Dante, « Œuvres poétiques » et deux autres ouvrages, lus par Mathieu Jung (III, 15, notes de lecture)


Dante, trois fois, via Risset deux fois et une fois Ferrini. Constellation pour le poète de l’enfer et du paradis.


 

1. Œuvres poétiques

 


On ne juge pas un livre d’après sa couverture. Or, les Œuvres poétiques de Dante telles qu’elles sont désormais disponibles dans la traduction de Jacqueline Risset en un seul volume aux éditions Flammarion dérogent à cette règle, qui portent en couverture une grande branche de laurier (« feuillage pénéen », comme il est dit au Paradis) prise au portefolio de Pierre-Joseph Redouté. Les rééditions chez Flammarion de Spinoza, de Platon, de Nietzsche ainsi que de Sénèque obéissent à ce principe botanique — mention spéciale pour le chardon sur la couverture des œuvres de Nietzsche. Choix excellent de couverture, donc, qui évite (le quand bien même génial) Botticelli, telle reproduction un peu trop spectaculaire d’un détail de Giotto ou la sempiternelle gravure de Doré. Il s’agit d’ailleurs, selon Jacqueline Risset, de ne plus « soumettre Dante à Gustave Doré », d’extirper le poète italien de ce romantisme noir dans lequel on préfère le reléguer. De voir autre chose, en somme, que du dantesque en Dante.

Non, ne lisons pas seulement l’Enfer de Dante, laissons-nous aller à la Divine Comédie. Si la Comédie tient en un seul volume, de même que le Paradis Perdu ou les Contes de Canterbury, elle se lit aussi bien jusqu’au bout, tirée en avant qu’elle est par les vers aussi éblouissants que méconnus du Paradis. « La poésie sera en l’avant », disait Rimbaud, que Risset n’hésite pas à employer comme un véritable comburant dans sa traduction.

Texte exigeant, bien sûr, que le poème de Dante, tout entier tendu vers les étoiles. Mais l’édition de Jacqueline Risset en éclaire les points les plus importants, sans jamais alourdir la lecture, ni chercher à expliquer l’inexplicable. C’est pour le mieux, puisque l’horizon de lecture, lorsqu’on considère un poète comme Dante, réside bel et bien dans l’énigme évidente de son écriture.

Si cette édition ne se présente pas comme un exercice de dantologie stricte (les notes sont réduites à l’essentiel), elle est le fruit d’un travail philologique autant que poétique. Lorsque Risset entreprit le chantier de traduction de la Comédie, elle se situait idéalement au croisement de multiples influences. Traductrice de Ponge, de Denis Roche et de Claude Esteban en italien, elle fut membre du comité de rédaction de Tel Quel (elle travaillait sur Dante alors que Sollers vaticinait télévisuellement son propre Paradis…) et ne manqua pas de tisser des liens étroits avec Giorgio Petrocchi, à qui l’on doit l’édition moderne du texte de Dante, initialement parue en 1967.

La traduction de Risset sait aller à l’économie, on le voit par exemple dans ce tercet du dernier chant du Paradis :

              Ô lumière éternelle qui seule en toi résides,
seule te penses, et par toi entendue
et t’entendant, ris à toi-même, et t’aimes !


Le résultat est aussi dense que probant, non sans favoriser ce qui relève in fine d’une certaine clarté, là où l’original était :

              O luce etterna che sola in te sidi,
 sola t’intendi, e da te intelletta
 e intendente te ami e arridi!

Le vers libre que propose Risset pour traduire l’hexamètre disposé en terza rima de Dante est soumis à un impératif d’euphonie. C’est, davantage que la rime, l’assonance interne qui, à défaut de le rendre vraiment, vise à favoriser le rythme du poème : « ris à toi-même, et t’aimes » fonctionne bien, alors même que la structure grammaticale peut manquer ici de naturel.

