Jean Marc Sourdillon, “Aller vers”, lu par Isabelle Lévesque


Isabelle Lévesque explore ici pour les lecteurs le sens du couple infinitif et préposition du titre de Jean Marc Sourdillon.



Jean Marc Sourdillon, Aller vers, Gallimard, 2023, 112 p., 16,50 €


Avec Aller vers, Jean Marc Sourdillon poursuit son chemin poétique en approfondissant des thèmes présents dans ses recueils précédents :  la vie comme naissance continue, répétée ou renouvelée, l’élan et l’envol.
L’infinitif se lie à la préposition dans le titre, Aller vers : son dynamisme rejoint celui de naître. Le poème lui-même accomplit ce qu’il énonce ainsi.
Le vers, étymologiquement, est d’abord ce sillon du laboureur qui se retourne en bout de champ pour tracer le suivant. Cette ligne creusant la terre précède la promesse de la semaison. Mais quelle est la promesse ici ?
On entre dans le livre par le récit d’une « marche de retour » à travers bois. C’est la fin de l’hiver, le début de la nuit. Soudain le voyageur entend un « bruissement de feuilles », des bondissements d’envol sans retombée :

Et moi, qui les écoutais, qui les avais surpris sans les voir, j’étais enlevé par eux, comme porté, comme entraîné à la fois dans ces sous-bois et à l’intérieur de moi […]

Cet « enlèvement », loin de priver le narrateur d’assise, le conforte et lui ouvre un espace poétique. Ce signe sonore fonctionne comme un oracle. Les « bondissants » chevreuils entraînent le poète à se relever et à sortir de l’errance. Il s’agit de répondre « à l’imperceptible, à l’imprévisible appel qui toujours nous devance, toujours nous élève ».
Après la préposition « vers », manque un nom. Emprunté à Alejandra Pizarnik, le titre du deuxième poème, « Chercher qui me cherche », laisse ouverte la question « vers qui ou quoi ? ». C’est que l’appel entendu offre plusieurs visages. Si beaucoup des poèmes sont adressés, le « tu » peut se rapporter au poète lui-même, au fleuve, à la femme aimée aussi bien qu’à un dieu caché.
Dans ce livre comme dans L’unique réponse (Gallimard, 2020), un lieu s’impose comme central : une passerelle au-dessus de la Seine, non loin des tours de la Défense, auxquelles nous tournons le dos. Cette passerelle est un lien entre deux rives, mais aussi un tremplin pour l’envol de la rêverie poétique, qui va de la source jusqu’à l’estuaire. Une rivière va vers son affluence. Le fleuve naît donc aussi de son estuaire. Roger Caillois évoquait le fleuve Alphée, rassemblant ses eaux dans la mer pour renaître en Sicile, mais aussi ce fleuve inverse, s’amenuisant, remontant vers sa source : « Fleuve rescapé du naufrage, je séparai mes eaux, je les rassemblai, je leur creusai un estuaire, qui était un nouveau début.1 »
Le fleuve, par son courant, confond le chemin et le voyageur. « Oui, un pays pour naître et pour disparaître dans le même temps, pour disparaître en naissant dans le mouvement même qui nous a fait naître ». C’est la promesse du « grand geste déployé de l’avenir devenant estuaire », l’espérance d’une réponse toujours à venir, le gage d’un élargissement de la vie, d’une nouvelle naissance.

Mon fleuve, tu es devant moi tout ensemble le silence et la prière, la réponse et la question,

la réponse comprise dans la question,

Dieu dans le silence entre les mots qui l’appellent.

Raisons sonores ou poétiques (de « seins » à « Seine »), rêverie lançant des passerelles entre des réalités appartenant à des règnes a priori éloignés, le poème unit le fleuve et l’aimée :

Seine est pour cette raison le prénom que je te donne

que je donne à ta venue à ta présence dans ma vie, à ce jardin,
notre maison, sur ces bords du fleuve où je t’ai connue.

Poèmes en prose aux courts paragraphes, versets, vers libres avec double interligne, la souplesse harmonieuse et mélodique s’impose généralement, même si les blancs détachant certains vers laissent parfois résonner une angoisse ou un doute. Avec des rythmes différents, les phrases s’allongent, se posent pour rebondir à la ligne suivante, et souvent s’envolent sans point final.
Le chemin mobile d’Aller vers se présente dans son élan plus que dans son tracé : « De même que le vrai objet du pardon est l’impardonnable, que le vrai objet de l’espérance est l’inespérable, le vrai objet de vers est l’inatteignable ». Son aboutissement peut s’écrire dans un mystère : « là-bas dans l’on ne sait vers où ».
Le chemin d’écriture (ou de lecture) se résume ainsi :

Le fil qui sert d’appui, le ciel qui sert d’appel. Entre les deux, le bond esquissé d’un chevreuil

Le poème et la passerelle sont exigence intérieure, tremplin risqué. Le poète attentif aux signes fait de la ligne du vers une corde souple et vibrante. C’est un danseur ne sachant pas danser qui ose pourtant se lancer :

Sur la corde de l’oud, je danse la danse de la distance et c’est pour toi que je danse ma mélodie sans guide, mon ivre danse de l’imminence

Ainsi le danseur-guetteur prépare-t-il le surgissement d’une présence cherchante et cherchée dont l’appel se laisse entendre ou deviner au détour d’un vers.

Isabelle Lévesque

Voir aussi dans Poesibao : Jean Marc Sourdillon, “Aller vers”, extraits

1 Roger Caillois, Le fleuve Alphée – Gallimard, 1978.

Extraits :
p.44

À moins que, oui, peut-être, moi et mon corps, mais ces mots.
Peut-être bien qu’ils pourraient quelque chose

entre nous deux, entre eux deux, ton corps et le mien, tellement différents,

moi cette ombre sur l’eau qui tressaille et toi si vaste si puissante et profonde qu’on a envie de se jeter dedans.

Oui, peut-être ces mots avec leur ombre et leur tressaillement, on peut y croire.

Yeux fermés, demi-mots entre sommeil et vivre, fleuve et estuaire, une place pour eux qui nous font une place pour nous,

et leurs silences comme des passerelles plus musicales et plus légères.

*

p.45

Te dire oui, aller vers toi,

se jeter dans la gueule de l’eau

se lover dans la gueule du jour

accepter le temps qui vient

le temps qui s’ouvre

et la possibilité qu’il y ait une fin.

***

p.43

Toi au milieu de tes gestes, toi et ton visage d’estuaire différent.

Ta petite jupe en daim laissant voir tes deux genoux comme tes autres joues plus secrètes et attirantes et ton chemisier rose comme s’il était ouvert.

Toi, tes deux yeux verts, baignant dans ta propre lumière, ton regard avec un dessein posé sur moi,

toi, toute la lumière, toutes les fenêtres et le verre, et la terre, la vie entière soudain offerte et qui se déploie.