Denise Le Dantec, “La poésie est sur la table”, lu par Michaël Bishop


Michaël Bishop ouvre ici, sur la table des lecteurs du site, ce livre foisonnant de la poète Denise Le Dantec


 

Denise Le Dantec, La poésie est sur la table, Éditions Unicité, 2023, 170 pages, 15€


La poésie de Denise Le Dantec comme nourriture, comme un pain quotidien. Comme cela qui ne cesse de venir, s’offrir, manne miraculeuse, dévoilement épiphanique (24), surgissant, ‘passant’ (92), se transformant, un ‘spring[ing]-printemps’ (98) interminable, commençant (10), recommençant, site de fructification généreuse, infinie. Qui exige, bien sûr, voici le recueil qui le démontre pleinement, surtout une disponibilité et une gratitude au cœur des instants, hic et nunc, toujours, tous les jours. Une ouverture à n’importe quoi, car chaque chose, évènement, impulsion de l’esprit a ses raisons, ‘parce que le nuage a le goût de courge amère quand il est frit / Parce que la grande marmite a des ailes / Parce que l’aile du papillon est un mot bloqué par la langue’ (11). Ce qui génère une poésie où domine la multiplicité, l’ubiquité, la simultanéité, un sautillement où l’imprévisible et l’intuitif sont rois, ou plutôt reines, et le tout sans aucune gratuité, car chaque phénomène de la conscience est d’une sûre quoique souvent à peine narrable pertinence.

Ainsi le poème de Denise Le Dantec s’avère une quête inachevable, un site mouvant où ‘coudre ensemble’ les infiniment hétéroclites éléments qui se bousculent, tensionnels, unifiés car pris dans le même espace de l’expérience d’être là, au sein de l’être, poursuivant un dire qui n’affirme pas la nature de sa signification, celle-ci fatalement un ‘presque’ (33) qui, ouroboros qui, tout en mordant sa propre queue, esquisse un mouvement circulaire défiant sa logique intrinsèque. Poésie ‘broussailleuse’ (91), lit-on, faite de ‘phrases scalènes’ (30) où une respiration musculaire refuse de rompre le travail instinctuel du corps-esprit, le rythme systolique-diastolique de la parole émergeante. Il y a urgence au sein de celle-ci, un besoin irrépressible de recevoir, d’incarner, de ‘fêter’ poétiquement l’afflux du ‘don’ des choses et phénomènes qui sont (49), d’accueillir leur ‘exact[itude]’, comme dirait, elle aussi, Esther Tellermann, de puiser incessamment dans l’improbable mais quelque part sûre ‘perfection’ du monde tel qu’il est – autrement dit, de ne rien désavouer de ce qui est : ‘La nature a eu lieu, et on n’y / ajoutera pas’ (40); ‘fermer un œil / porter son ennemi sur le dos // – dirais-tu à la fleur de fleurir davantage?’ (36). Monde où chaque phénomène a son rôle, sa valeur, une immensité que le poème existe pour évoquer dans ses dimensions ‘légendaires’ (71), sa ‘lisibilité’, fatalement plurielle, mais sans en offrir aucune logique, sans rien expliquer de sa totalité.

Les modes choisis pour, si je peux dire, ventriloquiser la validité, la riche, surprenante et inébranlable pertinence d’une telle immensité, fuient les formes conventionnelles, car ne se rattachant jamais à une esthétique du mondain, du raffiné, du rhétoriquement sophistiqué. Simplicité, plutôt. Naturel, suites anaphoriques, élasticité des dispositions textuelles, citations non attribuées, flashes humoristiques, aération d’espaces nus où méditer, luxuriance de phrases-bribes cascadantes, conversations, récits compactés, ‘micro-extases’ (121), le tout dans une puissante absence avouée de ‘méthode’ (‘le désir étant [si] obscur’,151), de stabilité, de prévisibilité, ce qui n’empêche nullement le déploiement d’une voix magnanime, ouverte sur le réel comme sur l’inouï, le spontané, l’aventure des mots, aventure féconde, multidimensionnelle, et pourtant, étant celle d’une poète-philosophe zen, sachant se détacher des absolus et des algorithmes orgueilleux. Si la ‘poesia povera’ plaît à Denise Le Dantec (158), il serait impossible de lui imputer une telle désignation, les pages de ce très beau recueil s’avérant si sensiblement, si charitablement larges, donnantes, si visiblement enracinées, malgré une ‘inquiétude’ qui sous-tend leur geste (70), dans un besoin de compassion, mieux d’infaillible et vivace ‘amour’ (144), au cœur même de l’oxymoronique qui peut sembler battre dans la toujours étonnante expérience d’un Un, inhéremment indicible.

Michaël Bishop

Denise Le Dantec, La poésie est sur la table, Éditions Unicité, 2023, 170 pages, 15€