Un peu plus bas, toujours dans ce chant XXXIII, le néologisme « s’indova » (i. e. « s’insère dans le dove, dans l’ « où ») est traduit de manière limpide : « comme elle s’y noue ». On entend l’adverbe « où » dans le verbe « nouer ». Le son, chez Risset, ramène subrepticement au sens, lorsque Dante accule la langue à elle-même, sur le lieu de son . Le passage est fameux, et je ne l’évoque ici que pour y revenir un peu plus tard.

On regrette de ne pas avoir le texte original de Dante en face (comme c’était le cas dans l’édition en trois volumes de la Divine Comédie parue chez GF Flammarion), mais disposer ainsi de l’œuvre poétique de Dante en un seul volume reste néanmoins précieux et agréable. C’était déjà le cas pour la Divine Comédie, éditée en un volume dans la traduction de Risset en 2010 chez GF Flammarion, puis reprise chez Flammarion en 2021.

Si les importants poèmes des Rimes figurent dans ces Œuvres poétiques, l’ouvrage ne comprend pas la Vita Nuova, poème fondamental pour ce qui est du projet de Dante (dire de Béatrice ce qui jamais ne fut dit d’aucune), ni les poèmes du Convivio. C’est que l’on ne propose ici que les traductions que l’on doit à Risset. C’est l’art de Risset — à mieux dire, sa poétique — qui donne sa cohérence aux huit-cent quatre-vingts pages des Œuvres poétiques de Dante. L’ensemble, sans la Vita Nuova, sera sans doute jugé incomplet, encore qu’il soit immense — à la mesure de tout Dante précisément. On se consolera avec les « Rimes du temps de la Vita Nuova », ou encore avec cette curieuse chanson polyglotte en latin, italien et français que Risset fait figurer à la fin des Rimes. D’attribution longtemps incertaine, on a fini par estimer que ce poème était bien l’œuvre de Dante.  


 

 

2. 33 écrits

 

Les préfaces de Jacqueline Risset à ses traductions de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis ont été, pour nombre de lecteurs français, des jalons essentiels ; elles ont pu constituer le premier contact, souvent, avec Dante. Ces trois études témoignent d’une manière de vivre avec l’œuvre de Dante, en pensant celui-ci comme un poète éminemment moderne, presque notre contemporain. Surtout, la traduction de Dante qu’introduisent ces trois textes a fini par faire incontestablement partie de notre paysage poétique.

On peut aujourd’hui avoir aisément accès à la poétique de Risset, grâce aux 33 écrits sur Dante parus chez Nous en 2021, admirablement édités par Jean-Pierre Ferrini et Sara Svolacchia (postface de Martin Rueff, ce qui ne gâche rien). Il s’agit d’un précieux recueil de textes critiques dont beaucoup sont devenus difficiles à trouver. Ils accompagnent la traduction de Dante, mais aussi la composition du Dante écrivain, ainsi que celle de Dante, une vie — les essais que Risset consacre au poète florentin. Ces écrits parlent tour à tour de vitesse, de désencombrement, de traduction bien entendu, du temps de l’instant, d’écriture beaucoup, d’une manière d’être au poème en somme : 

La traduction, c’est autre chose. C’est l’alibi par excellence, c’est le travail de somnambule, l’effacement vraiment total et permanent qui efface tout, l’opium des lettres ; le deuil, la mélancolie. Qui nourrit naturellement, qui se moque de son auteur-acteur en l’expédiant où il ne sait pas. C’est la vérification de la non toute-puissance et de la coque de noix ballottée par les flots du non-savoir — la santé même.

Et c’est, donc, à travers Dante, auteur sublime, écrasant, que Risset donne à lire l’« autre chose » du traduire. Risset se mesure à un de ces « géants » selon Brentano, dont « la langue en général suffit à peine à leur esprit ». Une des meilleures manières d’accéder à cette grandeur, consiste à la comprendre comme quelque chose de sensiblement proche de nous. « Tout se passe, écrit Risset, comme si la traduction du grand texte ancien engendrait d’elle-même, directement, irrésistiblement, l’écriture de la poésie moderne. » La poésie des géants nous parle de très loin, c’est vrai. Mais elle est assez forte pour résonner en nous. La parole de Dante continue de nous parler, à travers les siècles. Incommensurable, elle déborde son propre temps, qui lui « suffit à peine ». D’où l’accent que Risset fait porter sur la poésie contemporaine, ou encore sur la vitesse de Dante et sur son impeccable futurité.

