Debora Vogel, “Figures du jour (1930)” & “Mannequins (1934)”, lu par Jean-Claude Leroy


Jean-Claude Leroy invite ici le lecteur à la découverte de Debora Vogel, poète assassinée en 1942 qui écrivait en yiddish



Debora Vogel, Figures du jour, suivi de Mannequins (bilingue yiddish/français, traduction de Batia Baum), éditions La Barque, 272 p. 2023, 33 €.



« Les tristesses sont un élément décoratif de la vie. » [p. 155]

La découverte en français des poèmes de Debora Vogel survient comme une étrange flambée dans un marasme par trop combinatoire. Bellement édité par les éditions La Barque, l’ouvrage nous met en présence d’une personnalité rare des années vingt du siècle dernier. Née en Galicie (alors en Autriche-Hongrie) en 1900, elle mourra fusillée avec son fils de six ans dans le ghetto de Lwów, (ville alors polonaise, située aujourd’hui en Ukraine) en août 1942. Elle laissait quelques volumes d’une poésie existentielle, marquante par sa résolution à prendre corps sans jamais trahir l’intention de la matière.

La démarche de Debora Vogel appartient à son époque culturellement baignée de cubisme et de constructivisme, critique d’art et théoricienne, elle connaît parfaitement les protagonistes du temps, leurs œuvres et les ressorts qui les motivent. D’abord amie avec Stanislaw Ignacy Witkiewicz, elle sera l’intime correspondante et l’inspiratrice de Bruno Schulz, deux figures majeures de l’avant-garde polonaise, à la fois écrivains et artistes tous les deux. Fille de deux parents juifs – le père est directeur d’un orphelinat et la mère directrice d’une école professionnelle juive, Debora Vogel écrit aussi bien en polonais qu’en hébreu ou en allemand, mais c’est dans une langue apprise à l’âge adulte, une langue rescapée, le yiddish, qu’elle choisit d’écrire les poèmes de Figures du jour et de Mannequins, ici traduits par Batia Baum et réunis (avec le texte original !) sous une même couverture.

D’emblée, elle prévient : « la loi de l’ennui est impitoyable » et « sans cet ennui on ne peut comprendre les tentatives d’un nouveau style ». Aussi les poèmes de Figures du jour et de Mannequins trouvent-ils leur origine dans la monotonie, et il s’agit là de faire chanter ou danser ce qu’il y a de plus figé, de plus immobile a priori. Debora Vogel parle elle-même d’un « lyrisme du statique dans la vie ».

« …
Mais dans les rues solitaires parées de réverbères,
rues des soirs perdus pour toujours,
s’exhale la ronde odeur de verre des lampes.
Odeur de claire fraîcheur ruisselante,
de douce fraîcheur des rectangles
et de nombres impairs, sévères.

Alors le souffle du verre sphérique
caresse de la fraîche mesure
de figures géométriques, figures déjà tranquillisées pour toutes les années. » [p. 88]

Parfois inspirée de ballades ou autres tournures populaires, cette poésie semble dire et redire la limitation que chacun se propose ou s’invente, à travers ce goût de l’enfermement dans des formes prédéfinies, là où s’accomplira la maigre destinée qui nous est assignée. On pense à ce mur sur lequel Samuel Beckett appuyait sa tête, pariant de le faire bouger ne serait-ce que d’un millimètre (Cf. André Bernold, J’écris à quelqu’un, p. 108).

« …
Que peut-on faire
quand nous enlace la tristesse
tel un corail aux mille bras
de ce côté et de l’autre côté
que peut-on faire…
… » [p. 155]

La désignation de tout ce qui est repère ou signal (formes, couleurs, sensations), magie peut-être, où s’inscrivent les corps et les pensées qu’ils renferment, elle ne va pas sans défiance, car elle est aussi un attachement délibéré à un présent trop ou pas assez présent. Par là même, c’est, à l’inverse, le détachement qui paraît dénoncé comme étant impossible parce qu’imposé. Le temps seul travaille l’inertie de la matière, fût-elle à vocation objectale ; chacun l’éprouve dans « la construction d’une forme nouvelle… », comme le souligne Olivier Gallon dans sa postface.

Les cadres, les objets, le décor de l’existence sont mis en rapport avec l’écoulement de la durée. L’attention ainsi portée aux choses, à la matière de ces choses, à leur opacité singulière, c’est là non pas la froideur désincarnée, mais bien le recours ultime, rendu nécessaire, d’une sensibilité que la force mentale s’acharne à retenir dans des règles géométriques qui constituent l’aveu même d’un désarroi survenu, ancien peut-être. « Les gens ont perdu quelque part leur destin. », écrit Debora Vogel. Traquée, peureuse, on ne sait dire, elle observe, elle énumère, elle recueille et fait secrètement, en creux, la part des causes organiques dont l’être se distingue à peine.


« L’argent est un métal résigné
l’argent est tendre et secondaire
comme soirs gris perle fatigués.

L’argent est indifférent
et pour cela très triste
comme qui ne croit plus en rien.
Et est toujours éloigné de la vie.

Voilà pourquoi n’a pas compté sur l’argent
l’économie mondiale de mil neuf cent trente-trois.

[…] »
[p. 153]

Jean-Claude Leroy

Debora Vogel, Figures du jour, suivi de Mannequins (bilingue yiddish/français, traduction de Batia Baum), éditions La Barque, 272 p. 2023, 33 €.