Bartolo Cattafi, “Eau de poulpe, 55 poèmes siciliens”, lu par Christian Travaux


Christian Travaux explore ici pour Poesibao ce livre de poèmes choisis de Bartolo Cattafi autour du thème de la Sicile.



Bartolo Cattafi, “Eau de poulpe, 55 poèmes siciliens”, traduit de l’italien et présenté par Giulia Camin et Benoît Casas, édition bilingue, édition NOUS, 16€


Cela pourrait commencer ainsi :

Io nel cuore
ho la Sicilia
che è una madre
desolata, (1)

tant cette terre avec ses trois mers (la Tyrrhénienne, l’Ionienne et la Mer de Sicile) est au centre de cet ouvrage de Bartolo Cattafi, publié chez Nous. Eau de poulpe dit, en effet, en 55 poèmes choisis dans une dizaine de recueils – de 1943 à 1983, autant dire une vie d’écriture – le pays et les paysages qui ont vu naître Cattafi. La Sicile. La terre de Messine. Mais aussi les îles Eoliennes, et, surtout, la mer, la mer, dont les vagues viennent battre les pages, et s’y briser. Terre, soleil, et mer s’y rencontrent, et y dialoguent. Des gens vivent. Des bateaux accostent. Des oranges, des figues y mûrissent. Et c’est, soudain, là, tout à coup, l’île trident, ou l’Île d’Homère, qui y fait entendre ses bruits et ses rumeurs, et son vent jusqu’à l’horizon de la mer, le plus lointain.

Des vers courts. Des textes assez courts, pour dire, pour saisir l’essentiel de ce qui reste dans la mémoire, quand on a quitté une terre, qu’on l’a perdue, mais qu’on l’a conservée en soi, portée longtemps, et réinventée, et rêvée. La Sicile de Cattafi n’a rien d’une carte postale, aux chromos idéalisés. Rien d’une image remodelée par le filtre heureux de l’enfance, ou nimbée d’une attendrissante auréole de souvenirs. Cattafi ne raconte pas, ne fait pas une description de la terre de son enfance. Il la livre en éclats de jour, morceaux taillés de pierre brute, silex aigus. Il la dit telle qu’elle lui revient en mémoire, pêle-mêle, choses et gens, arbres et trains, hirondelles et chiens, et agrumes et blocs de plâtres, détails et visions surplombantes, zooms sur des fruits, sur des odeurs, et – dans le même temps – analepses sur l’Histoire de ce coin de terre qui a vu, d’Homère aux trouées des bombes de la dernière guerre, s’insinuer jusque dans sa peau des traumatismes. La Sicile de Cattafi n’est pas une île, mais l’Île, n’est pas une terre, mais la mer qui accueille et qui environne un triangle aride et fermé d’un immense bleu. 

Aussi, pour la dire, comment faire, sinon convoquer le lexique, tout le lexique, qui donne vie à un paysage ? Les noms propres, bien sûr, qui la sculptent, et l’égrènent, pierre après pierre, dans le chapelet de l’Histoire et des heures qu’elle a vécues. « Ségeste Sélinonte Syracuse (et) Partinico Partanna Portella / della Ginestra » (p. 40). « Nébrodes ». « Hyblées » (id.). Puis, les noms concrets qui la font apparaître, sitôt le titre, Eau de poulpe, dense, charnelle, et savoureuse, dans l’imaginaire du langage. Cattafi d’aligner, alors, un lexique du quotidien, des mots poétiques ou bien pas, peu importe, l’existence ainsi restituée, hommes et choses, et décor, et paysage : linges (p.23), crucifix (p. 19), et tomates, pommes de terre et stockfish (p. 47), pain sec et tartine (p. 44), aiguillettes (p. 48), anchois, thon, laitue (p. 56), pommes, lait, fleurs, et chiens, « et puis tout ce qui passe » (p. 62), comme il l’écrit. Tout ce qui vient, et survient, dans le souvenir, sans même penser à trier. Laisser venir, et faire de cette manne de mots, soudain, une île.

