Dominique Quélen, “Profil élégie”, extraits


Trois extraits du livre de Dominique Quélen, “Profil élégie”, Editions le Corridor bleu, poèmes quasi-rectangles où manque toujours quelque élément.


 

Dominique Quélen, Profil élégie, préface de Frédéric Forte, Le Corridor bleu, collection Sing dirigée par Pierre Vinclair, 2023, 15€


On se représente assez bien les fonctions de l’esprit, une pièce nue où manque le plafond pour une ampoule. Viens-tu dit-on voilà tu viens tu n’es pas là tu n’y es pas vas-tu lire ceci le liras-tu. Écrire ressemble à ça dans un lieu. Couper, être fini avant. Faire venir non l’idée mais le mot, et d’autres à sa suite. Il manque tout ici dit-on dans trois mètres carrés. Un cube parfaitement vide et blanc. Tout en n’exprimant rien de la vie à travers l’écriture, on en est réduit à ne rien écrire quand la vie est réduite à rien, ce qu’on dit quand il n’arrive rien n’ayant pas d’équivalent dans l’expression du manque. Exclu des mécanismes de l’écriture et de la pensée dont on voit les effets dans l’absence de l’une et de l’autre, enfermé à l’extérieur de l’écriture, puis du langage, puis du mouvement même de la vie, on tourne dans l’étroit couloir qui les contient successivement.
(p. 56)

Tu es dans la rue quand un vélo avance étrangement au milieu des feuilles. On reconnaît le cadre d’un jour précédent qui paraît juste plus petit. La nécessité où il se trouve de le paraître est expliquée dans ton regard de la veille où le jour précédent était déjà passé. La main alors à venir sur le guidon n’était que l’expression de la jambe ou de n’importe quelle autre partie d’un corps amical ou du genou. Cet appareil mi-voix mi-regard est absent du récit qui en est tiré car il n’y est question que de la couleur du vélo grâce à un aperçu rapide et quelques feuilles en moins dans la cour à quatre pattes où en bougeant tu perds accidentellement la vue.
(p. 102)

Un dénivelé fait office de barre de fer dans l’escalier. Courant là-dessus se frotte les mains chacun devenu fer ou silex. Voilà déjà la situation. Elle paraît inextricable car tous les éléments y sont emboîtés les uns dans les autres et pris en étau comme un jour entre deux nuits se referme sur la suivante avec le prochain. Ce qui s’engouffre n’est ni vent ni pluie mais une boue très pauvre où la pensée est sortie de son habitacle et promenée longuement. Les corps qu’on croise empruntent les formes les plus diverses mais toujours allant deux par deux ou davantage. Les terminaisons nerveuses à la fois reliées entre elles et partagées servent de véhicules.
(p. 109)

Dominique Quélen, Profil élégie, Le Corridor bleu, collection « Sing » dirigée par Pierre Vinclair, 2023, 15€



Sur le site de l’éditeur
À l’exception de deux brefs poèmes définitoires en vers, ce livre est constitué d’une série de quasi-rectangles où manque toujours, permettant le mouvement, quelque élément commun au langage et au réel, à l’image du “pour bien des choses de ma vie je peux dire presque” d’Effi Briest. Ils sont remplis d’objets incomplets, incluant le corps, qui représentent aussi des états de la matière selon certains angles, certaines combinaisons qui varient. Quoique cette distinction n’ait plus guère de sens, me semble-t-il, l’ensemble peut se situer entre les restes d’un lyrisme qui fuit et ceux d’un formalisme qui se délite. Le dysfonctionnement de tout cela m’intéresse, s’il est rendu sous la forme neutre et discrète de petits paragraphes de prose, comme des boîtes, disons. Ainsi le titre, Profil élégie, n’évoque-t-il une disposition d’esprit qu’à travers le travail manuel. Il s’agit, pour reprendre Ponge, qu’il y ait “quelque chose à obtenir, et non quelque chose à exprimer“. Ce livre forme en quelque sorte un diptyque avec un autre encore à paraître, d’une poésie plus littérale et dont le titre, Le champ de la plinthe, est une définition homophonique possible de l’élégie.

Poesibao incite à faire ce que conseille Frédéric Forte dans sa préface : taper “Profil élegie” sur un moteur de recherche.