Christian Prigent, “Chino fait poète”, lu par Jean Renaud


Jean Renaud se livre ici à une analyse approfondie de ce livre complexe qu’est Chino fait poète de Christian Prigent.


 

Christian Prigent, Chino fait poète, éditions P.O.L, 2024, 168 pages, 19 €


Disons d’emblée que ce livre de poèmes découragera le lecteur pressé, qui le jugera illisible. Et il est en effet illisible, en ce sens qu’il se soustrait – systématiquement, selon le plus juste, le plus fondé des principes, auquel Christian Prigent se tient – à toutes les lisibilités ordinaires, convenues, à commencer par celles en quoi se reconnaît, généralement, la “poésie”. Mais c’est assurément un grand livre, à patiemment déplier.

Deux parts en lui, qui se croisent. Une moitié décrit le monde où on (Chino, Christian Prigent) se trouve vivant (scènes, attitudes, sensations), ou, pour le dire d’un autre mot, le premier de la quatrième de couverture, la “nature” (guillemets dans le texte). L’autre est récapitulation, d’un ton à la fois mélancolique et enjoué, d’une existence de poète, mêlée à celle d’autres poètes (ceux de TXT, en particulier). À quoi s’ajoute la formulation, éparse et insistante, d’une conception de la poésie – en quoi le livre est aussi, au sens classique, un art poétique.

Pour commencer, donc, la “nature”. Laquelle relègue loin le politique, réduit, sauf erreur, à deux minces allusions (les “crachats du commerce”, la “ronde / des flics”). Elle est paysage (ciel, grève, estran), mais plus que paysage : herbe, insectes, vie innombrable et inintelligible, mouvement inépuisable de la matière vivante, intensité sexuelle. La mer est le lieu, plus que tout autre, où se manifeste, s’accomplit cette nature : la “mer lubrique”, “la mer lascive”, où sont “les filles / échevelées” dont les “sueurs rutilent”, où nage l’“ondine rigolote” dans des “coquineries d’écumes”. Nature ou matière, matière au singulier ou au pluriel, c’est tout un : “l’énorme / soufflerie l’émoi / le charabia / l’informe”. Matière dans laquelle nous sommes matière nous-mêmes, qui vivons et mourons. De nombreuses formules le disent, procédant d’une nécessaire, salubre lucidité : “copeau d’homo t’es pas si plus haut / que crabe ou crapaud” ; “ainsi né d’océan fait tout / animal même nous” ; “petit homme dès qu’étant né / tu files au néant”. Lucrèce est là, quoiqu’il ne soit pas nommé, et tout le matérialisme – la pensée et l’épreuve sensible de “la rêveuse / matière”.

Précisons. La matière est immonde. Elle est “pourriture”, “crottin”, “ bouse”, “pisse”, “étrons”, “suint de fesse”, “purin d’ulve et fuel”. Le premier poème du livre, intitulé “8 h, aux doigts de rose”, nomme “un dé / gobillé d’aube”. Mais l’immonde est beau. En lui se tiennent le bonheur possible, la joie, le plaisir. On lit, d’une page à l’autre : “ébouriffé ravi dans / les puanteurs” ; “doux fumiers / déconcertants” ; “aimées / ordures” ; “douceur des vases”. Les “moches / anglaises des aristoloches” voisinent avec les “limaces princières”. S’élever, il n’ y a pas lieu d’y songer : “suffit la bave bonne”. Joie à la fois mesurée et totale, pleinement offerte, accessible, où le sexe tient naturellement une place majeure : “et qu’oncques vivre ne débande !” Ajoutons qu’une singulière partie du livre, composée de vers typographiquement superposés et pour cette raison peu lisibles, en laquelle on déchiffre les mots obscènes comme s’ils s’écrivaient et s’effaçaient à mesure, reprend des scènes comme issues de ce livre ancien intitulé Le Professeur. Un poème s’achève par ces deux vers : “coquineries d’écumes + pluies / qui frétillent = dimanche de la vie”, et on sait qu’en cette dernière formule Hegel (si peu présent qu’il soit dans le présent livre) résume le moment où “tout s’égalise”, dans une “exubérance insouciante d’elle-même”.

