Christian Désagulier a plongé ici pour Poesibao dans ce fort impressionnant ouvrage de plus de 1500 pages, autour du haïku.
C’est Jean-Hugues Malineau qui m’a présenté le haïku* par l’entremise de l’Anthologie promenade de Maurice Coyaud répondant au titre facétieux de Fourmis sans ombre (Phébus, 1978), et pour m’accompagner en promenade Mono no Aware, le sentiment des choses de Jacques Roubaud (Gallimard, 1970) ainsi que les Cent phrases pour éventail de Paul Claudel.
Il me semble aujourd’hui, alors que près d’un demi-siècle s’est écoulé et que j’ai lu des haïkus par milliers, que tout se passe comme si les poèmes de Claudel et Roubaud étaient les traductions suprêmes de poèmes japonais, comparées aux plaisants haïkus traduits par Coyaud où Bashô, Taigi, Buson, Issa, parmi beaucoup d’autres haïkistes, de haïjins, sont à l’honneur.
Des haïkus ? Pas si sûr. Pascal Hervieu m’apprend que les plus célèbres haïkistes connus en France, Bashô (1644-1694), Buson (1716-1784), Issa (1763-1828), n’ont jamais vraiment écrit de haïkus mais des hokkus. C’est Shiki Masaoka (1867-1902) le premier qui a gravé au pinceau sur papier de riz le haïku précurseur, défini l’état d’esprit différentiel de ses hokkus prédécesseurs, issus du haïkaï-hokku qui, depuis Bashô, avaient pris leur indépendance des joutes poétiques traditionnelles, les rengas.
Le hokku, ce poème bref hyper-codifié de 31 sons répartis en 3 segments de 5, 7 et 5 mores**, verticalement alignés sans alinéa, comprenant pour « simplifier », (1) un événement « qui fait frémir » comme écrit Jean Follain ; (2) un kigo ou mot de saison ou s’y rapportant, d’origine végétale, climatique, appartenant à ces lexiques faits pour ; (3) un kireji qui apporte une pause rythmique grammaticale ou une cadence finale; (4) un mot-oreiller, en sorte de comprimé sémantique pour la satisfaction économique du nombre de mores ; excluant (5) toute incarnation affirmée, le « je » ipséiste, ce bannissement participant d’un « neutre » qui ressemblerait à celui que Roland Barthes a défendu, ce « haïku, le neutre désirable » auquel il a consacré un séminaire, le hokku devenu haïku après retrait des menottes au « je ».
Comparativement, notre sonnet n’est pas en reste en matière et manières de contraintes au regard des innombrables possibilités métriques offertes par ces 14 vers d’un bloc ou répartis en quatrains et tercets 4/4/3/3, selon des combinaisons de rimes rythmantes innombrables, féminines ou masculines en fonction de l’« e » caduc, ou dépourvu de rimes, sans assonances ni allitérations, qui aboutit au sonnet « neutre » dirait-on, de 4 à 14 pieds par vers à césure variable, où le 12 alexandrin hexamétrique hugolien, déréglé par Verlaine et Rimbaud, finit par l’emporter, dont l’essentiel des sonnets français paradigmatiques a été recensé dans les Quasi-cristaux de Jacques Roubaud (1632 pages, Yvon Lambert, 2011).
Sonnet ou haïku en liberté dans leurs champs respectifs de contraintes desquelles ils se nourrissent, par leur potentiel effectif propre sur nos percepts et nos affects : ce que toutes contraintes de composition prosodique, comme on sait, recèlent de virtualités susceptibles d’emporter les lecteurs à une adhésion émotionnelle.
Le Bouquin du haïku dont le nombre de pages est du même ordre d’épaisseur que les Quasi-cristaux, est à approche multiple, composé de sagaces entrecroisements. À la fois (1) livre d’Histoire du Japon de la fin du XIXe à celle du XXe siècle ; (2) compilation de vies des haïkistes illustres s’inscrivant dans la frise chronologique de cette Histoire heurtée, depuis son entre-ouverture à la fin de l’ère Meiji (1868-1912) jusqu’à l’ouverture en grand de l’archipel au profil d’huître à notre Occident, à ouverture forcée après Hiroshima et Nagasaki ; (3) prolifique anthologie de haïkus diachroniques à la vie de leurs auteurs depuis Shiki Masaoka jusqu’à Ishida Hakyo (1913-1969).
Où l’on découvre dans Le Bouquin que les femmes ont été nombreuses à s’exprimer par haïkus, au-delà de ces génies tutélaires que sont Murasaki Shikibu (v. 973-v. 1014, Le dit du Genji) et Sei Shonagon (v. 1000 – ? Notes de chevet), ces Proust et Perec nippones. Ainsi retrouvera-t-on au § haïku de femmes, Sugita Hisajo, Mitsuhashi Takajo, Nakamura Teijo, etc...
