Grégory Rateau interroge ici François Coudray tant sur ses pratiques de poète que de passeur de poésie, ici et là.
François Coudray, né en 1977 dans les Alpes, est un poète, enseignant-formateur et traducteur vivant actuellement à Istanbul. Auteur d’une dizaine de livres de poésie, son travail explore les liens sensibles entre corps, paysages et mémoire, dans une langue où le souffle tient lieu de boussole. Il anime depuis 2019 l’opération Poéclic, qui met en relation auteurs contemporains et classes du monde francophone.
GR : Dans Et si s’effacent, vous écrivez : « ils ont dit ce sont des mots / mais vos corps / en mon corps ». Comment cette tension entre les mots et les corps éclaire-t-elle votre démarche poétique ?
François Coudray : Tout le cycle de l’absence-présence que clôt Et si s’effacent interroge et explore la « géographie de (nos) corps » telle que la « réinvente » la disparition de nos aimés. Pour tenter de suivre et d’éclairer, peut-être simplement de dire ce chemin de «( leurs) corps / en mon corps » l’écriture poétique s’est imposée à moi, peut-être justement par ce que, dans sa matérialité rythmique et sonore, elle cède l’initiative au corps. Par la nécessité aussi sans doute de faire image pour tenter de voir et de donner à voir cette intense et complexe expérience sensorielle. Mise en abyme donc, dans ce cycle, d’une écriture-corps au service d’une exploration corporelle, d’une écriture organique pour tenter de dire une expérience dont la première manifestation est organique.
C’est là une complexe et ambivalente relation de total abandon, de minutieux réglages et de défiance aussi à l’égard des mots, car si, dans cette perspective, les mots s’affirment comme d’indispensables outils d’exploration existentielle, je n’en demeure pas moins conscient que « mon poème n’est qu’un poème » (James Sacré).
GR : Votre recueil Rendre souffle explore « les relations profondes et complexes qui relient l’humain et la nature ». Comment définissez-vous le rôle du paysage dans votre écriture ?
FC : Le paysage est en effet bien présent au cœur de plusieurs de mes livres. D’une montagne au chemin du frau en passant par l’enfant de la falaise, certains de leurs titres permettent d’ailleurs de brosser ce paysage de grande nature montagnarde que traverse d’autre manière mon dernier recueil, Rendre souffle. Dès mes premiers textes il s’est agi d’un paysage composite, « paysage palimpseste », mêlant et superposant aux paysages des Alpes de mon enfance (la haute montagne de la chaîne du Mont-Blanc, la moyenne montagne des chaînes des Aravis et des Fiz et la vallée de l’Arve) d’autres paysages sauvages ou pastoraux (les vastes plateaux du Cantal et le campo uruguayen, pour n’en citer que deux exemples).
Il m’est difficile de définir de but en blanc le « rôle du paysage » dans mon écriture car il s’agit d’une question que je dois avouer ne m’être jamais posée et que vous êtes le premier à me soumettre. Force est évidemment de constater, pour commencer, que, loin d’être un décor, le paysage apparaît d’emblée dans mon travail comme l’objet même de mon exploration poétique. De livres en livres, ce paysage me semble ainsi s’affirmer comme un élément central de ce qui constitue mon être et conditionne mon être au monde : montagne tour à tour et tout à la fois intérieure et extérieure dont la puissance et la fragilité, la sublime et tremblante beauté aussi, sans cesse nous rappellent notre finitude tout en nous inscrivant dans le très vaste souffle de plusieurs histoires (une vertigineuse histoire géologique, une passionnante et terrifiante histoire humaine, une histoire familiale aussi).
Un mouvement semble porter cette pensée en chemin dans le poème : celui de « faire corps avec le paysage », qu’il s’agisse de l’embrasser dans le surplomb du regard, de l’arpenter ou de « redescendre » « au ras du sol » à l’écoute de la respiration immémoriale de notre Terre et du tremblement de « tout ça qui s’enfuit ». Trois formes d’un abandon poétique au paysage dont plusieurs de mes livres me semblent témoigner. On peut lire dans cette perspective la confusion qui s’opère entre « corps » et « lieu » dans mon recueil Ça veut dire quoi partir. Les titres de ses seconde et troisième parties le mettent bien en lumière : le terme « lieu » introduit en effet la seconde partie consacrée à l’exploration de l’absence-présence dans la « géographie de (nos) corps » alors que le terme « corps » introduit la troisième consacrée à l’exploration de cette même absence-présence à travers les paysages parcourus avec l’aimé disparu.
