Yves di Manno, « Élagage », lu par Florence Trocmé (III, 13, notes de lectures)


Poesibao propose une note de lecture détaillée du livre d’Yves di Manno, Élagage, quatrième versant de son œuvre en prose.


 

Avant-propos

J’ai tenu à écrire pour Poesibao une note de lecture de ce livre passionnant, car il me semble qu’il a beaucoup été question, autour de sa parution, du fait qu’il était le dernier livre de la collection Poésie Flammarion que l’auteur, Yves di Manno, dirigeait avec un très grand talent depuis des dizaines d’années. Et trop peu du contenu du livre qui mérite pourtant la plus grande attention, tant il donne un très bel éclairage sur la façon dont travaille Yves di Manno, depuis toujours (et encore aujourd’hui !)


Élagage apparaît ici comme un livre de première importance pour qui s’intéresse à la poésie contemporaine. Yves di Manno s’y montre non seulement en mesure d’éclairer des œuvres et des parcours singuliers, mais aussi de proposer une véritable traversée critique de plusieurs décennies de poésie, en France et hors de France. Le livre semble faire fonction de repère, de mise en perspective, presque de cartographie intellectuelle et sensible.

 

Ce qui frappe d’abord, c’est la capacité d’Élagage à « faire le point » sur des champs poétiques parcourus depuis vingt-cinq ans. Le livre est le reflet d’une longue expérience et d’une grande attention, particulièrement à ce qui vient de l’étranger (principalement Etats-Unis et Belgique). Il permet de reparcourir des lignes de force esthétiques, des filiations, des oublis aussi. En ce sens, il ne se contente pas d’aligner des études ou des portraits : il met en lumière les conditions de réception des œuvres, les malentendus critiques, les zones d’occultation et les déplacements progressifs du paysage poétique. Et cela, simplement, par de brefs textes, qu’Yves di Manno appelle digressions et où il fait le portrait d’un livre, d’un auteur parfois des deux en même temps. ou d’un mouvement, d’une revue…

 

Un des aspects les plus stimulants de cette lecture concerne la place accordée à la poésie nord-américaine, en particulier aux poètes de Black Mountain College. Plusieurs chapitres expliquent, avec précision, pourquoi des auteurs comme Charles Olson, Robert Duncan, Robert Creeley ou Paul Blackburn ont longtemps été mal accueillis ou insuffisamment reconnus en France : leurs fondements esthétiques entraient en conflit avec les rhétoriques dominantes dans l’hexagone. Le mérite de di Manno est alors double : rappeler l’importance de ces noms, mais aussi expliquer historiquement et poétiquement les raisons de leur occultation. Cette manière de lier lecture des œuvres, contexte de réception et itinéraire personnel donne au livre une grande force de conviction.

 

Le livre a l’intérêt de faire apparaître tout un réseau de passeurs, traducteurs, revuistes et lecteurs grâce auxquels ces œuvres ont circulé. Les noms de Serge Fauchereau, Jean Daive, Jacques Roubaud, Denis Roche, Auxeméry, Martin Richet ou Stéphane Bouquet sont ici rapprochés de ceux des poètes américains qu’ils ont contribué à faire connaître. Ce jeu de correspondances, de constellations, dessine ce qu’on pourrait appeler un nuage de transmission : non pas une histoire officielle de la poésie, mais une histoire vivante de ses médiations.

 

Élagage impressionne par l’étendue de son champ. Le détour par le surréalisme bruxellois – Paul Nougé, Paul Colinet ou encore Christian Dotremont – montre qu’Yves di Manno n’est pas seulement un lecteur de traditions déjà balisées, mais un explorateur de zones moins fréquentées. Le chapitre consacré à Dotremont paraît particulièrement marquant. Il met en valeur un poète des marges, un inventeur pour qui l’écriture est aussi geste, inscription, énergie visuelle. À travers les logogrammes de Dotremont, di Manno semble déplacer la réflexion poétique vers une écriture « visible avant d’être lisible », où le mouvement de la main dans l’épaisseur du langage devient lui-même événement du poème.

