Ann Lauterbach, un dossier de traductions inédites de Jean-René Lassalle (III, 15, traductions)


Dans l’un de ses beaux dossiers de traduction pour Poesibao, Jean-René Lassalle nous introduit à l’œuvre de l’Américaine Ann Lauterbach.

 

 

 

 

Instruction

Pour optimiser les vagues effets du rêve
dégriffer le chat. De même,
nommer la mère dans le rêve, celle-là, qui se répand
sur le premier violon du quatuor tanguant dans une robe
pourpre. Ou celle-là, attristée sur son matelas
avec un seul œil, cillant vers une couronne
accrochée au mur où fut le feu.
Ceci n’est pas un rêve. Balancez-le.
Pour optimiser les vagues effets du rêve
lire Nabokov et écouter
la pluie. La femme avec une longue chevelure sombre dans un coin,
était-ce la mère ? Les chrétiens aisés dans l’ouest
parlent en langues. Que disent-ils ?
Parlent-ils à Dieu levé comme un soleil
au-dessus des montagnes ? La mère n’y était pas, cela non plus
n’est pas le rêve. Nabokov parlait en langues, l’hilarité
de ses remords et rage induite par celle de sa mère comme par le lait
de la tendresse humaine. Buvez cette apparition.

Source : Ann Lauterbach : Hum, Penguin 2005. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle


Instruction

To maximize the dim effects of dream
declaw the cat. Also,
name the mother in the dream, that one, spilling
on the first violinist in the quartet who sways in a crimson
gown. Or that one, sad on her cot
with only one eye, blinking at the wreath
hung on the wall where the fire was.
This is not a dream. Get rid of it.
To maximize the dim effects of dream
read Nabokov and listen to
rain. The woman with the long dark hair in the corner
was that the mother? The rich Christians in the west
speak in tongues. What do they say?
Are they speaking to God risen like a sun
over mountains? The mother was not there, so that also
is not the dream. Nabokov spoke in tongues, the hilarity of
his rue and rage teased from his mother’s as from the milk
of human kindness. Drink the apparition.

Source : Ann Lauterbach : Hum, Penguin 2005.


*


Clameur 1

Ce fut une transe : voleurs, clowns, la fille aveugle
Passaient symétriquement sous la vaste structure
Tels un sol glissant sous un tapis,
Était-ce suffisant pour continuer, ce lambeau ?
Avais-je pénétré ou arpentais-je les mêmes limites :
La pièce amena vers un autre paysage,
Ses oiseaux bizarres, son train, son lampadaire
Posté comme une lune inexpressive. La nuit les cris
S’assemblaient en discours ordinaire d’amants devant l’amour
Tandis que le train remontait l’espace, passant et repassant.
Ces catégories devaient-elles être conservées : voleur, clown, fille aveugle –
Ou étaient-elles trop étroitement légistes, trop facilement trouvées.
L’insatiable dérive gémissante insuffisamment modelée.
Elles étaient une invitation à apparaître, apaiser, applaudir,
En bref à répondre, être magiques.
Aux jours anciens nous hurlions.
Aux jours anciens nous scandions nos listes jusqu’à ce qu’elles
Soient déchiffrées, soulevions les feuilles, touchions l’argile brisée,
Comptions rapidement les marches en disant voici celle avec la clé,
Voici celle pour qui je veux m’éveiller.

Source : Ann Lauterbach : If in Time, Penguin 2001. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle


Clamor 1

It was a trance: thieves, clowns, and the blind girl
Passed symmetrically under the wide structure
As a floor passes under a rug,
Was this enough to go on, this scrap?
Had I entered, or was I pacing the same limits:
The room brought forward to another landscape,
Its odd birds, its train, its street lamp
Stationed like an unmoving moon. At night, the cries
Assembled into the ordinary speech of lovers before love
As the train pulled up the space, passing and passing.
Were these categories to be kept – thief, clown, blind girl –
Or were they too narrowly forensic, too easily found,
The whining insatiable drift insufficiently modeled.
They were an invitation to appear, appease, applaud,
In short to respond, be magical.
In the old days we howled.
In the old days we chanted our lists until they
Were deciphered, lifted the leaves, touched the broken clay,
Counted the steps quickly, saying this is the one with key,
This is the one for whom I will awaken.

Source : Ann Lauterbach : If in Time, Penguin 2001.


*


Bleu impossible

Le bleu pas de chaussons contactés depuis la rue
cette comtesse promenade sur le pont pour trouver robe et chaussures
les souliers noirs pluie transparente sur la neige
les oiseaux se préparer à la danse la deuxième épouse
est revenue voguant le bleu
le pont dans une lumière d’or
les oiseaux dans la neige
tu as téléphoné
j’ai dit oui je
ne l’ai pas fait le bleu après l’avoir traversé
Et que l’obscur approcherait
dans des faisceaux de cristal
qui s’accumulent mais
dévêtu, dénudé
comme des épines ou des câbles ou là où
il ne peut y avoir de miroir
seule une masse encombrée de vide
comme quand celle assise ferme ses yeux
les veines sous la peau
ou la personne tombe
un carreau de cuisine sur sa joue.
Que l’obscur
s’approche sur quelques béquilles, lustré,
et le titre d’un livre
ou l’intérieur vide d’un livre
ou une parole remémorée.
Il n’y a pas de récit, sauf dans l’analogie de la neige
et le récepteur embarrassé
incarné, si bien qu’on imagine un coquillage dans un arbre
tandis que les cloches tintent en tierces discursives.
Les pierres reviendront, leur
grammaire ancienne
hissée vers la neige.
Et là un banc, un sentier.
Des oiseaux, ou chaussures, sur la colline.
Je ne peux expliquer
comment la dissolution
se change en signe pour le bleu après sa disparition
seule la lumière par laquelle le bleu est advenu
comme quand un corps fait signe
en levant la main
tournant la tête.
Et la marque dans la neige
est, disons-nous, une empreinte de pas
descendue dans le bleu
empreinte dans la neige
ou de la neige
remarquée, l’accord
requis, et la normale
progression de la neige vers le bleu vers le froid
logique, sans argument, ouverte à une fermeture
comme par rideaux mais pas
comment le rêve n’a
aucune justification pour ses objets, pas
comment le monde se replie en mutisme
comment les rideaux de soie sont enflammés
sentant dans les plis des rideaux de soie
d’intraduisibles effets
comme si nous pouvions toucher la lumière
la cueillir et la placer dans la bouche
exhaler une ombre audible,
un bleu des plus profonds, te dire
disant je disant toi.