La transformation et parfois même la disparition de ces paysages de grande nature sauvage sous les effets conjoints de leur surexploitation touristique et de changements climatiques plus globaux est à l’origine de l’écriture de Rendre souffle.
GR : Vous parlez d’une poésie où la musique est consubstantielle au vers, où le chant devient presque synonyme de poème. Comment travaillez-vous cette oralité dans l’écriture et la lecture de vos textes ?
FC : Dans l’écriture du poème, cette dimension musicale, rythmique et sonore, est en effet essentielle pour moi, sans hiérarchie pourtant avec la force imageante du texte ou sa ligne de sens et d’émotion. S’il m’arrive de procéder, en toute conscience, à certains ajustements techniques, ce réglage musical s’opère cependant essentiellement par remâchage et rumination du texte, sorte de « gueuloir » à voix haute ou chuchotée, parfois même simplement mentale, physique, organique toujours.
Paradoxalement ce chant n’est pas nécessairement synonyme d’oralité. Si la plupart de mes poèmes peuvent gagner à être lus à haute voix (ce qui ne reste d’ailleurs jamais qu’une alternative à la lecture silencieuse et ne représente pas pour moi la fin en soi de tout poème) certains d’entre eux, pourtant très travaillés musicalement, semblent résister à cette oralisation. C’est notamment le cas de quelques textes de mon dernier recueil, Rendre souffle, dans lesquels un certain travail de la syntaxe rend cette lecture orale plus difficile : le chant de ces poèmes gagne ainsi à prendre appui sur la partition visuelle du texte sur la page.
Lorsque je travaille la lecture de mes textes dans la perspective de rencontres publiques ou de performances, je prends évidemment précisément appui sur la partition qu’est le texte, en particulier sur les choix de versification et l’ensemble des signes de ponctuation blanche (espaces, sauts de lignes…) et de ponctuation noire (soigneusement choisis, selon mes différents projets) comme autant de marqueurs rythmiques, en tension ou non avec le déroulé syntaxique. Sans hiérarchie pourtant, dans la lecture comme dans l’écriture, avec la force imageante du texte et sa ligne de sens et d’émotion.
GR : Dans vos recueils, on sent une attention très forte à l’absence-présence. En quoi cette dialectique façonne-t-elle votre manière de percevoir le monde ?
FC : L’exploration l’absence-présence est au cœur du cycle poétique que forment L’enfant de la falaise, On se retrouvait avec (nos corps), Ça veut dire quoi partir, Et si s’effacent et Cet autre noir. Le suicide de mon frère, Philippe, a été l’événement déclencheur de cette exploration. Je ne l’évoque ici qu’à des fins de clarté car mon écriture me semble échapper à toute tentation autobiographique. L’enjeu pour moi restait bien de tenter de comprendre, en dépit de toutes les injonctions au deuil, ces lieux de l’absence-présence : lieux d’une absence si puissamment présente, lieux de présence de nos absents, lieux de déchirure, lieux de douceur, lieux de pleine vie en dépit de la mort car avec la mort.
Je ne m’étais jusqu’alors pas interrogé sur l’importance de cette dialectique de l’absence-présence dans mon rapport au monde et ma manière de le percevoir. Mais sans doute est-elle, sans que j’en aie jusqu’à présent véritablement pris conscience, plus centrale que je ne le pensais. Ainsi cette dialectique nourrit-elle vraisemblablement l’interrogation écopoétique de mon dernier recueil, Rendre souffle, que nous évoquions précédemment, car « rendre souffle » aux paysages « condamnés à la disparition » c’est bien aussi rechercher les lieux de leur présence, les lieux de notre pleine présence à eux. Philippe Agostini, qui a dirigé l’édition de ce livre écrit d’ailleurs, en clôture de sa présentation en quatrième de couverture : « ce recueil se veut une ode autant qu’une alerte face à la perte et à l’effacement ».
