Marc Blanchet, « La hantise du classement », (III, 15, Hantologie)


Du rangement des bibliothèques et de la hantise des rencontres problématiques entre livres, langues et écrivains : celle de Marc Blanchet


 

La hantise du classement



Ma bibliothèque est rangée par langue. Les Grecs côtoient les Latins, avant L’Apocalypse, Le Livre de Job ou Le Cantique des Cantiques. Ensuite surgissent les Russes, les Tchèques, les Hongrois, la langue portugaise (ce qui suppose les auteurs brésiliens), la langue espagnole (castillane, galicienne ou catalane, Buenos Aires, Santiago ou Lima), le sous-continent indien (attention, là encore plusieurs langues, mais chez moi essentiellement le poète bengali Lokenath Bhattacharya), la langue allemande (deux bibliothèques Billy Ikéa, Allemagne, Autriche et la Suisse avantageusement représentée par Robert Walser), ainsi de suite avec la langue française au premier étage couplée aux langues italienne et anglaise (Dylan Thomas comme William Carlos Williams). Enfin, au grenier, à nouveau la langue française, beaucoup de poésie.


Ainsi ma Bibliothèque. Dans chaque langue, tout est classé par ordre alphabétique… du moins pour la première lettre. Parce qu’ensuite, pour la deuxième lettre, je refuse de mener ce travail fastidieux. Dès lors, tout part en vrille. Kubin précède Kafka, Ramuz apparaît avant Rabelais, Poe se retrouve à la gauche de Plath.
Une hantise apparaît : comment faire se voisiner ces auteurs et autrices si je ne suis plus la logique de l’alphabet passée la première lettre ? Vais-je provoquer des bouleversements ? Comment Maurice Blanchot va-t-il considérer un jeune auteur en B après L’entretien infini ? N’est-il pas prudent de caser tous mes Beckett après lui ou d’assurer une histoire de la Littérature plus évidente en plaçant après Blanchot les trois gros volumes Charles Baudelaire au Club français du livre ?


Aussi à chaque fois, je m’évertue à établir des accords, non sans rêver de discussions secrètes puisque la Littérature rumine d’échanges profonds, quasi océaniques. Peuvent-ils, ces écrivains si différents, apprendre les uns des autres ? Balzac souhaite-t-il écouter les réflexions de Bailly, Nerval s’émerveiller de la poésie de Nimrod ? J’imagine parfois que Paul Celan passe par Joseph Roth pour envoyer un mot à Nelly Sachs, ou que Melville parle de son Bartleby à Yeats avec Shakespeare comme entremetteur. Mais Goethe est-il prêt à faire un saut par-dessus Hugo von Hoffmanstahl pour rendre visite, du moins pour l’après-midi, à Elfriede Jelinek ?
De pires conjonctions sont à craindre. Claudel à côté de Cendrars. Hölderlin collé à Handke. Truman Capote en bout de C contre un début des écrivains en D représenté par Emily Dickinson. Ne suis-je pas en train de faire courir un danger à la vibration sourde qui constitue toute bibliothèque ? Vont-ils sincèrement échanger avec bienveillance tous ces livres, ces auteurs ? Ne vont-ils pas se haïr en se lisant mutuellement ? Oh bien sûr Thomas Bernhard a lu Georg Büchner. Ils pourraient éventuellement s’entendre ces deux-là. Seulement je crains que des hiatus apparaissent, que des incompréhensions se multiplient, que ces ouvrages confondus à des auteurs, et l’inverse, plus que se détester entre eux, ne m’en veuillent.
Chacun va être perturbé par le chaos du voisin. Impossible d’avoir la paix. Ensuite, ils m’accuseront d’avoir renouvelé, dans des combinaisons douteuses (qui relève presque de l’inculture) la querelle des Anciens et des Modernes.