pour Norma Cole

Source : Ann Lauterbach : Hum, Penguin 2005. Traduit de l’anglais (américain) par Jean-René Lassalle


Impossible Blue

The blue there are no slippers phoned from the street
the countess a walk across the bridge finding a dress and shoes
the black shoes transparent raining on snow
the birds to be ready for the dance the second wife
came back sailing the blue
the bridge in gold light
the birds in snow
you telephoned
I said I would I
did not the blue after crossing
And that the obscure would approach
in crystal sheaves
accumulating but
undressed, denuded
as of spines or wires or where
there cannot be a mirror
only the blankly encumbered mass
as when the sitter closes her eyes
the veins under skin
or the person falls
the kitchen tile on her cheek.
That the obscure
approaches with mere crutches, polished,
and the title of a book
or the blank inside of the book
or the recollected word.
There is no telling, except by the analogy of the snow
and the embarrassed receptor
embodied, so one imagines a shell in a tree
as bells chime discursive thirds.
The stones will return, their
old grammar
leaked upward through snow.
And there, a bench, a path.
Birds, or shoes, on the hill.
I cannot say
how the vanishing
turns to a sign for blue after it has left
only the light by which it became blue
as a body makes a sign
lifting the hand
turning the head.
And the stamp in the snow
is, we say, a footprint
down into the blue
print in the snow
or of the snow
noticed, the requisite
agreement, and the normal
progress from snow to blue to cold
logic, without argument, open to shut
like curtains but not
how the dream has
no proof of its objects, not
how the world folds into speechlessness
how the silk curtains are enflamed
feeling in the folds of the silk curtains
untranslatable effects
as if we could touch the light
pick it up and put it in the mouth
exhale audible shade,
the deepest blue, say you
saying I say you.


to Norma Cole


Source : Ann Lauterbach : Hum, Penguin 2005.



 

Ann Lauterbach est une poète étatsunienne née en 1942 et qui a enseigné dans diverses universités (Princeton, Bard). Sa poésie est philosophique dans ses questionnements, infusée par les arts plastiques dans sa représentation du réel en fragments et hybridités, et cependant lyrique dans son ton entre élégie et volonté de résistance. À partir de son livre Clamor (1991), qui traite d’un deuil, la fragmentation atteint aussi les parties de la phrase tout en gardant une conscience rebelle aux aléas. Elle peut toutefois développer des narrations poétiques, comme dans son cycle où elle introduit l’Alice de Lewis Caroll dans la « terre vaine » de TS Eliot. Dans son essai sur le philosophe Emerson elle écrit : « Au cœur de la pensée émersonienne se trouve un désir presque constant de réconcilier ce qu’il nomme ‘polarités’ en des manifestations de flux, circuits et cycles, relation et concordance. À l’intérieur de cette typologie de la réconciliation apparaît une immense invitation intellectuelle à explorer les formes capricieuses et mercurielles de la vie, à être digressif et dans l’indétermination. Il écrit : ‘Il n’y a pas d’installations fixes dans la nature. L’univers est fluide et volatile…’ »


Bibliographie sélective
Many Times, but Then (University of Texas Press, 1979)
Before Recollection (Princeton University Press, 1987)
Clamor (Viking, 1991)
And for Example (Penguin Books, 1994)
On a Stair (Penguin Books, 1997)
If in Time (Penguin Books, 2001) anthologie
Hum (Penguin Books, 2005)
The Night Sky (Viking, 2005) essais
Or to Begin Again (Penguin Books, 2009)
Under the Sign (Penguin Books, 2013)
Spell (Penguin Books 2018)
Door (Penguin Books, 2023)


Traduction française
Alice en terre vaine, Editions Joca Seria 2018, traduit par Maïtreyi et Nicolas Pesquès


Sitographie
Ann Lauterbach lit son poème « Hand (Giotto) » dans une vidéo de Lior Shamriz sur le motif de la main. Des sous-titres anglais sont enclenchables, approximatifs.

Une page en français sur Ann Lauterbach à l’occasion de son passage à la Maison de la Poésie de Nantes en 2019, avec à la fin un extrait vidéo de 5 minutes de sa lecture en anglais et français

Un dossier en anglais sur Ann Lauterbach avec bio, photo, poèmes sur le site du magazine Poetry

Lire un long entretien en anglais avec Ann Lauterbach, originellement publié en 2009 dans la revue Bomb Magazine

Vidéo d’une lecture d’Ann Lauterbach en 2019 à Paris, en anglais et français, avec la traductrice Maïtreyi, tirée des riches archives de l’association Double Change 



Un dossier de traductions inédites et présentation de Jean-René Lassalle