Violaine Houdart-Merot propose ici une lecture de ce « journal de la nuit » pour côtoyer le moindre et l’invisible

« Entrer dans la nuit et tout oublier ». Dans sa toute récente publication, Recours à la nuit, Virginie Gautier explore à nouveau une écriture poétique du déplacement et du « toucher terre », mais cette fois-ci le dispositif a changé, ce n’est plus une marche à pied du Finistère à Notre-Dame des Landes comme dans Vers les terres vagues. Approche de la Zone à défendre (Nous, 2022).
C’est l’exploration sensible, sensitive, à travers une écriture ciselée, de nuits passées dehors : marches nocturnes, seule ou à plusieurs, attente dans un jardin, contemplation du ciel ou rêves surgis de ces nuits en plein air.
Ce « journal de nuit » traverse les saisons et les lieux, de septembre à août et du Finistère au Chili, en passant par diverses résidences d’écriture, de Dunkerque, à la Ciotat, de Carpentras et Huelgoat.
Dans le noir de la nuit, d’autres sens que la vue sont en éveil, le toucher, l’ouïe, le sens olfactif, mais aussi l’imaginaire comme un nouveau sens qui se modifie dans cet environnement parfois inquiétant. Pourtant de véritables tableaux surgissent parfois du crépuscule, quand l’écrivaine, également plasticienne, marche vers la mer : « Un gris de coquille d’huître si beau sous le ciel d’argent. Avec des teintes mouillées, picturales, des teintes de poissons frais et de pieds de couteau. » (p. 45)
Entrer dans la nuit, c’est aussi s’adonner à une quête, comme en attestent les multiples infinitifs qui parcourent le livre : « entrer dans la nuit mais sans l’éclairer » … « entrer dans la nuit et puis laisser la place » … « toucher terre et choir dans la cosmogonie ».
Entrer dans la nuit, c’est tenter de faire apparaître par les mots un monde invisible, c’est être à l’affût du vivant non humain, des mouvements parfois fugaces des plantes ou des animaux, les nocturnes mais aussi les autres, tous ceux dont l’espace s’est réduit aujourd’hui et qui doivent se réfugier dans la nuit. Et le projet poétique est conjointement politique, il se fait révolte face aux « espaces de plus en plus restreints des sauvages » (p. 72).
Entrer dans la nuit, c’est être à l’écoute du « moindre », de la luciole comme du ciel étoilé et de l’infiniment grand. C’est aussi méditer sur le passé, sur les grottes des premiers temps de l’humanité, des temps où l’on s’éclairait à la flamme.
Mais cette enquête donne aussi à entendre d’autres voix. Elle convoque de nombreux artistes ou chercheurs qui l’aident à entrer dans la nuit, anthropologue comme Tim Ingold ou paléontologue comme Marc Groenen, écrivains, peintres ou photographes, comme Gregory Crewdson ou Vincent Jendly, philosophes comme Bachelard. Elle s’adresse à eux dans un jeu pronominal subtil, les transformant en compagnons de voyage. Il y a de très belles évocations comme celle du Syméon de Rembrandt, du nom de ce vieillard qui ne voit plus mais reconnaît l’enfant Jésus. Rembrandt, presque aveugle lui aussi, est présenté comme un peintre de la nuit : » Il avance dans une lumière dégradée, amoindrie, qui ne craint pas les ombres ni le pouvoir déconcertant de l’obscur, son emprise sur l’imaginaire » (23).
Virginie Gautier se fait ici, elle aussi, poétesse de la nuit, désireuse d’ « égarer le langage et tout ce qu’il contient de classifications et de catégories, pour tout attendre d’un tâtonnement. »
Violaine Houdart-Merot
Virginie Gautier, Recours à la nuit, éditions Nous, 2026, 124 p., 16 €
Octobre – 04.10. Nuit humide et perlante. Assise sur le petit banc de pierre contre le mur de la maison, j’entends les crissements doux des escargots qui glissent contre l’enduit chaux-sable. Plus loin, une large auréole de lumière s’étale sur le mur de la grange, flottante, issue de je ne sais de quelle réverbération.
13.10. Nuit vibrante d’étoiles. Le ciel est dégagé, maritime. La petite fumée de la voie lactée s’étale presque d’un bord à l’autre du jardin. C’est ce moment, après le crépuscule – au début de la nuit complète mais avant que la lune commence à éclaircir le ciel – qui donne le mieux accès au spectacle ordinaire. Il fait encore doux. Je m’adosse sur une chaise longue pour accommoder mes yeux à l’espace vertigineux. Chercher ce qui bouge, file, se relie pour former des dessins d’enfants. Geste dérisoire s’il en est. Ignorant et béat. Geste sans empreinte dans l’immensité. Simplement s’alléger de l’omniprésence humaine. Y trouver du réconfort. »
p.15 et 16