On aura observé, ci-dessus, la brièveté, l’intensité des formules. Il faut insister sur cet aspect du texte, en opérant des distinctions – contraintes de l’analyse – dans ce qui avance évidemment d’un seul pas. La syntaxe, d’abord : dominent toutes formes de rupture, élision, discontinuité, juxtaposition. Pour le dire autrement, se trouve – systématiquement, violemment – écarté tout effet de nappé, d’énonciation patiente. Ajoutons ces deux exemples : “nous notre peu / au fond / soucieuse de ses rayons / nullité qu’elle vaque / à […]” ; “basta zinzin gaga”. À quoi s’ajoute certain usage de la ponctuation, rare quand elle n’est pas simplement absente, souvent retirée de son usage ordinaire, et qui intègre des signes inattendus, lesquels, prenant la place de mots, précipitent la pensée hors de la continuité paisible de la langue commune. Ces signes en particulier : + = / → 〈 〉 Exemple : “l’∞ = anis + topi / nambour + céleri”. Ou : “larme → lame de fond → houle”. Principe d’économie, de rapidité.
Quant au lexique, il est, d’une part, très impur, très mélangé : de “barouf” à “myrteux”, d’“azurés” à “foutre”, de “chval” à “olifant”, de “céphalopode” à “top cool”. Il est, d’autre part, largement déformé, mis à mal. Syllabes arrachées ou collées, de quoi procèdent des vocables inouïs : “démochi”, “expir”, “hachicoté”, “pizzidécati style”, “enflance”, “vocabu”, “matières / platies”, “larmoi”. Jeux de mots grotesques : “aïe-phone”, “ traficrotte”, “clafoutruc”, “chorâle”. Quant au fréquent découpage de mots, il produit des syllabes (voire de simples lettres) flottantes : “aux d / éplis impurs aux / sulfures pose ton di / méthylé derme”. La langue que nous connaissons – la forme (concrète) des mots et les significations que ces mots enferment – est en permanence malmenée. De là un discours (si le terme convient) intense, à la fois indécis et brutal.

Intensité qui a une autre source : la plupart des mots – lesquels, de surcroît, voisinent avec de nombreuses onomatopées (lexicalisées ou non : “vroum vroum”, “ccrr ccrr”) – sont des monosyllabes, ce qui produit une succession heurtée, rapide, et comme incessante, d’accents. Ainsi dans cette description d’un paysage marin : “nuée sur cap à nez mauve au / loin”. Ou celle d’une performance poético-musicale : “la perf / du B A BA barde néo-pop / star torse à poil a du nerf !”. Et cette formule, encore : “ l’odeur d’eau d’heur d’or où / pue-t-elle mieux qu’aux doux / fumiers”.

La versification contribue aux mêmes effets. De deux façons. La première consiste dans l’inégalité des vers, laquelle – si on met à part la dernière partie du livre, “Le testament Chino”, et ses octosyllabes, pastiche ému de Villon – abolit, dès qu’elle semble naître, toute régularité de chant. Ce que soulignent, en outre, les variations constantes de la mise en page. La seconde réside dans l’usage des rimes : très abondantes, très insistantes, emphatiques, carnavalesques. Non seulement rimes au sens étroit (de fins de vers) : “beurre” – “bonheur”, “ourdi d’” – “stupide”, “hyperbates” – “hyper bath”. Mais ces autres répétitions de syllabes dans les vers eux-mêmes, bruit d’une accentuation nombreuse : “nuées (rapides !) ruées (sapides !) / lessives (lascives !) — au ciel ça vide” ; “quel temps / pétant de vent” ; “la ville / moche sonne ses cloches”.