Parfois, je pense viser juste. Michaux peut échanger avec Mallarmé. Pour combien de temps ? Mallarmé ne va-t-il pas chercher à renverser Une vie dans les plis d’Un Coup de dés ? Je parlais d’Edgar Allan Poe : ne va-t-il pas juger ses récits fantastiques moins perturbants que La Cloche de détresse de Sylvia Plath ?
Comment ne pas s’inquiéter face aux personnalités d’écrivains d’une bibliothèque où tout fout le camp après la première lettre ? Comment, diable, imaginer la rencontre de Colette et Chateaubriand ? N’ai-je pas créé un monstre plus qu’une bibliothèque ? Cet être difforme, incohérent, fait de disputes et d’électricité, est-il ma créature ?
Classer autrement, plus précisément, plus rigoureusement, je ne l’ai jamais fait (pareil pour les livres d’art : Titien à côté de Tàpies, franchement !) Victime de mes propres perversions, je continue. Je pousse, dans un rayon déjà chargé, un Paul Valéry contre un Franck Venaille. Ne ferais-je pas mieux de placer Villon entre les deux ?
Erreur ? Espoir ? Je n’en saurai rien. La Littérature se poursuit au-delà des classements. Elle a moins peur d’elle-même que de la manière dont nous l’appréhendons. Les écrivains du monde entier vous le diront : on peut apprécier un auteur fort différent de soi sans jamais y faire allusion. La Chartreuse de Parme contre Vol de nuit, quel mal y a-t-il à cela ? Parfois je frémis également quand je vois chez moi trois traductions de La Divine Comédie, une hydre à trois têtes !


Toutefois, je demeure prudent. Et l’avoue : la chose me hante, littéralement. Joubert et Jaccottet, je veux bien. Mais prenez Giono contre Gilbert-Lecomte. Quelque chose m’inquiète, une crainte infondée vraisemblablement. À la prochaine occasion, je déplacerai un volume – ou une œuvre. Je n’ai pas de Giraudoux sous la main. Heureusement, le G de Giono est suivi du H de Hugo. À moins que l’auteur des Misérables n’ait rien à dire à celui d’Un roi sans divertissement. Et encore, il y a pire : quand une langue se frotte à une autre. Ne sommes-nous pas alors proches d’un cataclysme ? Au bout de la langue italienne, je vois qu’Andrea Zanzotto se tient auprès de Louisa May Alcott. Au secours !


Au jour le jour, je vis dans la hantise la plus littéraire qui soit. Une chose est claire (elle fut vite comprise et décidée) : j’ai placé mes propres livres à l’écart de la langue française, près d’ouvrages consacrés à la grammaire. Est-ce vraiment une bonne idée ? Les mots s’alignent sur des pensées, et peut-être de terribles secousses vont bientôt se faire sentir. Que se passerait-il si je plaçais mes livres entre Maurice Blanchard et Maurice Blanchot ? Oserais-je m’installer, en toute logique alphabétique, avant l’auteur du Livre à venir ? Courage, essayons ! Après tout, l’anagramme parfait de « Maurice Blanchot » n’est-il pas « Oui Marc Blanchet » ?

Marc Blanchet

 

Liste des noms cités par Marc Blanchet : Alfred Kubin, Andrea Zanzotto, Antoni Tàpies, Blaise Cendrars, Charles Baudelaire, Charles-Ferdinand Ramuz, Colette, Dylan Thomas, Edgar Allan Poe, Elfriede Jelinek, Emily Dickinson, Franck Venaille, François Rabelais, François Villon, François-René de Chateaubriand, Franz Kafka, Friedrich Hölderlin, Georg Büchner, Gérard de Nerval, Henri Michaux, Herman Melville, Honoré de Balzac, Hugo von Hoffmanstahl, Jean Giono, Jean Giraudoux, Jean-Christophe Bailly, Johann Wolfgang von Goethe, Joseph Joubert, Joseph Roth, Lokenath Bhattacharya, Louisa May Alcott, Marc Blanchet, Maurice Blanchard, Maurice Blanchot, Nelly Sachs, Nimrod, Paul Celan, Paul Claudel, Paul Valéry, Peter Handke, Philippe Jaccottet, Robert Walser, Roger Gilbert-Lecomte, Samuel Beckett, Stéphane Mallarmé, Sylvia Plath, Thomas Bernhard, Titien, Truman Capote, Victor Hugo, William Shakespeare, William Butler Yeats, William Carlos Williams