Le poème de Dante, redisons-le, va résolument de l’avant, Risset ne manque pas de le souligner. La Comédie est tournée vers l’avenir, au même titre qu’À la recherche du Temps perdu. Encore que Risset formule cette évidence de manière plus subtile, et c’est alors tout le devenir-écrivain (j’y reviendrai) qui est convoqué :

La Comédie et la Recherche sont deux œuvres circulaires où la mission s’accomplit en arrivant à la fin, au seuil de la première page. Dante et Proust, d’une manière quelque peu différente, certes, se définissent eux-mêmes comme des ‘‘scribes’’ — scribe de la ‘‘matière divine’’ le premier, rédacteur du ‘‘livre inconnu’’ qui est en nous le second. Dante se considère porteur d’une mission prophétique : il doit revenir sur terre pour raconter aux hommes le voyage qui l’a changé, et qui les changera par son récit. Chez Proust, le Temps retrouvé finit par le début, plus exactement par la possibilité du début : ‘‘À présent je puis écrire !’’

Les 33 écrits témoignent d’un grand éclectisme. Il y est question aussi bien de Lautréamont que d’Assia Djebar. Exemplaire de cette essentielle variété, un article initialement paru en 2010, qui s’inscrit dans la méditation sur le silence des Sirènes. Homère, Dante, Kafka et Blanchot y sont bien entendu évoqués, mais, de manière plus surprenante, Risset conclut son article en citant un passage du récit consacré à Lighea, la sirène de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « il est dommage qu’en parlant on ne puisse pas exprimer continuellement cette synthèse telle qu’elle l’exprimait elle-même dans son corps avec une simplicité absolue. »

Simplicité — voilà un autre maître-mot de la poétique de Risset. Simplicité, même, induite par Dante. Cela paraît presque scandaleux :

si je ne m’étais pas aperçue que le fait de travailler sur Dante était en train de transformer fortement tout ce que j’écrivais — et dans une direction que je n’aurais pas imaginée, c’est-à-dire dans le sens d’une simplicité, d’une rapidité, et d’une narrativité qui m’étaient inconnues.

L’accès à cette simplicité se fit à travers l’édition de Dante par Giorgio Petrocchi, où « la philologie, modeste, inapparente, devenait le moyen d’une nouvelle perception, comme si le travail concret de Dante, le corps de son texte, était soudain rendu accessible. » On peut affirmer que Risset, à son tour, a rendu Dante accessible en France, selon des principes identiques. C’est que cette simplicité, si elle semble aller de soi n’est pas facile. Elle cache en somme une réelle complexité. Dans sa postface, Martin Rueff cerne les enjeux de la traduction de Dante par Risset, et de ses rapports au poème : « Jacqueline Risset a-t-elle traduit Dante pour le rapprocher du public français ou pour devenir la poétesse que Dante allait lui montrer qu’elle était ? Il n’est pas sûr que les réponses à ces questions s’excluent. Il est possible aussi qu’elles soient l’indice d’une difficulté plus profonde. »



 

 

3. Purgatorio

 

Jean-Pierre Ferrini fut l’élève de Jacqueline Risset et a participé à la réédition de La Divine Comédie (dans la traduction de Risset) pour la Bibliothèque de la Pléiade en 2021. On lui doit notamment, pour nous restreindre au poète qui nous intéresse, Dante et les écrivains ainsi que Dante et Beckett (préface de Risset), parus chez Hermann respectivement en 2006 et en 2003. Dans Purgatorio (Le Temps qu’il fait, 2026), Ferrini s’engage dans un exercice qui ne relève pas à proprement parler de la critique littéraire. Il s’agit d’une manière de rêverie, de dérive romanesque à partir de Dante.
Dans Purgatorio, Ferrini endosse le rôle de l’écrivain « empêché » — Beckett n’est jamais loin —   qui cherche à s’indover (cf. Paradiso, XXXIII, vide supra), à s’inscrire dans un « où » qui serait le sien. Autant dire, celui de l’écriture. L’écrivain empêché s’est embarqué sur ce qu’il nomme son autopographie, à la fois autobiographie, mais aussi topographie personnelle ; il est essentiellement — dramatiquement — à la recherche d’un lieu, d’un où écrire, d’un Locus Novus. Cette dernière locution est tirée de La Préparation du roman et Barthes est une autre figure importante dans Purgatorio.