De nouveau on songe à Lucrèce, devant cette façon très matérielle d’écrire, de livrer à la décomposition les structures sonores de la langue, qui sont en même temps agencements de pensées. Mots, syllabes tombent en pluie, comme font les atomes, et le geste poétique est le clinamen lui-même, qui les assemble en d’éphémères, fragiles, inépuisables énoncés. Et on voudrait dire aussi qu’à entendre leur bruit (rugueux, délicieux), on pense, d’une autre façon, au piano préparé de John Cage.

On ne s’étonnera pas qu’en passant, mettant quelques points sur quelques i, Christian Prigent nous rappelle ce qu’il attend de l’écriture poétique. Il y a lieu, d’abord, de congédier tout lyrisme : “un peu de sens sec : / Zut au magma d’émoi” ; “même en pensée va pas répandre / toi”. Ou encore, juste après le poème le plus ému du livre, évocation (rapide) des morts et de la maison de l’enfance, désormais vide, ces mots : “je est une outre : / épingle, SVP ! / pffuitt !”. Il convient de se garder, tout autant, du “style”, de tout effet de “clique”, du “non bla / bla blanc pour suggérer la gnose”. Mieux vaut se taire : “motus”. Rien à attendre, non plus, du modèle surréaliste, à la vie si dure : “rogatons d’bouillon / au bœuf surréalisti / co cru qu’on recuit”. Notons, sans ambition d’exhaustivité, que Tel Quel se trouve rapidement épinglé, quand Chino nomme les revues qui ont pu, un moment, l’occuper  : “& T-utti Q-uanti”.

Mais plus importants que ces refus sont les hommages rendus tant aux grandes figures (Homère, Ovide, Dante, Villon, Hölderlin, Rimbaud, etc.) qu’aux contemporains admirés, poètes ou peintres, TXTiens ou non. Hommages tantôt explicites, tendresse et humour mêlés, d’autant plus que la mort en a emporté plusieurs, tantôt discrets, allusions rapides à d’autres qui ne sont pas nommés et qu’on reconnaît ou croit reconnaître au détour d’une strophe. Comme dans ce “cul d’ange” où gît, on le suppose, le souvenir de l’abricot de Ponge.
Christian Prigent jette sur le monde ce regard aigu. Il s’agit d’y être, de s’y tenir : “lâche / le virtuel moche ou vache // […] voici / le réel”. Ce livre, quoi qu’il consente à laisser supposer par instants (dates, lieux, personnages nommés), n’est pas une chronique, une suite d’anecdotes, de scènes pittoresques. Il se tient devant le réel, en lui, puisqu’il le faut, puisque nous y sommes. Non celui du “réalisme”, de quelque façon qu’on le définisse, où qu’on croie le trouver, dans les romans ou dans la poésie elle-même. Mais celui, pour reprendre les mots de Lacan, souvent cités par Christian Prigent, qui “commence là où le sens finit”. On trouve dans le livre cette formule : “l’existence / de sens net n’a”. On comprend qu’à Lucrèce (sa présence implicite) se joigne, explicite en un poème, la figure d’Héraclite.

Pour accéder à ce sens qui est refus du sens – refus de tous les sens qui composent notre pensée ordinaire –, qui est précipité incessant de sens et de non-sens, pour l’entrevoir seulement, il faut, dans un grand geste libre, à la fois carnavalesque et savant, briser, ouvrir la langue reçue, tout ce qu’elle transporte, trouver ses interstices, ses débordements. Ce que résume, une fois pour toutes, cette double affirmation : “mange les mots ils puent / d’avoir trop sué trop su / mais au fond d’eux goûte le son / des fraîches confusions”.

Jean Renaud

Christian Prigent, Chino fait poète, éditions P.O.L, 2024, 168 pages, 19 €

Poesibao a publié des extraits de ce livre dans sa rubrique anthologie permanente