Adeena Karasick, un dossier de traductions inédites par Jean-René Lassalle


Jean-René Lassalle invite ici le lecteur de Poesibao à découvrir le travail de la poète canadienne Adeena Karasick. Traductions inédites.




À checker (extrait)

Brouette Rouge (luisante de pluie) rencontre les Poulets Colériques
Gargantua et Pantagruel écoutent Ils Pourraient Être Géants
Narcisse entend Écho et ses Hommes-Lapins
Flanquegueule lit sur Lèvres Sans Mérite
Hugo Ball chante Bienvenue au cabaret, vieux pote
Totale Syntaxe loge dans Total Recall
George Oppen opine de la syntaxe
Père Ubu ouït les Poupées de Viande
Allen Ginsberg se fie à son esprit
L’esprit d’Antonin Artaud est dans un Ombilic de Limbes
Michael Palmer stocke son alphabet au Huitième Ciel
Paul Bowles perce la texture du Ciel Protecteur
Des textiles de Maria Damon exposent une Poétique du Tout
Les jumelles Grady vont au Théâtre et son Double
Antonin Artaud a offert l’Art de la Mort
Annie Sprinkle partage l’Art de Petite Mort
Jacques Lacan propose le objet petite a
Louis Zukofsky donne un grand A
Lucrèce et Shining s’échangent De ReROUGE Natura
Marcel Duchamp aime la Fontaine de Sang
Charles Bernstein se mue en Écoute Attentive de Bruit Caché
La Mariée Mise à Nu par ses Célibataires écoute Barenaked Ladies in naturalibus
Ron Silliman et R. Eliezer ben Yehuda chantent au Tjanting
Ludwig Van bouquine le Grand Piano
Blondie exige « Appelle-moi »
Walt Whitman traverse sur le ferry de Brooklyn en route pour Ikea® entonnant Chant de Moi-Même
Dylan Thomas visite Point Vert
Marie mère de Dieu se joue Vierge Volante
Alexa n’est plus disponible
Caravaggio paye à Belagio
Robert Creeley lit L’Île au Club Côtier
T.S. Eliot va voir Terre Vaine Ado
Dante descend en Enfer
Dolce & Gabanna adorent Dulce et Decorum Est
Kenneth Goldsmith pénètre Suck City pour copier les Amers Raisins de la Colère
Wittgenstein vérifie son cas
Francis Ponge s’en imbibe
L’Être est inexprimable

Source : Adeena Karasick : Checking In, Talon Books 2018. Traduit de l’anglais (canadien) par Jean-René Lassalle.


Checking in (extrait)

Red Wheelbarrow (glazed with rainwater) is beside the Angry Chickens
Gargantua and Pantagruel are listening to They might be Giants
Narcissus is listening to Echo and the Bunnymen
Smashmouth is reading Lip Service
Hugo Ball is singing, Come to the Cabaret, old chum
Total Syntax is in Total Recall
George Oppen is opening syntax
Père Ubu is listening to the Meat Puppets
Allen Ginsberg is trusting his own mind
Antonin Artaud’s mind is in Umbilical Limbo
Michael Palmer is storing his alphabet in the Eighth Sky
Paul Bowles is piercing the fabric of the Sheltering Sky
Maria Damon’s fabric exposes the Poetics of Everything
The Grady Twins are going to the Theatre and its Double
Antonin Artaud shared L’art de le Mort
Annie Sprinkle shared L’art de le petite mort
Jacques Lacan shared le objet petite a
Louis Zukofsky shared un grand A
Lucretius and The Shining shared De RE(D)RUM Naturum
Marcel Duchamp likes The Fountain of Blood
Charles Bernstein is Close Listening to Hidden Noise
The Bride Stripped Bare by her Bachelors is listening to Barenaked Ladies
Ron Silliman and R. Eliezer ben Yehuda are Tjanting
Ludvig van is reading the Grand Piano
Blondie is asking you to call her
Walt Whitman is crossing Brooklyn Ferry en route to Ikea® singing Song of my Shelf
Dylan Thomas is in Greenpoint
Mary, Mother of God is flying Virgin
Siri is not available.
Caravaggio is at the Bellagio
Robert Creeley is reading Island at the Shore Club
T.S. Eliot is listening to Teenage Wasteland
Dante is in Hell
Dolce & Gabbana like Dulce et Decorum Est
Kenny Goldsmith is in Suck City reading the Sour Grapes of Wrath
Wittgenstein is weighing his case
Francis Ponge is sopping it up
Being is unspeakable

Source : Adeena Karasick : Checking In, Talon Books 2018.

