Pierre Vinclair, « deuxième image terrible », (III, 10, Inédits)


Voici la ‘deuxième image terrible’ d’une nouvelle série inédite de Pierre Vinclair, qui dit pourtant ne pas croire à l’enfer.  



encre de Renaud Allirand

 

Ses cloques
portaient la peau à ébullition,
révélaient une chair
gonflée prête à éclater telle une capitale
au bord d’une insurrection menée
par des milices d’organes aux yeux mouillés
reflétant les flammes qui crépitent
déjà dans les chambres d’enfants,
où depuis les greniers s’effondrent
les malles gorgées de bibelots heureux
d’avoir appartenu aux vieux insouciants
jadis courant après des richesses aujourd’hui
incompréhensibles, où le frère
plante son frère et l’égal
égorge le prince. Ce corps qu’il était
en train de perdre, il le grattait avec lenteur extrême,
du bout de doigts crochus peu attachés à ses mains sales
remuant douloureusement. Bien sûr nous le savons,
le mal existe, au moins théoriquement,
mais la vraie fin des temps est déjà là,
censée avoir eu lieu depuis des lustres
lorsque nous fûmes en âge de décider
la destination de
nos premières vacances
tous les deux. L’histoire
ne nous était apparue que sous forme
de géographie cuisses ouvertes,
nous nous levions après tous les cauchemars
mais n’avions pas encore l’air hâve des backpackers
couchés trop tard, harcelant leur désir d’un monde
vivable comme un squelette étique
près du canal de l’Ourcq, documentant
l’état du chaos en lunettes
de réalité augmentée, posées
sur une tête déboîtée par des drogues
infernales ; nous avions pu
bourrer l’avion d’économies filantes et existions
au jour le jour, descendions, remontions
des continents
comme la rue Saint-Maur d’est en ouest
vingt ans plus tard avec notre petite fille —
à la croisée des souvenirs —
et attendions le troisième classe qui nous déposerait
en face d’un steak de thon surpimenté
par la mousson du Kerala — il était là,
allongé sur le banc au bout du quai de gare,
abandonné comme de la friture au soleil, ne bougeant pas,
ne se souciant de rien, conscient à peine
des appariements de matière, des compositions du plasma
sous les plaies noires que fusionnait
une pourriture luisante, l’homme
papier-bulle agonisant. Il avait pourtant femme et fille
comme moi l’hiver dernier quand nous longions
les trottoirs gris, arpentant la mémoire du ciment —
jusqu’à m’assoir prendre des notes
sur le canapé dans le hall du Laser Game
où Amaël se défoulait Kalashnikov plastique
au poing dans la clameur
des enfants écrasant les perspectives
(mes notes concernaient la Terreur)
en meurtre simulé
électroniquement d’adversaires aux chasubles
pouvant signifier n’importe quel
prétexte — à la surface de ma journée tel un bouton
qu’il reste à libérer du pus
tragique, du pseudo-sens. Sous la gâchette
le signifiant pressé libère un signifié terrible
ta-ta-ta-ta
soudain brouillé par la voix des enfants
dans leurs petits costumes de mort
ignorant qu’ils se donnent au négatif pour rigoler
en deux équipes, tant qu’on refuse
de conférer leur gravité
aux partitions fluorescentes, ou qu’on se satisfait d’un complaisant
silence. Je cherchais à me concentrer
dans ce vacarme, mes yeux ciblaient les lignes d’un essai
« sur » la Révolution dont j’essayais
d’arracher une surface de citations
tendues, des galeries se manifestaient
sous la croûte des rues. J’ai toujours eu un peu
de mal avec les noms qui dans leur généralité
postulent le destin même
de phénomènes distincts telles deux enfants
déguisées en soldats dont l’une seulement
était ma fille, mais les bruits de mitraille
c’est pire. Elle déboulait et agressé
par sa transpiration je surinterprétai
masquant son corps chaud d’un souvenir —
le bébé qu’elle avait été lorsque nous la nourrissions
de lait maternel uniquement, allongée dans un lit trop vaste
et qu’on avait plaisir à renifler. Les deux odeurs
étaient les personnages antagonistes
d’une fable dont il restait à dégager
moralité, je cornai la page : « triste spectacle
d’une ville française assiégée par des troupes
françaises » et je me faufilai
à la pointe étrécie du pur présent
où l’état purulent des choses est le symptôme
d’on ne sait trop quoi jouissant
sous la doublure de notre joie.

Pierre Vinclair

On peut lire ici la première image terrible