À y bien réfléchir, cette dialectique me semble en vérité au cœur de mon travail d’écriture dès mes premiers recueils, La fuite du fleuve et Une montagne : « sur la route, à travers la plaine, dans le soleil de l’hiver, je me demande soudain pourquoi écrire les intermittences d’une montagne si sûrement là en moi même lorsqu’elle n’y est pas ».
GR : Comment votre pratique de la traduction de poètes philippins, uruguayens ou turcs nourrit-elle votre propre écriture ?
FC : J’aimerais pratiquer la traduction beaucoup plus que mon actuelle charge de travail de professeur-formateur ne me le permet. Vous avez néanmoins raison de souligner que cette pratique nourrit pourtant bien ma propre écriture. Il s’agit sans doute avant tout d’un renforcement technique. L’exercice de la traduction poétique contraint en effet à une permanente inventivité et à une véritable virtuosité pour parvenir à restituer dans la langue cible l’ensemble des effets présents dans le texte original : envisager des correspondances aux effets rythmiques et sonores, aux images, aux complexes cheminements sémantiques… et articuler l’ensemble de ces correspondances dans une proposition pleinement convaincante relèvent souvent de la quadrature du cercle. La pratique de la traduction poétique renforce donc nécessairement des techniques d’écriture parfaitement transposables dans nos travaux personnels.
Mais il s’agit aussi évidemment, et plus profondément, de faire sien, à travers l’usage d’une langue propre au poète traduit, un univers sensible et imaginaire. La lecture poétique a en elle-même une dimension anthropophage : elle invite à faire sien un univers et un imaginaire en donnant souffle à une parole « en attente » sur la page, à donner corps et voix à cette parole, à en nourrir notre sensibilité et notre imaginaire propres. La traduction poétique redouble évidemment cette dimension anthropophage non seulement du fait d’une fréquentation soutenue, approfondie et durable de cet autre que nous livre le texte, mais aussi par la nécessité de métamorphoser sa parole dans une autre langue, de lui donner donc corps et voix doublement neufs.
Quoique j’en admire le travail et me sente frère de leurs explorations du langage et du monde, les poètes que j’ai traduits développent des œuvres qui, paradoxalement, sont assez éloignées de la mienne. Sans doute ne m’en nourrissent-ils que davantage.
GR : En tant que coordinateur de Poéclic, comment percevez-vous l’impact de cette initiative sur les classes et leur rapport à la poésie ? Qu’apporte ce dialogue entre élèves et poètes vivants ?
FC : Le projet Poéclic existait sous une autre forme à mon arrivée en Amérique latine : il s’agissait alors de prendre appui sur des écritures de création courtes (sur le modèle du tweet poétique tel que l’a expérimenté, par exemple, Jacques Ancet) pour motiver le plaisir de la réflexion sur la langue (les élèves étant conviés à mener, à l’oral, des enquêtes grammaticales sur les productions poétiques d’autres classes participantes). Ce modèle nous paraissant avoir porté ses fruits, il nous a semblé intéressant, avec Gérald Boucard, enseignant-formateur de Lettres qui co-animait alors l’opération avec moi, de la faire évoluer en investissant un autre domaine d’apprentissage, non plus celui de l’étude de la langue mais celui de la littérature, tout en poursuivant la double dynamique insufflée : celle d’une approche décentrée de l’écrit vers l’oral, et celle du plaisir de l’échange.
Engager les élèves et leurs professeurs à se saisir d’un poème inédit qui leur est « offert » (et a été écrit spécialement pour l’opération, en en suivant les contraintes), à produire une « réponse orale » adressée à leur poète partenaire (réponse articulant librement, et selon les niveaux scolaires, des éléments de lecture expressive, de commentaire et de questionnement) et à engager ainsi un dialogue avec cet auteur ou cette autrice a permis, j’ose le croire, de réconcilier certaines classes et certains enseignants avec le plaisir du texte poétique et de revivifier cet enseignement pour l’ensemble des participants. Les rencontres d’auteurs, « Une heure avec… », organisées à l’adresse des enseignants parallèlement au travail mené avec les classes répondent d’ailleurs au même objectif.