*

Sefer Yetsirah : traduction homophonique 1.9

Dix Sephiroths de Néant :
            Dense phrasé rogné en
L’un étant le Souffle du Dieu Vivant
            Lune assoiffée de Déversement
Sacré et bienheureux en soit le nom
            Encrés dans les heures de mémoire
de la Vie des Mondes
            y sont lavés les Mots
La voix de souffle et de parole
            Du suave flouté dépareillé
Cela est la Langue Sainte.
            Voilà le Labyrinthe.

Source : Adeena Karasick : The House that Hijack built, Talon Books 2004. Traduit de l’anglais (canadien) par Jean-René Lassalle.


The Sefer Yetzirah : Homolinguistic translation 1.9

Ten Sefirot of Nothingness:
            Tense phrasing wrought tinged
One is the Breath of the Living God
            with Oneiric writhing with heaving Glut
Blessed and benedicted is the name
            Blazon’s dictic is to memory
of the Life of Worlds
            like the Defilement of Words (is to)
The voice of breath and speech
            The suave broth of scission
And this is the Holy Breath.
            This is the Labyrinth.

Source : Adeena Karasick : The House that Hijack built, Talon Books 2004.

*

Phalange bluff

Entrejambe entravée excés
d’une agrégeante grammaire, une
frénésie liturgique
ou orgie de contre-façons

Comme un gang sur parasanges
ou historia d’oratorio rotatif

doucement inter-aléas,

            en arrangement de rangées. Donc / dégelez- /
            moi. / en scarifications trainardes
            quand s’escrime le secret

Dans la gageure d’une silhouette.
Dans des distances emblasonnées.

Quand elle son postulat éclaté
creusa larges tranchées dans les fronts

Dans un fondu dénouement cognoscendi, un
requiem equium
trace tapie dérape-bordure en primomaigreur.

Alors coulez-moi de formules en sordide flot de ponctue-excédents

            Et je parlerai enjôleuse
            lorsqu’intenté sauv(et)age bâfre torrentiel
            tes cris axillaires sur spirales de mémorance
            ressemblance, contrebalance, abandonnés au descant
            scansion crânante teintant tropes
            tailladés. où magma d’anagrammes s’épanche
            dans mon intérieur chagriné je dis

Aussi intègre le programme

compactée en cadre de bouquet-tourniquet
une beaucoup de grâce greffe
arc-boutée au bord d’une ferveur
encrème ses virtuosos et vois
une simple shcolie / m’éclaboussant

Dans la violente rhétorique de vertigineuses exigences
Dans l’insupportable profondeur d’un
abject tourmentant malheur, raille équarrie failles de dépôt

            dans des simulacres de séduction ou

une succion de risque astérisque soliment surfaçant en
re-sil(i)ence qui rince iliaque du siècle secourant

dans l’éthique de tes exidas caresses
quand agon excisé lors langue // Dans la charnière limite d’un
schisme fissible. Dans la
tendre noirceur d’un décor choque-flux,

            insignes cendres signalent
            cinis signant
            où cenere console cendrée en

insinuante signeurie ignis
salus sur écluse sanguine
cum alius, déchets denticulés
sous un manteau de mutilations
avec grandeur.

Source : Adeena Karasick : Genrecide, Talon Books 1996. Traduit de l’anglais (canadien) par Jean-René Lassalle.


Phalanx swank

Trammeled inseams excess
of an aggregative grammar, a
liturgical splurge
or a forgery orgy

Like a parasang gang
or an oratorio rotary story

gently inter alea,

            in rank array. So slay
            me / down. / in laggard scars
            as secrecy ekes

In a silhouette bet.
In the blazoned distances.