La question « Qu’est-ce qu’être un écrivain ? » taraude le très foisonnant Purgatorio. Barthes et son projet de Vita Nova est très présent, de même que la mythologie intitulée « L’écrivain en vacances ». Barthes avait alors cette remarque très juste — c’était au milieu des années 50 — au sujet de l’écrivain : « Faux travailleur, c’est aussi un faux vacancier. » Plus de soixante-dix ans après Barthes, Ferrini de prolonger le propos, en l’adoptant subtilement à notre époque, où l’image et, pour tout dire la situation de l’écrivain n’est sans doute plus comparable à l’écrivain selon Barthes : « Il existerait toutefois une différence entre celui qui écrit toute l’année (l’écrivain) et qui peut se reposer pendant les vacances, et celui qui n’écrit que pendant les vacances (l’écrivant), car le reste du temps, il doit gagner sa vie. » Ailleurs, il est question, très lucidement, de « la place de l’écrivain lui-même, de sa légitimité à l’heure de la marchandisation du livre ». Nous ne vivons plus au temps des Mythologies ; l’écrivain authentique étant devenu une sorte de produit mythologique, un monstre rendu obsolète par l’ordre mercantile : « La statue trônant sur un piédestal ne fait plus l’écrivain, l’auteur, mais davantage son ‘‘statut’’ ou sa ‘‘valeur marchande’’, qui définirait de plus en plus la qualité littéraire d’un texte. »

Étreint par la rugueuse politique, Dante « écrivain », lui, n’a, à l’évidence, jamais pris de vacances. Ferrini rappelle le moment poignant où Dante, vers 1315, aurait frappé à la porte d’un monastère, en n’exigeant qu’une seule et simple chose, la paix — la pace. Il est un raccourci vertigineux, dont le livre de Ferrini est largement tributaire, c’est celui contenu dans l’anachronisme, l’oxymore presque, dans le titre de l’essai de Risset, Dante écrivain, qui faisait signe au Sollers écrivain de Barthes. Tout se passe comme si la notion moderne d’écriture s’appliquait à Dante, homme de la fin du moyen-âge. En soi, pourquoi pas ?

L’inverse est plus rédhibitoire. Comment notre postmodernité passablement fatiguée peut-elle endosser le geste de Dante ? C’est au fond, je crois, la grande question de Purgatorio, récit antiromanesque à force de sciemment se situer dans les limbes de l’écriture, beckettiennement indové dans « comment c’est ». Et, en sourdine, placé dans une note de bas de page, la question est reformulée comme suit : « Quand commence et s’arrête la littérature ? Quelle est sa légitimité ? La ‘‘connaissance de la douleur’’ ? » Mais ce livre des atermoiements est aussi un somptueux exercice d’admiration. Ainsi, Jacqueline Risset traverse Purgatorio. Elle est partout sans être là vraiment. C’est une panthère parfumée, pour parler comme Dante. Ou alors, lorsqu’on part à sa recherche, c’est à Rome, au cimetière des Anglais qu’on la trouve, non loin de Shelley, de Keats et des cendres de Gramsci.



Mathieu Jung



Dante, Œuvres poétiques, trad. Jacqueline Risset, Flammarion, 2026, 884 p., 30€
Jacqueline Risset, 33 écrits, 2021 Nous, 304 p., 22 €
Jean-Pierre Ferrini, Purgatorio, le Temps qu’il fait, 2026, 160 p., 18€

 

 

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Carte blanche à Claude Minière, autour de l’édition de « la Divine Comédie » de Dante illustrée par Miquel Barceló