Le projet est à la fois ambitieux et très simple : il s’agit de réapprendre à considérer la poésie comme une parole vive, porteuse de souffle, et de sens, pour vivre sinon « mieux » pour le moins « autrement », individuellement et collectivement, dans un monde qui me semble en avoir plus que jamais besoin. Une parole vivifiante dans laquelle grandir et repenser notre rapport à soi, aux autres, au monde et au langage lui-même. La première session de Poéclic (et une partie de la seconde) a eu lieu en pleine pandémie de Covid, sur un continent, l’Amérique latine, où les restrictions ont généralement été beaucoup plus dures (parfois même violentes) et durables (jusqu’à une année scolaire complète en enseignement à distance) qu’en France. Nous avons alors reçu de nombreux témoignages sur l’importance que cette expérience poétique partagée avait eue, pour les élèves comme pour leurs professeurs : un « bol d’air », une « respiration », une « fenêtre ouverte » … un souffle ! Porteur de sens !
Je vis aujourd’hui encore comme une chance cette possibilité de pouvoir articuler avec cette opération mes convictions personnelles, d’homme et de poète, et mes missions professionnelles d’enseignant-formateur.
GR : Votre engagement dans Poéclic met en jeu l’oralité, l’écriture et le dialogue. Pensez-vous que ces dimensions offrent des réponses possibles à la faible visibilité de la poésie dans nos sociétés hyperconnectées ?
FC : Je crois en effet que ces « dimensions » représentent d’excellents accès à la parole poétique. Sans exclusivité pourtant. Comme autant de premières portes ouvertes vers un territoire qu’il appartiendra à chacun de nos élèves, fort de cette expérience, de reparcourir ensuite librement, selon les modalités de son choix.
Nous avons fait le choix de cette entrée par le corps et la voix, par la matérialité sensible et sensorielle du poème, pour prendre à rebours une certaine tradition scolaire, heureusement clairement remise en cause par nos programmes depuis plusieurs décennies déjà, qui étouffe la parole vive du poème par une approche essentiellement technique, stylistique et symbolique du texte instrumentalisé à des fins de production d’analyse littéraire. Comme l’écrit très justement Olivier Barbarant, « ce n’est pas là une affaire d’esthète : rien de plus urgent, aujourd’hui, que d’accéder à cette matière sensible de l’existence, qui nous agrippe, qui se dérobe et qui s’appelle la vie. ».
Cette approche implique évidemment avec les élèves un travail sur la posture de réception du texte poétique : il s’agit d’apprendre à se rendre disponible à la fois à sa sensibilité et à son imaginaire propres et aux pouvoirs du langage à lever en nous images et émotions. Cette entrée proposée dans le texte poétique par l’oralité et le dialogue n’exclut ni le silence ni l’exploration solitaire, mais elle contraint à un engagement total dans l’expérience faite du poème : à une pleine présence au poème et à ceux avec qui le partager. Forme de salutaire reconnexion à soi, aux autres, au monde, à travers le langage.
GR : Le fait de vivre et travailler à l’étranger – Philippines, Uruguay, Turquie – a-t-il transformé votre manière d’envisager le rôle du poète dans un monde globalisé ?
FC : Je ne crois pas que ces expériences de vie aient « transformé ma manière d’envisager le rôle du poète ». Mais elles ont, avec évidence, renforcé mon engagement, par la place et le rôle justement qui m’ont semblé être donnés au poète dans les trois pays évoqués. Je n’en prendrai que deux exemples.
En Uruguay, pour commencer : le nombre et l’importance des événements autour de la poésie paraissent impressionnants, tout particulièrement si on les ramène à la population de ce tout petit pays et si l’on considère l’esprit sincère et profond d’échange et de partage qui semble y perdurer, en accord évident avec la « simplicidad » et la « tranquilidad » uruguayennes, deux vertus culturelles cardinales. J’y ai été accueilli comme en famille et y ai vécu de merveilleuses rencontres, jusqu’à cette mémorable soirée au Cabildo de Montevideo, dans le cadre du Mundial poetico 2022, où j’ai partagé la scène avec l’immense Ida Vitale.