When her posit sprung
cut broad trodden fronts

            In a cognescendi blend ending. a
            requiem equium
            lurk spur skid brims in prim slimmery.

So, formulae me down now in a squalid swill of surplus punctuates

            And I will speak coaxingly
            as sal(v)age intent torrents crops
            yr axillae cries in spirals of rememberance
            resemblance, inbalance, abandoned in descant
            scansion flant tint tropes
            torn. as anagram magma spreads
            into my interior is grieving i sd

So, get with the programme

crammed in cadre tourniquet bouquet
a beaucoup de grace grafts
backed on the brink of keening
cream her virtuosi see
a scholium only / that spumes me

In the violent rhetoric of vertiginous exigencies
In the unbearable distance of
abject vertigo woe, scoff hewn depot flaws

            in the simulacra of seduction or

asterisk risk suction seulment surfaces in
re-sil(i)ent swill iliac de siecle succours

in the ethics of yr exida caresses
when excised agon so langue // In the hinged limit of
fission schizm. In the
sweet darkness of stun gush garnish,

            insignia cendres signal
            cinis signs
            as cenere solace cinders in

insinuant signeury ignis
salus in sanguine sluice
cum alius, waste serrates
in raiment maims
and greatly.

Source : Adeena Karasick : Genrecide, Talon Books 1996.



Adeena Karasick est une poète expérimentale canadienne née en 1965 qui enseigne à l’université à New York. Elle se reconnait dans sa culture juive mais elle aime en transgresser les codes, par exemple dans sa réécriture homophonique (jouant sur les sons des syllabes plus que sur le sens) du texte cabbalistique Sefer Yetsirah. Adeena Karasick est autant influencée par la philosophie postmoderne de Derrida et Lévinas que par les avant-gardes littéraires comme le mouvement Language de Charles Bernstein. Sa poésie plutôt incantatoire en performance mêle ce substrat intellectuel à un environnement urbain populaire (saturé de rap, pop, médias et internet) en un flux kaléidoscopique qui répond à certains malheurs (privé, sociétal, historique) par un langage concassé, sensuel, ludique et dramatique, auto-ironique, énergisé, parfois provocateur. Élargissant le champ de sa poésie écrite par des typographies variées et des collages dadaïstes d’images superposées, elle collabore aussi avec le vidéaste Jim Andrews pour créer des vidéo-poèmes, et avec le trompettiste Frank London (du groupe Klezmatics) pour réaliser une poésie orale musicale (dernièrement dans une révision féministe du mythe de Salomé). Adeena Karasick est venue à Paris en 2011 dans le cadre des lectures Ivy Writers.


Bibliographie sélective
The Empress has no Closure, Talon 1992
Mêmewars, Talon 1994
Genrecide, Talon 1996
Dyssemia Sleaze, Talon 2000
The Aragula Fugues, Zasterle 2001
The House that Hijack built, Talon 2004
Amuse Bouche, Talon 2009
This Poem, Talon 2012
Salomé Woman of Valor, Gap Riot 2016
Checking in, Talon 2018
Aerotomania, Lavender Ink 2023
Ouvert Oeuvre Openings, 2023 (livre d’artiste avec le typographe Warren Lehrer)


Sitographie

Bio, photo et poèmes sur le site de l’université de Toronto

Adeena Karasick lit “This Poem”, une logorrhée ironique sur la structuration d’un poème, à rapprocher de ses déformations de messages minimalistes des réseaux sociaux dans « Checking in » (À checker)

Dossier et entretien avec Adeena Karasick dans le journal Jewish Independent : « A duty to play with language » (Un devoir de jouer avec le langage)

Vidéo-poème d’Adeena Karasick, extrait de son cycle « Book of Luminations », un de ses réecritures des figures féminines juives comme Salomé, ici d’une pleureuse antique du Livre des Lamentations.


Dossier de Jean-René Lassalle. Traductions inédites.