Nicolas Pesquès, “La face nord de Juliau, dix-neuf”, lu par Isabelle Baladine Howald.


Isabelle Baladine Howald propose aux lecteurs de Poesibao de puissantes clés de lecture pour ce livre complexe de Nicolas Pesquès.


 

Nicolas Pesquès, La face nord de Juliau, dix-neuf, Flammarion, coll Poésie, 2024,  209 p, 20 €


Colline est une princesse de couleur jaune


Voici le dernier volume, nous dit Nicolas Pesquès, des Juliau, soit le XIXème volume de La face nord de Juliau, qui paraît chez Flammarion, dans la collection Poésie.
Tout de suite j’ai pensé : le dernier ?! Mais quelle idée ?!
J’ai tellement aimé suivre cette entreprise unique : un type qui regarde une colline, elle est jaune, c’est Juliau, il la décrit. Cela m’enchantait, cette histoire sur quarante ans, d’abord publiée par André Dimanche puis par Yves di Manno : « l’envie de revenir et de recommencer, d’en rester à ce recommencement, son immense potentiel… ». Mais voilà, c’est le dernier et c’est une femme, enfin, pas seulement.

« Colline est votre nom en paysage, en flaques citron et rose sommeil », je m’en souviens, je jouais sur le flanc d’une colline, je la retrouvais tous les jours, je l’aimais. « Il se pourrait que vous soyez genêt, que votre nom soit jaune ». Elle m’a fait tenir le coup ce printemps-là, vers huit ans.
Ce rose, lui, me rappelle l’Écriture rose, ce tableau d’Hantaï, ce rose-thé avec de l’écriture, des traces. « Je n’ai utilisé aucune couleur et ça fait rose » écrit Hantaï – dans le très beau livre d’Hélène Cixous le Tablier de Simon Hantaï – rose qui se mêle au « chemin de jaune » de Dickinson (citée par Nicolas Pesquès).
Juliau est un corps qui peut être animal, végétal son flanc, d’herbe son odeur, mais c’est un corps féminin, on l’a pressenti tout au long de cette entreprise et c’est maintenant clairement dit. Ce livre est celui du corps d’une princesse, et de sa robe, on le voit sur la photo de couverture : cette robe est posée sur des racines ou fait elle-même des racines auxquelles se mêle le tissu, une robe longue qui s’évase en plis, claire, prise à la taille, avec de petites manches hautes sur les bras, de longs rubans sombres sur le devant, créée par Anselm Kiefer, juste à côté d’une pile de livres massifs, en pierre. Il n’y a personne dans la robe en plâtre qui reste dehors. Cette princesse, c’est entre autres la Princesse de Clèves, l’immortelle amoureuse. Est-elle atteignable ? Par Mme de Lafayette nous savons que cet amour avec le Duc de Nemours ne peut être vécu, que le désir reste dans l’intérieur des corps, les sentiments enfouis dans les cœurs, jusqu’à l’extrême et déchirante conversation entre eux, « figures du dialogue qui n’est que de l’amour en puissance », dit Nicolas Pesquès. Malgré le renoncement, la caresse, « jaune qui monte, rose qui fleuve », est rêvée si intensément que ce rêve leur donne une existence.
Un poète et sa colline-femme dialoguent, s’interrogent, beaucoup, souvent doublement,
– réponse à une question par une question – sur le désir, la présence, la distance, l’absence. L’un et l’autre des interlocuteurs ne lâchent rien, « ils sont toujours deux, souvent ils vont sans parvenir ». Parfois ils se ratent : « je ne fais que constater, pour chaque attirance, le travail de la division ». Il y a nombre de lettres cachées dans ce dialogue. On dirait qu’ils ne savent pas toujours où ils en sont peut-être ni même qu’ils sont, ils aimeraient être sûrs, « Que savez-vous que nous sommes ? … Quand savez-vous que nous sommes ? », peut-être tout est au conditionnel, peut-être comme dans la Princesse de Clèves ne peuvent-ils en faire l’aveu que sous la forme voilée que lui donne l’auteure : « 
je ne vous apprends rien que vous ne savez que trop.
Ah Madame, répliqua-t-il, quelle différence de le savoir par un effet du hasard ou de l’apprendre. Par vous-même, et de voir que vous voulez bien que je le sache ! »