En Turquie, ensuite : la poésie semble y être tout à la fois un art prisé par une certaine élite culturelle (volontiers d’ailleurs tournée vers l’Europe et la France et nourrie des œuvres de nos grands maîtres de la seconde moitié du vingtième siècle) et un art demeuré populaire (la figure du poète y étant respectée et fortement valorisée, sa parole considérée comme éclairante). À la croisée de ces deux conceptions, de très nombreuses municipalités d’opposition à l’actuel gouvernement organisent des festivals littéraires donnant lieu à des lectures poétiques dans l’espace public, événements où la poésie se mêle volontiers à d’autres arts et où les interactions avec le public peuvent être très fortes. J’ai ainsi participé, avec mon ami, le poète et traducteur turc Deniz Dağdelen Düzgün, à une « croisière poétique » sur le Bosphore, sur un des vapurs de la municipalité de Sariyer, où le public, venu nombreux et en famille, nous a écouté avec une magnifique attention, sans renoncer pourtant ni au banquet offert par la Mairie ni aux chants républicains entonnés d’une seule voix.
Les scènes poétiques turques et uruguayennes demeurent évidemment plus diverses et complexes que cette trop rapide approche ne pourrait le laisser entendre.
GR : Vos projets impliquent des collaborations avec des plasticiens, musiciens ou comédiens. Comment ces croisements artistiques influencent-ils la forme ou le souffle de votre écriture ?
FC : Ces collaborations artistiques sont en effet pour moi essentielles, parallèlement à un cheminement d’écriture nécessairement plus solitaire.
Il arrive, dans certains cas, que plasticiens ou musiciens interviennent sur une œuvre poétique déjà constituée. Le dialogue engagé alors, s’il me nourrit profondément, n’influence évidemment pas la forme ou le souffle de mon écriture. Dans les autres cas, l’influence de ces « croisements artistiques » varie selon les projets. J’en prendrai trois rapides exemples.
Découvrant les tirages au charbon réalisés par le photographe Erick Mengual en réponse à la première version des poèmes du recueil Cet autre noir, j’ai pris conscience de ce qui manquait encore à ces textes. J’évoque ainsi cette expérience dans mon essai « Le chemin du frau » : « (…) l’outre noir des tirages réalisés par Erick, (…) allaient me relancer en écriture, leur densité, leur profondeur, me révélant que quelque chose encore manquait à mon poème, et m’enjoignant de le trouver. J’étais allé trop vite à la lumière et il me fallait, avec lui, grâce à lui, redescendre et creuser encore. L’ensemble des éléments disposés en bas de page ainsi que le dernier poème sont le fruit de cette seconde phase d’écriture. »
Travaillant avec la comédienne Clémentine Amouroux à l’écriture à quatre mains d’un poème pour la scène, L’amour n’a que nos corps, il s’est d’abord agi d’explorer, conjointement mais chacun dans sa propre voix et son propre univers, les questionnements existentiels qui étaient au cœur de notre projet (la métamorphose d’une femme d’une cinquantaine d’années, renaissant à des formes nouvelles d’amour), puis de faire texte commun à partir de nos différentes propositions, de trouver donc forme et souffle communs (à la fois en termes de structure dramaturgique – construction du spectacle et de ses lignes de tensions – et en termes de matière textuelle – tel que devant être mis en voix et en corps par Clémentine).
Un projet en cours avec le compositeur Matthieu Lemennicier nous engage à un jeu création en échos alternés ou croisés, chacune de nos propositions d’éléments textuels ou musicaux suscitant chez l’autre des prolongements ou des impulsions pour la production de nouvelles propositions.
Ces trois exemples illustrent la complexité mais aussi la richesse de ces projets de dialogues artistiques pour creuser ma voix, dans ce qu’elle a de propre mais aussi dans ce que sa confrontation à l’autre la grandit ou la modifie.
