Denis Ferdinande, « L’occupation littéraire du temps, Combinaisons II », lu Murielle Compère-Demarcy (III, 10, note de lecture)


Denis Ferdinande explore là, en fragments, une temporalité littéraire où lire et écrire se rejoignent dans un vertige perpétuellement recommencé.


 

Dans le premier tome de Combinaisons, publié en 2023 à l’Atelier de l’agneau sous la direction de Françoise Favretto, Denis Ferdinande engageait une interrogation radicale de l’acte d’écrire qui n’est pas sans rappeler certaines intuitions de Maurice Blanchot sur « l’espace littéraire ». L’écriture y était confrontée à ce point où elle vacille devant sa propre possibilité, là où elle ne peut se soutenir qu’en éprouvant simultanément son impossibilité constitutive. Le texte ne visait pas l’établissement d’un savoir positif ; il reconduisait plutôt la pensée vers une antériorité du savoir, vers une zone obscure où l’écriture se déploie avant toute maîtrise. En ce sens, l’expérience proposée par Denis Ferdinande rejoignait, sous un autre mode, ce que Jacques Derrida a décrit comme la logique de la différance : un mouvement par lequel le sens ne cesse de se différer et de se dérober à toute appropriation définitive. Attablée à sa propre impuissance, l’écriture persiste pourtant – elle recommence, se répète, creuse sa propre nuit. Mais cette réitération n’est pas simple répétition : elle constitue l’épreuve même par laquelle peut surgir, fugitivement, l’éclat d’un savoir paradoxal, un savoir qui ne se donne qu’à la condition de renoncer à toute prétention de le posséder. Ainsi, Combinaisons se présentait comme une expérience limite de l’écriture : une pratique qui explorait le point où la parole, au lieu d’assurer la transmission d’un savoir, devient le lieu d’un dessaisissement. Dans cet espace – sorte de « nuit de l’écriture » blanchotienne, jeu indéfini de la trace chez Derrida – le texte s’élaborait précisément dans la tension entre désir de savoir et impossibilité de son appropriation.

Reliées, les Combinaisons I et Combinaisons II forment une œuvre en cours, portée telle la genèse d’une existence individuelle et universelle.

Tout, ici, saurait tenir lieu de suite aux premières Combinaisons, parues il y a peu – 2023 ; et, comment ne pas le dire aussitôt, une telle suite constitue ces temps-ci le grand rêve où se perd jusqu’au sommeil, de rare qu’il était déjà.

Dans ses Combinaisons II intitulées L’occupation littéraire du temps, Denis Ferdinande nous donne à éprouver l’écriture, non pas seulement dans la dimension d’un acte esthétique, mais aussi comme une manière d’habiter le temps. Comme si le temps, laissé à lui-même, demeurait informe, et que la littérature venait y inscrire des balises, des traces, des passages. Dans Là où la nuit tombe (éd. Galilée), Stéphane Sangral nous avait fait traverser par le livre un temps différent de celui chronologique et agité de nos journées quotidiennes ; dans L’occupation littéraire du temps (éd. L’Atelier de l’agneau), Denis Ferdinande nous donne à traverser, lui aussi, une temporalité différente par le livre. Écrire en fragments accentue encore l’idée que chaque fragment serait moins une pièce d’un tout qu’une prise momentanée dans le flux du temps, une façon de fixer un instant de penser, de lecture ou d’imaginaire.
La forme fragmentaire semble correspondre à l’image du paysage évoqué : « chemins obstrués, ravins, marécages ». Le fragment devient dès lors le mode d’écriture adéquat pour un terrain accidenté, constituant

la forme ayant cours (dite fragmentaire, certes d’aucune nouveauté si ce n’est qu’y insiste l’effet d’amputations à répétition, partout où serait attendue, précisément, la phrase longtemps déployée)

Plutôt qu’un discours continu, qui supposerait une route stable et droite, l’auteur avance par bonds, par haltes, par détours. Où l’effacement peut avoir lieu, non comme perte définitive mais trace mémorielle, sur le palimpseste télescopé de la lecture et de l’écriture organiquement fusionnelles.

