Aurélia Declercq, « Coup de chien », lu par Isabelle Baladine Howald (III, 13, notes de lecture)


Une écriture haletante, coupante, coupée, tout grince et secoue à vive allure, dans cet attelage, soulevé par le vent du langage.


 

 


Pour Yves et Agathe, chez Flammarion

 

 

 

La collection Poésie chez Flammarion s’arrête. Nous avons mené, tout récemment dans Poesibao, à l’occasion de ce triste événement un entretien avec un des auteurs phares de la maison, Philippe Beck.

Deux livres viennent de paraître pour clore la collection : Elagage d’Yves di Manno (note de Florence Trocmé) et celui-ci, Coup de chien, d’Aurélie Declercq, dont c’est seulement le second livre publié.

 

Un coup de chien, c’est, je crois, en mer, une brusque rafale de vent.

Ce livre fait le même effet, au cœur du langage, des zigzags brûlants suivis de pauses douces. Par moments on se croit tranquille dans quelque chose qui pourrait se proposer comme un récit et puis non, ça repart en de multiples directions, à toute allure. Petits mots accolés, ça halète, « petite langue de chien-loup errant » et ça court de tous les côtés : « tu fais la langue au vent » (p.11)

Cela me rappelle une petite fille qui ouvrait la bouche et sortait la langue quand le vent allait chasser les branches du saule en disant « j’aime le vent, j’aime le vent ! »

Aurélia Declercq sort aussi sa langue : « Tu fais scalpel. Regarde, comme tu le fais. » (p.11)

Ces petites phrases, toutes petites, me ravissent. Les  petits claquements qui réveillent tout le monde.

Je pense à L’amour du loup et autres remords d’Hélène Cixous (Galilée 2003). Un poète qui mord, ça m’intéresse. « parler, parler jaune, se taire, se taire irisé » (p. 12) écrit Aurélia Declercq, ça m’intéresse.

Un paysage urbain semble parfois entourer le texte de cette lumière jaune propre aux villes, mais on ne sait jamais vraiment où on est. L’hôtel Bingo Plaza, lieu et presque personnage, m’évoque le Splendid hôtel de Marie Redonnet (Minuit, 1986), quelque chose d’un peu perdu, d’ébauche d’amour entre corps solitaires, dont on ne sait pas si elle aura lieu ou non.

Mais le ciel à peine éclairé, les nuages arrivent sur l’hôtel et filent. Je pense à Beckett, pour quelques tentatives entre deux êtres et pour la rapidité, la précision, le sous-jacent : qu’est-ce qu’on fait là, peut-on s’aimer, qui es-tu, toi le loup, le chien ?  La réponse suit : « c’est la bouche. C’est la bouche se tenant à côté de lui : tordue, d’accord, vers cela puis quoi encore se perdure. C’est la bouche qui le tient corps, c’est la bouche n’ayant besoin de personne d’autre d’aucune soif que seul le sommeil celui-ci » (p. 21). Tout ceci n’est pas très français se dirait un professeur, mais cette distorsion justement m’intéresse vivement.

Rien ne coule dans ce livre, tout est syncope, rattrapage, interrogation :

« Où habiter ?

Où habiter quand un cœur nécessite quelques jeux cyniques ?

Où habiter quand ingénuité du sol est secret de vapeur ?

Où habiter quand son intimité juxtapose celle des cumulus ?

Où habiter quand le Bingo Plaza prend des airs de mappemonde ?

Où habiter ?

Où habiter, où. Habiter au-dessus de l’armoire. Habiter dans une machinerie d’ascenseur, machinerie qui écoute, machinerie qui se souvent. Habiter près d’un mont, s’étirant, habiter sur les îles et les terres où les os du corps partent en chasse, croisent le serpent et saluent aimablement le venin. Habiter, et. Silence. (P.24/25)

Peu à peu les lignes apparaissent, un monde, étrange, silencieux, troué d’aboiements, de présences endormies ou vigies, la présence et la peau de l’autre sont minces, il n’y a presque personne, seulement presque, corps endormis, rêvant tout au long du livre, qu’on recouvre de fourrure, on est presque privé d’air mais alors hurle le vent. La question du lieu, d’où habiter hante ces pages. Comme une figure de la vérité danse la luciole ici un peu inquiétante, dite « tentatrice », en tout cas insistante. « Quel est mon nom, souterrain qui chante » (p. 61). Autre interrogation en effet, celle du nom, on en connaîtra un seul, Elsa, reine des poèmes, sans autre explication, peut-être la narratrice, un double, qui cherche elle aussi de manière obsédante : où habiter. Rien n’abrite vraiment, Elsa tente d’aller y voir :

 

« elle déplace son coude, non pas le coude. Elle déplace son poignet, non pas le poignet. Elle ne déplace plus ça, non : elle prend ses quelques bras pour acquis. Plutôt en haut : tête lourde roule à défaut d’un naguère avant les eux se déplaçaient tant de fois pour regarder. Plutôt en bas : les harmonies à marcher à force d’un trébuchement, les jambes jonchées de il fut une fois l’histoire de l’équilibre » (p.87)

 et

« où habiter » revient encore, un labyrinthe ou quelque chose de plus simple car on finit vouloir trouver : « Maison de l’estomac-né. Maison à rallonge. Maison de matin s’amassant. Maison au seuil des rumeurs neuves. Maison des entrailles-facettes. Maison à l’orée du qu’aller vers. Maison aux puits de flammes, au bourgeons assurés. Maison de l’armure retrouvée. Maison de poches en poches. Maison d’un ciel violet disant c’est le nous en personne, enchanté. Maison unie, ré-unie. Maison œillée. Maison rêvée par une promesse étrangement juvénile et millénaire. Maison d’une pomme verte qui luit au soleil. Maison d’un asticot blanc qui l’a sauvé. Maison d’un pont qui n’a pas de soucis. Maisons décousue, recousue, modelée dans les cœurs insulaires. (pp.115)

Autrement dit, inhabitable…

 

Première impression de lecture en dos d’âne, sauts de chien fou au bout de sa corde, tout de suite attirée, puis les lignes transparaissent, les thèmes (où, qui, comment) aux lectures suivantes. La structure est très légère mais solide, sous le texte, le portant, lui faisant défaut, le rattrapant à temps. Un catamaran au dessus-de l’eau.

On ne sort pas indemne de ce livre. Faut-il tout comprendre ? Sans doute non. Mais la compagnie du livre-chien-loup me restera longtemps, comme une trouée dans le paysage poétique, une langue secouée, fulgurante, avec sa beauté impatiente.

« Oh toi ne trame pas trop » écrit Aurélia Declercq (p.25), ce qui sous-entend, ne t’écoute pas trop, ne réfléchis pas trop, il faut donc juste laisser les trous d’air et les trouées de langage dans les quelques fils volant, la bouche ouverte au vent.

 

Isabelle Baladine Howald

 

Aurélia Declercq, Coup de chien, Flammarion poésie, 2026, 117 p., 17€