle d’aujourd’hui. De leurs confrontations, n’aboutit-on pas à une physique de l’avenir que le poète restitue par les mots ?

De ce regard neuf, les étapes sur les voies imprévisibles de vérités, soit le réel vérifié depuis l’image monochrome, ne varient pas seulement au sein d’un retour éternel des mêmes formes, mais révolutionnent l’espace même du labyrinthe. Le fait pictural du Moyen Âge vu par Aloïs Riegl, le point perspective de la Renaissance conçu par Brunelleschi en 1425 – analysé par Hubert Damisch et Pierre Bourdieu – le cubisme analytique de Braque et de Picasso sont les viatiques de l’imitation et de ses transmissions. La mimésis ne se stabilise, ne se pérénnise-t-elle pas à travers ses inventions ? l’art ne se limite pas à jouer à cache-cache avec la plénitude des mémoires et leurs éclipses ponctuelles, mais crée, et il n’est pas le seul et unique domaine à le faire, de nouveaux possibles et de nouvelles impossibilités, ce à quoi s’attachent le regard et l’écrit de Stéphane Lambert.

La poésie quant à elle passe de la métaphore usée et mésusée, à l’image littérale, soit le monde concret, le chaos, antérieurs à leurs déclinaisons et interprétations. L’énergie créatrice transmise par l’œuvre et sa réception fait qu’elles ne sont dès lors plus séparées, arbitrairement rattachées et le plus souvent au prix d’une déperdition d’une grande part de leurs qualités respectives, mais témoins d’un espace-temps où les écarts et les relations entre des objets physiques et mentaux se modifient à vue. La peinture inaugure dès lors un nouveau champ – un âge du verseau concret – d’exploration du monde aussi bien que Linné et les naturalistes ont établi des bases de données, des modes classificatoires qui répétés tels quels aujourd’hui, ne feraient qu’effacer les mémoires et empêcher les sens de voir ce qu’il y a à voir, le réel sans fards.

Michael Biberstein, la chapelle Turrel, le cimetière de glace,         tant impensable / est la limite / de la transparence (p. 50),          sont autant d’étapes vers une autre physique. Le sfumato prophétique de Léonard de Vinci actualisé par Gerhard Richter, devient thème à part entière où l’œil, les objets du monde, le fait pictural, proposent de nouveaux écarts et dimensions que les mots du poète tendent sur le châssis de la page. Mille yeux, septième séquence du livre, écrite sous le signe de la peinture de Vieira da Silva, répond à/de la première séquence, ne se contente pas tant de porter le ciel en bas et la terre en haut sans autres modifications des tables d’orientation, des fonds de tableau, qu’elle libère les oppositions frontales, image-sans-image, matière-concept, hauteur-transversalité, de leurs maniérismes. L’acuité, la précision des termes, des mots et leurs positions sur la page témoignent de la constance du fait pictural à l’avant-garde de nos façons de sentir, d’agir et d’imaginer de nouvelles formes de relations entre les objets du monde et nous.

René Noël

Stéphane Lambert, ni se nommer, La lettre volée, 55 p., 14 euros, 2023


(extraits)

langage-racine

cheminant

par d’impossibles

formulations

                        donner
                        une impression
                        au flou
 
(p.31)


paysage
de neurones
à l’air libre


tunnel
de la pensée
dévaginé


rêve
            architecturant
            le déroulé
            de la parole
                                                jusqu’à plus dire

toutes portes
ouvertes
du labyrinthe
sans nom
(p. 54-55)