Yves Namur, « Les plis du mensonge », lu par Marc Wetzel (III, 15, anthologie commentée, notes de lecture)


Avec Yves Namur, la poésie devient supplique inquiète, cherchant dans le mensonge même une parole capable de sauver toute existence.


 

 

 

Dis-moi quelque chose
Qui vaille vraiment la peine

D’être descendu de l’échelle
D’être allongé sur le sol
Et de le chanter

Comme le font les ténèbres (fr.2)


Dis-moi quelque chose
Qu’on effacera aussitôt dit

Laissant ainsi le temps clair
À lui-même
Et le vide au vide

Dont nous sommes intimement faits (fr.8)


Dis-moi quelque chose
Qui mènerait le pèlerin jusqu’à lui-même

Au cœur de la forêt
Sans ombre sans passé ni devant
Avec pour seul repère

Le vide et son plain-chant (fr.27)


Dis-moi quelque chose
À sauver du trou

Quand une langue ne parle plus
Quand l’eau se ment à elle-même
Et au puits des assoiffés

Quand mourir est un mot de trop (fr.33)


Dis-moi quelque chose
Et les pas dans la neige en seront

Tout étonnés
Tant il y a beaucoup à savoir
À entendre et à espérer

Dans le jardin du solitaire (fr.57)


Dis-moi quelque chose
Qui réponde à la soif des oiseaux

Si par hasard ou simple inattention
Leurs bols s’étaient vidés
Ou s’en étaient allés avec nos pensées

Et nos soucis ailés (fr.68)


Dis-moi quelque chose
À aménager dans l’inhabitable

Qui fasse d’un lieu enterré
Une fenêtre ouverte où la mer
Entrera avec ses bonnes intentions

Et son bleu de travail (fr.83)


Dis-moi quelque chose
Qui vienne du nuage chiffonné

Des fruits trop mûrs
Des serments qui n’en étaient pas
De ces nuits pâles

Qui secouaient en vain les draps (fr.87)


Dis-moi quelque chose
Pour sauver ce presque rien

Qu’on entend gémir
Entre la porte ouverte et le terrible
Entre l’abîme

Et nos cœurs empaillés (fr.94)



Yves Namur ne demande pas l’impossible. Il mendie seulement (à quelqu’un qui les lui murmure et confie) un énoncé, une phrase, une formule – qui fassent l’impossible. Il suggère qu’on lui fasse entendre de quoi changer la vie. Il procède donc par suppliques.
La supplique n’est pourtant pas le fort du médecin. Ce qu’il s’entend ordinairement dire, on le sait : au mieux, de savants (mais professionnels) avis de collègues, des bilans d’analyse ou d’exploration n’« exprimant » que leur efficacité impersonnelle, et des confidences de malades, par principe partiales, partielles et souffreteuses (jamais de remarques désintéressées, complètes ni souveraines) : les métiers à « secrets professionnels » (comme médecin, avocat ou prêtre – ou banquier…) n’ont à se mettre dans l’oreille que des révélations bien fonctionnelles. Aucun ne se risquerait à un « Dis-moi quelque chose » (surtout 114 fois d’affilée), car ce tutoiement d’une curiosité inquiète n’est pas dans leur registre. Comme l’avocat veut comprendre la vérité, mais non apprendre d’elle (il ne sait que défendre, protéger en écartant les imputations et justifier la « position » de son client), comme le ministre du culte juge des confessions selon la Révélation (et jamais l’inverse), le médecin n’interroge que pour garantir une santé (comme les deux autres une bonne foi ou un salut), et la vérité même des maladies lui apprend qu’elle n’est pas souvent le bon remède, et jamais en tout cas le seul. Le médecin, comme l’avocat et le prêtre, « porte à bout de bras », c’est vrai, « la nuit amère » des autres, et les protège de ce qui les met en cause, sans jamais attendre du patient, du justiciable et du pécheur quoi que ce soit qui console d’exister ou éveille au sens. Ce n’est donc pas le médecin Namur ici qui quémande un propos sortant la vie de son mensonge, mais l’attendait-on davantage d’un poète ? Un pur psychologue, ou un métaphysicien peut-être, voudrait qu’on dénoue pour et devant lui les « plis du mensonge » (en lui révélant l’articulation froissée d’une vérité qu’on aurait infléchie et rabattue sur elle-même), mais d’un poète, comment interpréter (et même habiliter) cette sorte de prière ? Cette sommaire, naïve et insistante requête qu’est apparemment ce livre !