Shiki que ses camarades haïkistes, haïjins actifs à Matsuyama, « la Mecque du haïku », Hekigoto Kawahigashi (1873-1937) et Kyoshi Takahama (1874-1959) pousseront dans ses retranchements évolutionnistes avec la brève complicité de l’ami Soseki Natsume (1867-1907). Shiki prônant un haïku écrit sur le vif, immanent, en sorte de croquis tout en conservant kigo et kireji mais relâchant la bride au « je », cet objet moderne importé d’Occident.
Cette mise au point et ces traits de fonctionnement accomplis au cours de phrases d’armes aux estocs portés à la pointe du pinceau depuis un tatami de douleurs, la tuberculose osseuse ayant remporté tôt la partie, Shiki légataire universel d’un héritage poétique libérateur qui fait encore florès aujourd’hui au Japon, dans les journaux quotidiens et partout dans le monde (voir les étagères du rayon « Poésie japonaise » en librairie), « La poésie doit être faite pas tous. Non par un ».
Des vies racontées à partir des minutes des réunions méticuleusement consignées par les haïkistes lors d’échanges épistolaires, théorisant et pratiquant dans les revues, réunions auxquelles Pascal Hervieu nous invite et comble en auditeur libre. Une mention spéciale pour la revue Hototogisu fondée par Shiki aux prémices du haïku, débats toujours orientant la recherche d’une quintessence, qui serait accordée comme un banjo au lieu qu’un shamisen, par un « je » absent omniprésent à son temps.
Le haïku tel qu’il s’est revendiqué et développé à partir la revue Hototogisu fondée par Shiki dont on suit les évolutions et les réactions rhétoriques dans Le Bouquin, perpétuant ou prohibant le kigo ou le kireji, gagnant ou perdant en personnalisation, selon les contraintes esthétiques et socio-politiques du moment – une période, un haïku pouvait vous envoyer en prison –, mais demeurant ce dispositif poématique sensible à la moindre vibration sonore, visuelle, olfactive ou gustative, nous sommes au pays des saveurs où le fade a de ces intensités !
Le glissement du haïku, ses évolutions simultanées et successives dans le sens d’un relâchement ou resserrement des contraintes de composition depuis le haïku, « tonal » admettant de strictes modulations jusqu’au haïku libre, « chromatique » entendu et vu, nous sont exposés dans un style allègre, captivant au point que l’on ne compte pas les pages fragiles de finesse, tournées précautionneusement se lisant.
Car cet ouvrage a tout pour nous inciter à aller plus loin, même s’il nous entraîne déjà jusqu’à l’horizon, comment la production poétique des haïkus suit l’horloge solaire et les vicissitudes quotidiennes, nous sommes au pays du Soleil Levant et du shintoïsme aussi bien que sur une Terre où le soleil se couche, en conscience de la relativité du temps einsteinien, horloge au cadran gradué des évènements historiques où le Japon a subi son lot d’extrêmes, de persécutions, de guerres sacrificielles dans l’océan Pacifique, d’expérimentations atomiques grandeur nature, de tsunamis et de séismes dont celui terrifique du Kanto (1923), de fusion des cœurs de centrale nucléaire à Fukushima : ce dont les haïkus rendent compte en 5/7/5 mores…
Un Bouquin anthologique où les haïkus ne sont pas classés par saison ou par kigo de façon conventionnelle mais par haïkiste selon une progression historique croisée des spécificités de leur production : Les précurseurs, Le haïku libre, Le haïku des romanciers, 1er septembre 1923 (jour du séisme du Kanto), Les divinités protectrices de la loi, Les 4S et la description objective, Haïku de femmes, Le nouveau haïku avant, pendant et après la guerre, De nouveaux talents, La quête de l’homme.
À cet égard, les traductions des haïkus de Pascal Hervieu sont admirables en tant qu’elles restituent l’évènement avec une expression sémantique qui fait sinon fourmi, mouche, un sentiment de la chose, ce qui est énorme, même si ce qui permettrait de distinguer le style de chacune et chacun des haïkistes ne relève que d’une approximation possible, tant l’écart de langues est immense, phonétiquement et grammaticalement, et si elle ne nous fait percevoir que la partie visible du spectre mais du diamant taillé, fut-ce à 49 facettes au lieu qu’à 17.