Il y a un vrai tour de force dans ce livre de Nicolas Pesquès qui mêle l’amour, l’écriture, l’image, la littérature, la réalité, le rêve, à lire et à relire pour en saisir tous les méandres, tous les ruisseaux. Cette beauté est un tableau, j’ai pensé parfois : un film.
Jeux d’amour et jeux de langage tout au long du livre, entre l’image et son illusion. Le livre est image et sa question. Colline est un livre car colline est écrite mais quelque chose se reflète en permanence : « qu’est-ce qu’on lit quand on voit ? », ou « Les jeux de la vue seraient-ils comparables à ceux du langage ? » ou encore, en déplaçant un peu le champ : « Vous allez encore m’envisager comme une photographie ? »
Les corps sont toujours dehors, ils seraient attentifs à l’intervention du paysage… Il n’y a pas d’intérieur, de pièces, de chambres. Ils seraient enfin « la suspension » – même si on ne devine jamais très bien le devenir de leur rencontre dans le monde réel – de ce qui peut arriver de mieux aux corps et aux images : « – Où cachez-vous le paysage ? Y êtes-vous seulement ? » Ce paysage est essentiel, c’est tout Juliau, ses teintes, sa texture, ses genêts, et cet amour, un dehors tout entier.

L’enjeu se situe le plus finement entre deux grandes références littéraires, en premier lieu l’amour impossible entre la Princesse de Clèves et le Duc de Nemours. Au moment même où la Princesse étant libre, elle pourrait vivre cet amour, sa loi morale l’en empêche. Et ensuite l’amour a priori impossible entre Ulrich et Clarisse, frère et sœur amoureux l’un de l’autre dans L’homme sans qualité de Musil, autre grande présence littéraire de ce livre, est vécu.
Là où était le possible, la loi morale personnelle l’empêche, là où il est a priori impossible, la loi morale sociale est outrepassée.
Le moment de basculement est le toucher, très présent dans tout le livre, tour à tour réel et irréel, rêvé ou vécu : « Ce livre serait celui de deux corps sous influence », La main en est le passage : « comment mettre votre main dans la mienne… ? », « une main qui en prend une autre ». Pas de mots érotiques, une seule fois le mot sexe, général. C’est très beau, ce choix, surtout à l’heure actuelle. Quelque chose de l’amour courtois s’y joue, avec ce « au-dessus l’épaule » qui revient souvent, imaginez le regard, dans ce geste, « cou, épaule, colline en pente douce ». On pense à une image au ralenti, une femme passe et se retourne à peine : « vous ne dites pas pourquoi sur l’image vous portez toujours les plis, la même tête penchée. Une douceur sans adjectif. Une respiration ». On pense autant à la Passante de Baudelaire qu’à La jeune fille à la perle de Vermeer, ou à Mona Lisa. Une douceur indicible, un mouvement léger : « … on se retourne et presque rien n’est arrivé ». Face à cette grâce, « la phrase sera toujours retardataire ». Que peut le langage, peu de choses, sauf tenter ce dire, ce vacillement contant, ces bords de silence, ces ébauches de paroles,  ces désirs de gestes souvent interrompus…
« Noli me tangere » ne me touchez pas ou touchez-moi autrement » c’est ce que demandent les femmes-collines.

On comprend bien que tout cela est peut-être irréel et tente simplement de rendre compte de l’impossible. On comprend qu’il faut parfois rester sur le seuil. « Un jour nous nous serions tutoyés et tout aurait été différent », il faudrait ne jamais trop s’approcher, ne jamais trop se connaître, pour rêver encore.
Qui ose à présent les robes de princesse sur une colline jaune ? Ce livre, complexe, profond et superbe. Une princesse comme un livre ça s’approche mais ça n’appartient pas. De là l’immensité du désir.

Isabelle Baladine Howald

Nicolas Pesquès, La face nord de Juliau, dix-neuf, Flammarion, coll Poésie, 2024, 209 p, 20 €
 

Extrait page 41

27 janvier

Vous voudriez un monde sans image, peut-être sans paysage ?

Ue brutalité sans expression : une absurdité. Gardez-moi sur votre colline, dans votre jaune, enveloppez-moi de feuillage.

Comment aimer différemment, comment le faire directement ?


28 janvier

Y-a-t-il un nouage entre ce que vous voulez et ce que nous désirons ?

-Nous désirerions ?

 Qui serait contenu dans nos images ?

Nos images verbales ou dans le paysage ?

Dans le fait de se trouver confrontés à leurs histoires autant qu’à nos existences.

Ne sommes nous prêts qu’à une promenade contemplée dans les tableaux ? Une escapade en jaunes et bleus sur le sentier pourpre ?



30 janvier

Avons-nous raison de nous croire abandonnés, lointains, pas même conscients de ce que nous arrive ?