GR : Quels moyens concrets voyez-vous aujourd’hui pour rendre la poésie plus visible – auprès de jeunes publics mais aussi dans l’espace numérique et médiatique ?
FC : C’est une véritable question : convient-il d’investir l’espace numérique et médiatique dont beaucoup de jeunes publics sont aujourd’hui totalement dépendants pour leur permettre de découvrir et de faire l’expérience d’une autre manière d’habiter le langage et le monde ? ou doit-on, au contraire, considérer la déconnexion de cet espace numérique et médiatique comme un préalable à l’expérience poétique ?
J’ai tendance, tout naturellement, à privilégier la seconde solution, en promouvant et en menant moi-même toutes les modalités de rencontres physiques avec la poésie (lectures offertes, ateliers d’écriture, rencontres d’auteurs…) : rencontres dans la pleine présence des corps, des voix, de l’environnement physique et humain des jeunes qui y participent. Rencontres dont la force n’est d’ailleurs pas nécessairement liée à l’ampleur des projets en question mais à l’ambition et à l’exigence des conditions mises en œuvre pour permettre cette essentielle reconnexion à soi, au langage et au monde.
Certaines et certains poètes investissent avec dextérité et justesse l’espace numérique et médiatique et parviennent, par ce moyen, aux mêmes fins. Je pense, pour n’en citer qu’un exemple, au travail de Milène Tournier : aucune exposition égotique ni démarche d’autopromotion, aucun compromis non plus sur la forme et le format de ses « vidéo-poèmes » mais l’utilisation maîtrisée d’un canal choisi à dessein pour mener et partager l’expérience poétique telle que nous l’avons envisagée précédemment. Nous ne renonçons d’ailleurs pas nous-mêmes, dans le cadre de l’opération Poéclic, au support numérique comme moyen d’échange et de partage, dans la distance. C’est là le choix réfléchi d’un outil.
Je crois en fait préférer, interrogeant les moyens de faire venir les jeunes à l’expérience poétique, ne pas d’aborder de prime abord la question en termes de visibilité mais d’accessibilité.
GR : Vous citez Jacques Réda et Yves Bonnefoy comme influences importantes. En quoi ces auteurs ont-ils façonné votre vocation ou votre manière d’aborder l’écriture ?
FC : Ces deux auteurs ont en effet été essentiels pour moi, pour des raisons d’ailleurs différentes.
« Ce qui se lève tout à coup dans la lumière, annonçant l’automne ;
Et ce vent des jours oubliés flottant comme une pèlerine ;
Et ces arbres appareillant non vers la neige ou les brouillards déjà sous les collines,
Mais vers la mer intérieure où le ciel se déploie
Et dans un ciel plus haut comme un drapeau fragile se déchire,
Arbres rentrant au port enfin, feux rallumés en autrefois. »
Jacques Réda, « Septembre », Amen, 1968
J’ai le souvenir précis de ma lecture éblouie des trois recueils, Amen, Récitatif et La tourne de Jacques Réda, dans le RER entre Paris et la Seine Saint Denis, où je travaillais alors (c’était mon tout premier poste de professeur de Lettres). Alors que j’écrivais « depuis toujours » (m’étant très tôt construit dans un usage poétique du langage, sans doute grâce à d’excellentes institutrices puis d’excellents professeurs de français, à mes parents aussi, évidemment), j’ai découvert la puissance d’une écriture qui permette non seulement d’épancher ses angoisses existentielles mais de voir et d’habiter autrement le monde, d’y rénover notre présence. Alors que je n’écrivais en vérité quasiment que « pour moi », dans une démarche presque thérapeutique, j’ai découvert la possibilité d’une poésie permettant de partager une exploration existentielle tremblante de lumière. J’ai alors détruit presque l’intégralité de ce que j’avais écrit jusque là, en un geste libératoire de table rase sans doute nécessaire à l’advenue en moi de l’auteur que je suis aujourd’hui.