« De la musique avant toute chose… » au son creux du shamisen à trois cordes et plectre d’ivoire sucré du chaud shakuatchi, flûte longue et droite, « … / Et pour cela préfère l’Impair /… » de 5 ou 7 mores, « … / Plus vague et plus soluble dans l’air, / Sans rien en lui qui pèse ou qui pose /… », comme dit si bien le bon Verlaine…
Il fallait bien un Bouquin d’épaisseur biblique pour cela, travail de compilation, de classement et de recoupement, travail de traduction sinon de bénédictin, de moine shintoïste, et le talent de rendre passionnant ce savoir à lire, ces sentiments à éprouver.
Un autre monde, le nôtre.
Christian Désagulier
« Le Bouquin du haïku », édition et traductions de Pascal Hervieu, 1536 p., éditions Bouquins, 2025, 38€
* Un haïku / des haïku ainsi que Pascal Hervieu l’orthographie ? En A.P.I. (Alphabet Phonétique International), haïku tel qu’il s’écrit en japonais suivant le système romaji, se prononce /ha.i.ku/ soit comme haïkou à la française dont le /h/ est faiblement expiré. D’après les rectifications orthographiques françaises de 1990, des haïkus prend un « s » comme un scénario / des scénarios quand même des scenarii prononcé à l’italien (avec un « ii » valant deux mores**) est accepté. Comme des Alpes, « Vérité au‑deçà des Pyrénées, erreur au‑delà » écrit Montaigne, où haïkou se prononce raïkou avec le « r » raclé de la jota (/xɔ.ta/ en A.P.I.), Montaigne que Pascal Hervieu a traduit … du japonais (Vivre à propos, Flammarion, 2009). S’il a choisi d’écrire un haïku / des haïku dans Le bouquin en nipponophone qu’il est, langue où le pluriel ne se marque pas, on aura noté que j’écris un haïku / des haïkus en précisant ici que le « u » se prononce « ou » comme en romaji. Il me pardonnera ce compromis assorti de la présente note.
** De more unité de temps phonologique valant une syllabe brève ou une portion de syllabe longue, lequel mot provient du latin mora signifiant pause, ou comment se comptent les pieds en japonais.
Un choix de textes
Masaoka Shiki, 1867-1902
les courges fleurissent
un mort que la morve
étouffa
un tonneau de morve
le jus de courge
ce sera trop tard
avant-hier
même ce jus de courge
on en a pas tiré
Les trois ultimes haïkus de Shiki
Ogiwara Sensui, 1884-1976
des prothèses de pieds et des prothèses de mains
et aussi ping pong
le va-et-vient d’un son
1940 (p. 216)
après avoir planté le riz
l’eau qui lave les pieds
une eau qui va à la rivière
1946 (p. 219)
Natsume Soseki, 1867-1916
mourir homme
naître grue
brusque retour du froid
1897 (p. 232)
Akutagawa Ryunosuke (dit Gaki), 1892-1927
chaleur
le nez du papillon
ressemble à un ressort
1918/1926 (p.252)
Tomita Moppo, 1897-1923
les culs des vaillantes fourmis
tous rutilants
soleil de printemps
1918 (p. 276)
abêti par la maladie
soudain je vois ma mort
le midi sur les cerisiers
1921 (p. 280)
Maeda Fura, 1884-1954
pfui pfui
une vieille bouche
crache des pépins de melon
1946 (p. 305)
Mizuhara Shuoshi, 1892-1981
loin des fleurs de cosmos
sous le papillon maintenant
la profondeur de la vallée
Kawabata Bosha, 1897-1941
avec douceur
elle tire le fil du cerf-volant
un enfant sur le dos
1915 (p. 533)
Sugita Hisajo, 1890-1946
au printemps le froid encore
on l’a abandonné
le lapin des neiges
1935 (p. 663)
Nakamura Teijo, 1900-1988
ciel brouillé sur les cerisiers en fleurs
j’écaille un œuf dur
il se mit à étinceler
1936 (p. 705)
Mitsuhashi Takajo, 1899-1972
dans une fleur de liseron
un homme
recherche des rêves obscènes
1936 (p. 846)
un papillon vole
vole pensai-je en moi-même
une violette dans ma paume
1924-1928, (p.852)
Hino Sojo, 1901-1956
une pivoine
une fleur une seule
inépuisable spectacle
1946, (p. 945)
Akimoto Fujio, 1901-1977
le froid sur ma poitrine
je jette un œil sur mes vêtements de prison
ils n’ont pas d’ourlets
1941 (p. 997)
Saito Sanki, 1900-1962
chaque fois
que la petite fille tire la langue
un peu de neige à son sommet
1955 (p. 1020)
Ishida Hakyo, 1913-1969
ces jours et ces mois
là-bas dans les lointains
avec l’indigo des belles-de-jour
1942 (p. 1405)