Sommaire, car il n’y a pas même ici de questions (il n’y a aucun point d’interrogation nulle part), mais plutôt des espèces de demandes exclamatives, des sollicitations de levées-minute d’angoisse, de perplexité, d’impuissance (comme si plaintes, indignations et regrets qui les sous-tendent allaient sans dire). Naïve, car on y interpelle à tout-va, on multiplie les interlocuteurs sollicités, citant parfois des noms – Juarroz, Cheng, Vénus Khoury-Ghata, Jabès, Celan, et même une « inconnue, agenouillée dans le métro », p. 37) … On y avoue crûment une dépendance à la vérité cherchée, une urgence à harceler des prophètes de passage – sans craindre overdose de leurs répliques ! – en réclamant d’être séance tenante spirituellement soulagé, l’auteur suppliant qu’on l’ôte d’un silence, l’arrache à un non-dit, lui découvre une décisive aubaine et indique comment mieux vivre. Enfin l’auteur insiste formidablement, avec une sorte d’humble impudence, multipliant plus de cent fois aveu public de ce qu’il ne saurait comprendre seul, exigeant d’entendre en retour ce qui le délivrerait à la fois de silence et bavardage, violence et lâcheté, ennui et angoisse, indifférence et obsession. Il attend qu’on lui formule ce qui prodigieusement suffirait, glissant à son oreille le secret de s’entendre elle-même enfin !

Et ce qu’il rêve d’entendre (résolutoirement) en retour, ce n’est pas nécessairement pour le garder, mais pour en assumer sereinement la nouveauté, y compris en organisant son redépart, sa perte, son oubli (« Dis-moi quelque chose/ Qu’on ramassera avec les miettes/ De la table/ Et ce tas de papiers froissés/ Qui en savait beaucoup trop/ Sur nos vies », fr. 43), en sachant le recycler et dépasser (« Dis-moi quelque chose/ Qu’on jettera ensuite dans le trou/ Avec nos vêtements précaires nos folies/ Nos regrets de chardons-Marie/ Nos vies trouées par le mensonge/ Et tout ce fatras de blablas », fr. 74), en le cachant là où d’autres usages transfigureront peut-être la demande initiale (« Dis-moi quelque chose/ Que je puisse le cacher dans l’urne/ Là où le temps s’émiette/ Où seule la poussière a les yeux/ Grands ouverts/ Et les mains virevoltantes », fr. 99).

L’ambition de sortir la vie humaine des « plis du mensonge » repose sur une image simple : on se cache la vérité en la « pliant » soigneusement (indétectablement) vers l’intérieur d’elle-même, l’enveloppant dans une forme fallacieuse, qui, en surface, désormais seule visible, prend littéralement la place du vrai, et usurpe son rôle. Mentir, c’est inclure le vrai dans une contrefaçon ad hoc, et le « gros » mensonge rappelle qu’on y a gagné en épaisseur ce qu’on a perdu en extension. Mais, comme l’écrit Edmond Jabès (cité page 73) : « Le réel est dans le repli d’une aile blessée » : l’oiseau rabat son aile malade pour moins l’exposer (aux éléments, comme aux prédateurs) et feindre de pouvoir continuer sa course ordinaire au bien-être. Il donne le change en mettant de côté ce qui désormais lui échappe. Mais si le bien-être peut échapper, le Bien, lui, ne peut faire défaut, puisqu’il n’a pas besoin d’être possédé pour exister. Une juste autorité (qui ne nous mente, ni ne nous condamne à mentir) de la vie humaine sur elle-même reste possible, et, par paroles décisives ardemment recherchées, sans doute restaurable – voilà ce que le moraliste Namur comprend avec le poète. Et qu’avoir réduit le bien au bien-être ait invinciblement allumé ce que Gildas Richard appelle « la guerre des bien-être », c’est ce que sa pratique quotidienne a sans doute appris au médecin. Nous nous mentions en ne cherchant que le bien-être (et, comprend le médecin, en réduisant à lui la santé humaine même), puisque le bien-être (toujours relatif, éclaté et indéfini) ne peut faire autorité, c’est-à-dire imposer arbitrage objectif et faire valoir hautement d’y obéir – et c’est évidemment, à l’inverse, de l’être du bien qu’Yves Namur cherche à entendre réponse. Mais le Bien ne dira, par principe, que ce que nous aurons d’abord mérité d’en entendre. Et cette émue, rigoureuse – et extraordinairement inquiète – poésie nous y aide, d’abord soucieuse, comme on l’a lu, de nous désempailler les cœurs

Marc Wetzel

Yves Namur, Les plis du mensonge , Arfuyen, 144 pages, avril 2026, 15€

Une brève notice sur Yves Namur, médecin, poète et éditeur.