Jean-Pascal Dubost salue ici avec émotion et enthousiasme, et en s’adressant à l’auteur, la réédition d’un livre de Daniel Biga

Lettre à Daniel Biga à propos de L’Amour d’Amirat
Paimpont, le 22 janvier 2026
Cher Daniel,
Ainsi voici réédité ce livre publié une première fois au Cherche-Midi en 1984, dont il me souvient de la lecture éblouie que j’en fis à la fin des années 90. Amirat : un nom et un lieu culte pour tes lecteurs. Un peu une légende.
C’est au-dessus de ce village dans le haut-pays grassois, au-dessus de la vallée de l’Esteron, au milieu des montagnes et des forêts, à 980 mètres d’altitude, que tu acquis dans les années 70 ce qui n’était plus ou moins qu’une ruine, nommée Le Barlet où, parmi la brume, au cœur du chant des oiseaux, dans la neige ou la chaleur et sous l’immensité du ciel, tu ermitas pendant une paire d’années pour t’approprier le lieu spirituellement ainsi que pour transformer l’amas de pierres que c’était en fondation solide. Ermiter, c’est assavoir se côtoyer soi-même intimement, à l’écart des bruits du monde et des humains, pour opérer une expulsion de l’ego, se détacher de sa « ridicule personne » et construire un rapport aimant avec soi-même et le monde. Là tu vécus au fil des jours, et au fil des jours tu tins ton journal de bord sous forme de fragments non datés, tu notas sans filtres toutes choses te venant à l’esprit, connecté aux sensations ; chaque fragment est à inscrire dans le Grand Livre de la Sagesse et de l’Emerveillement. Le lecteur te suivra au fil des notes, des haïkus, des listes, des citations, des méditations, des confessions, de tes marches et de tes tâches domestiques ou de maçonnerie, là où, en cet endroit rude mais quasi paradisiaque,
« chaque jour vécu
chaque geste fait
est une grande première mondiale ».
Ces fragments sont autant d’instants vécus (c’est assavoir de choses entendues, vues, ressenties) qu’il fallait capter par l’écriture. Etonné, ébloui, émerveillé (parfois à la limite de l’extase mystique) par un sentiment de solitude totale et exaltante, te sentant idéalement seul (chacun de tes mots le dit), en cet endroit tu fus divinement rien :
« dans ce monde de terre de forêts d’animaux
il ne se passe rien : l’actualité est éternelle »
Le sentiment de n’être rien rendant la vie plus intense : « j’étais sinon un homme heureux – un homme conscient exalté par son destin exceptionnel ».
Dans une tentative de rapprochement de l’Un (qui reste à définir), en ce livre est dit comment se mettre au diapason avec l’harmonia mundi, avec l’ordre divin, invisible mais perceptible pour qui sait attendre, écouter et patienter,
« Alors tu t’assois face à l’espace et tu le contemples
Indéfiniment »
C’est le livre de l’humilité. L’humilité qui consiste à vivre au ras de l’humus et à se faire plus petit que l’infime, peut-être le livre de l’innocence retrouvée (celle de l’enfance émerveillée), « né nu », as-tu écrit ; retrouver la nudité face au réel. Tu fus dans la Grande Joie d’être. Dans un passé simple qui brise les carcans temporels et qui coïncide avec le présent de l’éternité. Cette joie est celle dont Gilles Deleuze disait qu’elle est une résistance au pouvoir. Parce que le sentiment de Joie profonde est provoqué par le ralentissement de vie que tu opères dans ta solitude montagnarde, au rythme lent de la nature, à contre-courant de la rapidité excessive du monde qui tend à vous asséner son pouvoir matraquant en vous abrutissant de vitesse et d’efficacité. Face à ce pouvoir, tu opposes la puissance joyeuse de n’être rien au ralenti, ce qui est un bien précieux. La Joie, elle inonde ton œuvre, car elle tend vers l’Illumination ; le satori, dirait Kerouac. Ce livre est essentiel, car bien qu’écrit dans les années 1977-1978, il n’a pas pris une ride dans la fondamentale et essentielle aspiration qu’il exprime ; voir son message est-il encore plus actuel et devrait questionner chaque lecteur sur son rythme de vie. « La joie tempère le tragique de l’existence » disait le philosophe de l’Abécédaire1.
« Et dans le silence un seul bruit énorme mon cœur qui bat », ce silence est recherché pour mieux s’entendre. Sans qu’il en soit proche, L’Amour d’Amirat rappelle les premières pages du Big Sur de Jack Kerouac (« …et je me réveille pour percevoir le son délicieux du silence, du Paradis, le gargouillement de la rivière. Et alors vous vous dites : « JE SUIS SEUL » et la cabane devient soudain un foyer, uniquement parce que vous y avez préparé un repas et lavé une fois la vaisselle. »2) A cette différence fondamentale près que Kerouac tint trois semaines dans son ermitage et faillit y devenir fou parce que le seul bruit de son cœur finissait par le mettre en effroi ; il n’a pas trouvé à Big Sur ce qu’il cherchait, contrairement à ce qu’expriment les deux années d’écriture de L’Amour d’Amirat ; Amirat, où tu connus quelque chose de l’instant d’être (« ce qui existe un instant existe pour toujours » a dit Norge) ; le miracle de l’Instant, sa prise de conscience.
Te relisant, j’ai re-sorti de ma bibliothèque le Tao-tö-king de Lao-tseu, en ai relu quelques pages, car L’Amour d’Amirat est le livre de ta Voie vers la vie, « l’amour d’Amirat c’est l’amour de la vie », c’est ton Tao d’Amirat. Je l’ai re-sorti car ton livre est un écho, sinon l’enseignement reçu de ce texte : « Atteins à la suprême vacuité/et maintiens toi en quiétude » écrivait Lao-tseu3. Néanmoins, L’Amour d’Amirat flotte entre plusieurs religions, ne s’attache à aucune, et relève d’un polythéisme de bon aloi ; c’est aussi un livre de prières adressées à un dieu polymorphe, composé du Christ, de Bouddha et de la Nature.
Ton ermitage est physiquement partiel, et de temps à autre tu descends dans la vallée car tu as besoin des humains, car si tu les fuis, c’est pour mieux t’en rapprocher, vivre seul pour accepter l’autre ; et accepter l’autre, c’est s’accepter soi. Un misanthrope pourra contester ces dires, mais c’est dans cet humeur-là que tu vis :
« et je vis en ville parce que c’est là
que vivent les hommes
*
et je vis en montagne parce que c’est là
qu’ils ne vivent pas ! »4
Tiraillé continuellement entre ces deux attractions.
On sait que c’est en ce requoy que régulièrement ensuite tu te retirais, sans électricité ni eau courante (un simple raccordement bricolé par toi à une source fournissant l’eau), et te ressourçais pour retourner parmi les bruits du monde. Qui te connaît sait qu’éternellement le silence d’Amirat te hante.
Jean-Pascal
Daniel Biga, L’Amour d’Amirat, éd. Unes, 2025
Jean-Pascal Dubost
1 L’Abécédaire de Gilles Deleuze, documentaire réalisé par Pierre-André Boutang, éditions Montparnasse, 2004
2 Jack Kerouac, Big Sur, Gallimard, 1966 (pour la traduction française)
3 Tao-tö-king, Lao-tseu, Gallimard, 1967
4 In Stations du chemin, Le Dé Bleu, 1990