(anthologie) Aragon, trois nouvelles parutions


Triple parution chez Gallimard pour Aragon, un nouveau Poésie / Gallimard et deux rééditions dans la collection blanche.


Poezibao propose ici des extraits de ces trois ouvrages.


1. Extrait de Les Adieux et autres poèmes :

XX
Ce que dit l’ombre sans paroles

Rien ne sera jamais que rien
Dit l’ombre
Et sa main se ferma sur rien

Même si le grand jour triomphe
Ai-je en réponse demandé

L’ombre a ri d’un rire sans rire
D’un rire de rien

Même si le grand jour triomphe
Même s’il fait jour un jour enfin
Rien ne sera jamais que rien

Répéta l’ombre au fond de l’ombre
Comme si rien ne l’entendait
Rien ni personne rien jamais

J’ai touché ma lèvre pour voir
Ce qui n’est pas possible aux yeux
J’ai touché les mots sur ma lèvre
Mais les mots ne tenaient à rien

Je n’avais plus l’ombre de lèvre
Je n’avais plus l’ombre de mots
C’était pourtant ce devait être
Quelque part l’ombre de quelqu’un

J’essayais de croire que l’ombre
Prouve le jour et qu’un jour vient
Prouver la nuit contre le rien
Même si je n’ai ni jour ni ombre

Peut-être une autre
                     Mais non rien
Rien sinon la neige de rien
(p. 120)


2. Extrait de Persécuté persécuteur

La Pesanteur

Apparitions d’après-midi
Rien ne peut égaler la grâce de la fin d’avril
sous les fourrures claires de la pluie
Le printemps fait tourner le tambour vitré de ses portes

Comme une musique où l’écho de chaque cœur équivoque
le manteau du temps est rayé de noir
Il se traîne une histoire étrange de vampire
à Düsseldorf dans les conversations particulières

Celui qui participe de ce monde passé
qui est le complice des étoffes et de la circulation
qui tout compté dans la profondeur des glaces
la stéréotypie des monuments
la facilité des informations mondiales
porte sa responsabilité

Ô cravate machinale de ce qui est

Celui qui danse avec la terre
que chaque affiche et chaque fleur salue
celui qui a des yeux pour les lumières
celui qui a des mains pour la chaleur
des baisers pour les jours qui passent

Je ne le reconnaîtrai pas dans ce miroir
Je ne supporte presque plus chaque chose exquise
L’élégance est une chienne à ma porte
Chaque raffinement de la vie et chaque horreur
lointaine se confondent
Une chaise est un massacre sous l’Équateur
Un beau livre les supplices dans les prisons marginales
qui sont à la pensée qui s’imprime
ce que certains amours sont aux bordels les plus infâmes
Le passage silencieux d’une automobile
inscrit dans la poussière le nom des martyrs sans nom
Un gant qui tombe et c’est la Barthélemy des foules blondes
la faux qui tranche mille idylles au-dessus des berceaux vides
encore
(…)
(p. 50)


3. Extrait de Les Chambres, poème du temps qui ne passe pas

7
Le miroir qui me regarde et s’afflige Il lit sur moi l’histoire
des années
Cet alphabet sourd qu’un temps solaire tatoue au front de
l’homme mal luné

Le miroir gris
déchiffre seul mon histoire
Aux secrets noueux de mes veines
Il en aurait à dire ayant lu comment dans ma chair se creusent
les avens

Le miroir gris a bien du mal à se souvenir de tout le malheur
qu’il voit
Il lui manque les mots pour le fixer il lui manque la voix
Je ne suis qu’un détail de la chambre pour lui qu’une larme
sur son visage
Lourde lourde larme longue à lentement tomber droit de
l’œil selon l’usage

Le miroir gris en sait tant et tant sur mon compte II ne
s’étonne plus de rien
Il me voit nu mieux que personne il devine l’homme dans la
noix comme un chien
Qui bouge dans sa niche il le devine aux vagues sursauts que
j’ai dans mes songes
Devine à ce bras qui pend du lit tout à coup ce qui me mine
et qui me ronge
Il se demande si je dors
              Et ce qui peut ainsi gémir dans ma pensée

Cette nuit il s’ennuie il n’attend guère que de moi des choses
insensées

Voilà qu’il ne m’entend plus et pris soudain d’une peur
aveugle de la mort
Craignant n’être plus terni de mon souffle il se détourne épie
Elsa qui dort
(p. 53)

Références et notices de l’éditeur :
Les Adieux et autres poèmes, préface d’Olivier Barbarant, Poésie / Gallimard, 2022, 272 p., 9,90€
Dernier recueil publié du vivant d’Aragon, en 1979, Les Adieux et autres poèmes est sans doute l’un des plus beaux de son œuvre poétique et l’un des plus émouvants : adieux à Elsa disparue, adieux à la vie et au monde, son histoire tourmentée traversée de beautés irréductibles, salut à la poésie à travers un poignant hommage à Hölderlin, salut enfin aux grands peintres compagnons de voyage, Chagall, Picasso, Paul Klee et André Masson. Le chant d’Aragon est ici au plus haut de son lyrisme blessé. Loin de nous la poésie d’Aragon ? Non, jamais plus proche assurément que dans ces vers d’intime douleur où le chant justement jamais ne renonce.

Persécuté persécuteur, Gallimard, 2022, collection Blanche, 96 p., 13€
Recueil resté dans l’ombre et publié initialement en 1931, Persécuté persécuteur est pourtant une pièce centrale de l’œuvre d’Aragon. Se bousculent les engagements politiques, la mort du père, la naissance du grand amour et se déploie toute la rage de l’écriture du poète. L’impératif est d’écrire « en mettant le pied à la gorge de sa propre chanson », écrire pour se révolter contre le monde mais aussi contre soi-même. Ce sont les soubresauts de l’indignation, des ruptures et du fracas qui dictent la recherche poétique d’Aragon et qui insufflent un rythme nerveux dans le vers.
Persécuté persécuteur est un hymne politique où frémit toute la croyance d’Aragon dans le communisme. Mais par-delà l’engagement se tracent délicatement les premiers mots tournés vers Elsa, les timides débuts de l’immense fresque poétique dédiée à la glorification de sa Muse.

Les Chambres, Gallimard, 2022, collection Blanche, 80 p., 12€
Dans Les Chambres, dernier recueil publié de son vivant en 1969, Aragon offre un des dénouements de sa poésie. À l’heure du bilan, le poète invoque ses thèmes de prédilection (l’amour d’Elsa, la mémoire et le chant) pour se confronter à la désillusion communiste et à la mort prochaine de l’être aimé.
« Ces chambres ici dont je parle sont toutes chambres, Elsa, que nous eûmes ensemble. » Ces chambres du passé, si semblables et pourtant chacune si unique, sont celles de l’adieu à la compagne d’une vie, qui s’éteindra un an après la publication. Cet au revoir à la Muse se déploie en vers libres, déstructurés, suivant la dérive mémorielle. Il faut écrire une fois de plus cet amour, l’écrire avant qu’il ne soit trop tard. « Parce que tout passe, mais non point le temps d’avoir aimé, d’aimer encore, jusqu’au dernier souffle, bientôt, ce dernier mot proche et terrible. »