Timchenov (1967-2007), poète russe souvent malade, toujours pauvre, difficile de caractère et alcoolique. Il fit également une œuvre de flammes.
Le recueil de Timchenov publié par Alidades s’appelle Gagarine et la mort, on croit comprendre vers quelle époque ce texte regarde, mais non, il s’agit d’autre chose. Timchenov mourra jeune, zébrant la poésie comme une étoile maudite, pourtant reconnue et soutenue en son temps, ce dont il ne semblait pas vraiment avoir cure !
Gagarine et la mort, « Long poème narratif aux tonalités oniriques, hallucinées parfois, est un texte inclassable » nous dit Emmanuel Malherbet son traducteur, dans sa postface. Le poème raconte en effet la fascination d’un technicien dans une boulangerie industrielle pour Gagarine, l’astronaute. Cette fascination quelque peu délirante nourrit son caractère déjà mystique et ses tourments par rapport à la mort.
Comme souvent chez les Russes, Ignatiev, l’ouvrier, passe d’un état à un autre en un temps record. Ce qui occasionne une langue particulière chez Timchenov, complètement malmenée et recréée, qui ne perd pourtant pas de vue son but, et donne ce texte à lire comme quelque chose qui pourrait exploser en plein vol. Il a dû être bien difficile à traduire.
Ignatiev est bizarre, il mesure le ciel :
« Quand il arrivait, tous riraient dans son dos :
Dis-donc il en bave notre Gagarine.
Le technicien souriait en retour ;
Avec ses bras, il faisait l’avion » (p.11)
Lui délire sur des « vols cosmiques dans les mondes intérieurs » (p.13), pensant que la mort serait une solution :
« La mort comme moyen de traverser
l’espace interstellaire, –
disait Ignatiev, –
et c’était dans la droite
ligne de l’idée de permanence
qu’il avait l’an dernier exposée
par écrit à l’ingénieur chef :
à chaque fois l’ingénieur indigné
trépignait et le mettait dehors. »
(P.15)
Dans la seconde partie, Traité de la mort, Ignatiev parle à la première personne, quel étrange voyage fait-il en réalité, si réalité signifie quelque chose pour lui ?
« Je vole après un autre », écrit Timchenov,
« et moi tombant de cette ligne, je
m’extrais – avec l’espace et le rêve.
Par les lois bizarres de quelque mutité
Mon cri se change en aile blanche ! » (p.19)
C’est une expérience de dédoublement, de voyage cosmologique, d’une grande clairvoyance, ces quelques pages sont, je crois, les plus belles du livre. Puis, Deuxième vision clôt le recueil, quand Ignatiev retombe dans le silence et la solitude. Il se finit comme un conte, il faut le lire ainsi, y compris par rapport aux autres personnages. Son entourage ne comprend pas toujours mais on l’accepte également comme il est. Mais lui seul poursuit « Gagarine » dans l’espace.
Il me semble que c’est aussi un autoportrait de Timchenov.
On ne saura pas s’il a fini par trouver où voler.
Gagarine était le nom de ce prétexte au vol.
Isabelle Baladine Howald
Andreï Anatolievitch Timchenov, Gagarine et la mort, traduction d’Emmanuel Malherbet, Alidades, Petite Bibliothèque Russe, 2025, 37p., 6€, sur le site de l’éditeur