Pour ce faire, l’ordre n’est pas de mise, ni même la longueur d’un poème. Tasser. Brasser. Amasser les choses, et les mots, les faits, les gestes qui reviennent dans la mémoire. Dire, c’est être, semble déclarer, dans ces poèmes, Cattafi. Dire c’est être. Nommer c’est vivre. Et, dans le mot, la chose existe, survit, palpite, par la force même de la forme et du langage. Une forme-force, comme, sans doute, aurait dit Emaz, dans cette condensation des vers, où les phrases se juxtaposent, les notations s’entassent, se suivent, sans toujours de liens syntaxiques, ni beaucoup de recherche d’ordre. Cattafi juxtapose les mots comme si c’étaient des blocs de choses. Et les mots, placés côte à côte, et les images, disent les choses qui sont côte à côte dans notre existence quotidienne.

De cela, naît une parole dense et serrée qui tente de fixer les traits, fugitifs et insaisissables, d’un paysage, d’une terre, et de conserver le vivant. Dire le monde, ce monde de l’enfance, impose qu’on ne l’ordonne pas, ne le classe pas, ne le soumette pas à un sens qu’il n’a pas, qui n’existe pas dans le chaos de l’existence. Sa poésie est, alors, choses autant que mots, choses du réel et mots de la langue prosaïque, de tous les jours. En poésie, dans une forme aussi courte que l’ont ces poèmes, cela n’en fait que mieux paraître leur poids d’être, leur concrétude. Et leur beauté. La beauté, l’enchantement des noms, dans une langue qui surprend à chaque fois qu’un texte se termine. Car, dans cet inventaire des mots et des choses de son enfance, Cattafi a soin de toujours étonner, d’un vers en clausule, révélant la mort de sa mère, après l’immense bleu de la mer (p. 27). Ou un peloton d’exécution, après avoir énuméré plusieurs noms de villes de Sicile (p. 40).

Ainsi est-on là au plus près de ce que peut être la poésie. Une langue, certes. Mais des noms, simplement des noms – soudainement – revivifiés par la force même d’une forme, par une voix. Le soleil comme une épitaphe (p. 42). Un nuage lointain avec des pattes prudentes de colombe (p. 20). Telle est la vie. Telle est la terre où nous vivons, si nous savons la regarder. Et la terre où il a vécu. Aussi, peut-il dire, en clausule de ce recueil :

Non ho altro da dirvi
ho detto tutto
quel che dovevo
(…)
ho confessato andando
dal massicio montuoso all’alga all’erba
spinto dalla bisogna
ad una verità vestita di menzogna (2)

Et c’est bien là, sans aucun doute, la plus belle définition de ce que peut la poésie. De ce qu’elle est.

Christian Travaux

1.
« Moi dans le cœur / j’ai la Sicile / qui est une mère / désolée » (p. 18, et 78 pour le texte italien).
2. 
« Je n’ai rien d’autre à vous dire / j’ai dit tout / ce que je devais (…) / j’ai avoué en allant / du massif montagneux aux algues aux herbes / poussé par le besoin / vers une vérité vêtue de mensonge. » (p. 69 et 129, pour le texte italien).

Extrait (p. 51) :

Messine, 27.864

Murs toits sols parois
avec chaux avec papier peint
fer bois verre ciment
laiton mortier béton armé
plomb zinc tuiles tuyaux pierres
briques carrelage, vingt-sept
mille huit cent soixante-quatre bombes
sur chiens chats turcs chrétiens,
blocs tas morceaux fragments
poussière débris fumées
tessons éclats grumeaux de mémoire
un incendie au phosphore tenace.
Tels étaient nos
cailloux rochers et gravier
le sable éblouissant
notre plage la mer.
    

NDLR, courte présentation de Bartolo Cattafi sur le site des éditions Nous :
Bartolo Cattafi (1922–1979)
né près de Messine, il part vivre à Milan en 1947, mais reviendra régulièrement en Sicile, et ce jusqu’à sa mort. C’est un auteur encore trop peu traduit en français, compte tenu de l’ampleur de son œuvre poétique, et de la reconnaissance grandissante dont elle jouit en Italie.