« Voir parce que l’on a appris à ne plus savoir. »
Yves Bonnefoy, « Comme aller loin, dans les pierres » (XIII), La Vie errante, 1992
« On me demande parfois ce que je nomme présence. Je répondrai : c’est comme si rien de ce que nous rencontrons, dans cet instant qui a profondeur, n’était laissé au-dehors de l’attention de nos sens. »
Yves Bonnefoy, « L’arbre, le signe, la foudre » (VII), La Vie errante, 1992
J’ai découvert l’œuvre d’Yves Bonnefoy à la même époque et tout m’y est immédiatement apparu comme une évidence absolue : j’y trouvais formulées les raisons et les modalités de mon engagement comme poète, telles qu’il me semblait alors les concevoir intuitivement. Éblouissement prolongé jusqu’à aujourd’hui où toute l’œuvre d’Yves Bonnefoy continue de m’accompagner, ses livres de poésie mettant en œuvre l’ensemble des principes définis et analysés dans ses opus critiques et théoriques (qu’il s’agisse de théorie, de critique ou d’analyse littéraire, d’histoire de l’art ou de correspondance). Quelques années plus tard, alors que paraissait mon tout premier livre de poésie, je le lui ai adressé, l’accompagnant d’une lettre où je lui exposais combien son œuvre avait compté dans mon chemin d’écriture et l’en remerciais. Quelle n’a été ma surprise en recevant une réponse de sa part qui, non seulement m’y légitimait comme auteur, mais m’y livrait quelques conseils, avec une merveilleuse délicatesse, une extraordinaire attention. J’ai su depuis sa générosité dans l’accueil des jeunes poètes. Son geste n’en reste pour moi pas moins fondateur.
L’influence de ces deux auteurs a, je crois, été d’autant plus forte qu’ils m’ont initié et nourri sans que jamais pourtant mon écriture ne m’ait appelé à les imiter. Comme cela a été le cas ensuite avec Richard Rognet, dont j’aime à dire qu’il est aujourd’hui le maître devenu l’ami.
GR : Qu’est-ce qui fonde votre discipline d’écriture ? S’agit-il d’une routine, d’une contrainte, d’un rapport quotidien au paysage, ou d’une nécessité intérieure différente ?
FC : Cela dépend tout à la fois du projet d’écriture dans lequel je suis engagé et de la charge mentale et physique de travail qui pèse sur moi par ailleurs (mes missions d’enseignant-formateur coordonnateur de zone pour l’AEFE conduisant à un rythme très soutenu de voyages et de formations sur certaines périodes mais m’offrant la possibilité de salutaires pauses sur d’autres périodes). Cela dépend aussi évidemment de la phase de travail dans laquelle je me trouve, la discipline d’écriture étant nécessairement différente qu’il s’agisse de la production de nouveaux textes, de la révision de ces textes, du montage du recueil…
Autant de rituels donc que les variables évoquées invitent à en mettre en place. Mais chaque fois évidemment la nécessité d’un sas pour retrouver la disponibilité à soi et au langage indispensable à l’écriture. Le rapport au paysage compte, au quotidien, dans cette « redescente » en moi, préalable à l’écriture. Mais sans exclusivité : j’ai ainsi beaucoup investi, ces dernières années, mes attentes dans les halls d’aéroport et mes vols, mais aussi mes trajets en métro et en train, comme des espaces-temps de totale déconnexion/reconnexion dédiés à l’écriture.
on voudrait n’être que la joie folle le rire merveilleux l’enfant / face au moulin à eau / une tige de noisetier l’invention d’une roue en branle entre deux pierres / tournoie / prête à être emportée par le torrent / onde bondissante sauvage et si / ce qui captive là nous ravit c’est ça qui / si fragile / résiste si intensément / vivant / ou la force folle du courant et le vertige d’y rendre souffle / petites extases
au ras de l’eau
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prendre soin du vivant comme écrire un poème / un monde en miniature dans une jardinière / ou si ce n’est que de soi / parce que sans cette caresse / cette respiration / avec / tout contre / ce que nous disent les plantes / on voudrait le croire / de cette fragilité de cette obstination de vivre / passerait-on le jour / et si cette parole
est vraiment agissante sur le monde
deux poèmes extraits de Rendez souffle, Bruno Guattari, 2025