 

Un autre mérite majeur du livre est de corriger certaines indifférences du monde poétique. Le cas de Mathieu Messagier est explicitement mentionné : di Manno lui consacre un chapitre très émouvant, susceptible de réparer un oubli ou au moins d’en prendre la mesure. Plus largement, défilent dans Élagage toute une série de « complices » et de figures importantes : Franck Venaille, la revue Java, Anne-Marie Albiach, Ivar Ch’Vavar, Esther Tellermann, Eugène Savitzkaya. Le livre donne ainsi le sentiment d’une communauté non pas homogène, mais intensément vivante, faite d’alliances, de voisinages, de fidélités critiques.

 

Il y a aussi dans ce livre une dimension personnelle très forte tout en étant très discrète. Vie d’un lecteur et d’un éditeur plutôt que d’une personne donnée. Élagage résonne avec une expérience propre de lecture, de veille critique et de fréquentation de la poésie depuis de longues années. Il y a là plus qu’un intérêt documentaire ou analytique : une reconnaissance. Yves di Manno apparaît comme celui qui, par ses choix, ses digressions et ses mises en relation, aide à mieux comprendre un paysage dans lequel il a lui-même cherché sa place. C’est sans doute ce qui rend le livre si attachant : sa rigueur critique ne sépare jamais les œuvres des questions existentielles et esthétiques qu’elles ont permis de formuler.

 

Élagage se dégage comme un livre ample, généreux, érudit et profondément incarné. Il offre à la fois des portraits de poètes, de livres ou d’œuvres, des analyses de courants, des rappels historiques et des gestes de réparation critique. Yves di Manno y apparaît en lecteur de très haute tenue, soucieux de transmettre, de relier, de rouvrir des œuvres parfois négligées.

 

Nous voilà animés du désir de poursuivre ou de reprendre la lecture de ces auteurs, et de revenir à ce livre comme à un instrument d’orientation dans la poésie contemporaine. C’est un livre à garder à portée de main, en tout état de cause. Il ouvre tant de portes et de chemins ! Merci à Yves di Manno pour cela, avec une fois encore cette discrétion qui lui fait donner toute la place aux autres et à ne parler que très peu de lui et de son œuvre poétique propre.

 

Florence Trocmé


Post-scriptum 1

Yves di Manno : « Le présent ouvrage marque le terme probablement définitif d’une enquête qui m’aura occupé quatre décennies durant, remettant en question les visées et les pratiques des écritures de poésie en France – à la lueur bien sûr de trajectoires plus anciennes – dans les années qui marquent la fin du XXe et le début du XXIe siècle. Les trois précédents volumes qui ont rythmé cette recherche, Endquote (1999), Objets d’Amérique (2009), Ni terre ni ciel (2014) à quoi il faut sans doute adjoindre l’anthologie du Nouveau Monde (2017composée avec Isabelle Garron, laisse entrevoir les étapes d’une démarche en constante évolution, Mais qui sera resté fidèle à ses axes fondateurs, par-delà ses inflexions, ses échappées et ses voies de traverse. »

→ 1. j’espère bien que le probablement définitif laisse entendre que ce n’est pas sûrement terminé, nous avons besoin de voix et d’analyses comme celle d’Yves di Manno ; 2. Je pense que la série d’ouvrages ici évoquée et à laquelle on ajoute donc Élagage constitue un ensemble remarquable et essentiel sur la poésie des cinquante dernières années. (plus que quarante, il me semble).

 

Post-scriptum 2 : une section du livre reprend l’intégralité d’un feuilleton paru dans feue la revue Catastrophes.  

 

Post-scriptum 3 : Superbe couverture, une photo irréelle de quai de gare et de voies ferrées, signée Muriel Claude.

F.T.

 

Yves di Manno, Élagage, couverture Muriel Claude, Flammarion, 2026, 22€

 

On peut lire davantage de notes sur ce livre dans le Flotoir (pour l’instant dans sa version Substack