Il s’agira de rendre compte de ce que peut en ces parages une lecture, à supposer que seule – qu’il y ait d’elle idée déjà –, déclencheuse de fragments à voir déferler dès lors dans le volume, innombrables aux mondes d’importance chaque fois distincte, rien d’elle ne se sait encore, si ce n’est qu’elle occasionnera en tout cas, ultérieure ou simultanément, presque, l’écriture comme résidu d’expérience à dire (…)

Échec et victoire font partie intégrante de cette bataille propulsant / immergeant à corps perdu, en esprit éperdu, celui-là même qui, perpétuellement au bord, ose le risque de lire : ose le risque d’écrire. Reliées en vases communicants, l’expérience de la lecture ↔ l’expérience de l’écriture s’excèdent elles-mêmes en même temps qu’elles débordent le dramaturge ↔ le metteur en scène, qui l’expérimente. Et plus loin encore, ou plus profondément : au-delà de ce télescopage rencontré dans l’expérience littéraire totale, c’est, comme en fractale, le texte même qui s’affronte (au sens de faire face) à la page de lecture / la page d’écriture. C’est,

ce que peut en ces parages une lecture, mise à l’épreuve par son texte même, célibataire jusqu’alors (référence au chef-d’œuvre de Duchamp, La Mariée mise à nu par ses célibataires, même)

La pensée progresse comme un marcheur de crête : elle évite les gouffres, contourne les obstacles, et s’interrompt souvent. Ce type d’écriture évoque une exploration, presque topographique, de l’imaginaire et des lectures. Avec le vertige jubilatoire injecté par l’ivresse des profondeurs : « ALACRITÉ ».

La présence de figures comme Julio Cortázar, Fernando Arrabal ou Friedrich Nietzsche laisse aussi penser que l’ouvrage met en scène une pensée traversée par ses lectures. Les fragments seraient peut-être les lieux où ces voix se rencontrent, se heurtent ou se prolongent. L’image des « deux figures qui se donnent la réplique » sous le regard du dramaturge et du metteur en scène renforce cette dimension : la réflexion prend la forme d’un théâtre intérieur, où différentes voix de la culture et de l’imagination dialoguent.
Enfin, la « ligne de crête » qui sert de fil rouge donne une image très suggestive. Une crête est un lieu instable mais privilégié : elle sépare et relie à la fois, elle offre une vue sur des « lointains oniriques ». L’écriture fragmentaire pourrait donc être comprise comme un exercice d’équilibre entre plusieurs mondes : la lecture et l’invention, la pensée et la rêverie, le théâtre et la philosophie.

Dans cette perspective, « l’occupation littéraire du temps » serait peut-être moins une occupation au sens d’un remplissage qu’une manière de garder le temps ouvert : chaque fragment devient une trouée vers d’autres textes, d’autres images, d’autres possibles.
Trouée de typhon ? Trouée aspirante-inspirante-dévorante tel un trou noir galactique ? Trouée d’air ? Ne serait-ce pas ce vertige des abysses, des cimes, connu, éprouvé, dans l’expérience de la lecture-écriture, qui occupe ici l’espace vital échappé de sa pesanteur rationnelle ?
L’espace géopoétique – que D. Ferdinande qualifie de « PSYCHOGÉOGRAPHIQUE dans les textes » – se déploie en ses phrases comme les artères d’une ville intérieure dont l’organisme s’avancerait sur le fil du temps dans l’espace immense démultipliable occupé par la dimension littéraire. Une dimension dont l’univers, ruban de Möbius, constitue une étendue à un seul bord et à un seul côté, formée par la torsion d’une bande de papier sans fin. Ferdinande développe en ses Combinaisons l’application d’une théorie des complexes linéaires de droites sans cesse invectivées dans les métamorphoses de bifurcations. Infiniment vertigineux !

Murielle Compère-Demarcy

Denis Ferdinande, L’occupation littéraire du temps (Combinaisons II), Éditions de l’Atelier de l’agneau, collection Architextes n° 40, 2026, 22€.
Commandes sur le site : www.atelierdelagneau.com