Marie Étienne relit Jouve par sa prose romanesque, entre fascination, liberté, violence, mystère, regard, et héritage créateur contemporain fécond

Jouve pourrait apparaître surtout comme un poète « masculin » véhiculant des mythes sur la femme, femme porteuse de faute érotique et de mort, femme aimée morte… Cette image de Jouve qui peut provoquer agacement, voire rejet, à la lecture de textes qu’on peut considérer comme profondément misogynes (Les Beaux masques) est pourtant largement à nuancer, Jouve portant en lui une femme intérieure, « la femme noire de Léonide », et son œuvre s’appuyant également sur le mythe de l’androgyne. C’est peut-être pour cela que des poètes femmes contemporaines restent profondément attachées à l’œuvre de Jouve qu’elles considèrent comme importante et fédératrice pour leur création. Je m’appuierai sur un entretien qu’a bien voulu m’accorder sur ce sujet une écrivaine contemporaine : Marie Étienne, le 12 décembre 2021.
Je rappelle en quelques mots, le parcours de Marie Étienne, née en 1938, auteure d’une thèse, en 1998, sur les interactions du théâtre et de la littérature. Marie Étienne est poète, romancière et critique littéraire. Elle a longtemps vécu hors de France. Elle a été de 1978 à 1998 rédactrice à la revue Action poétique. De 1976 à 1988, en tant que collaboratrice d’Antoine Vitez, secrétaire générale et responsable des lectures de poésie au Théâtre national de Chaillot, elle a organisé une soixantaine de soirées littéraires. De 1985 à 2015, rédactrice à La Quinzaine littéraire, le bimensuel de Maurice Nadeau, qu’elle a quitté à l’automne 2015 avec l’ensemble de la rédaction, pour créer le journal en ligne En attendant Nadeau.
Elle commence à s’intéresser à Jouve et plus particulièrement à sa prose et à ses romans, il y a seulement quelques années. Elle mettra en exergue, chez cet auteur, la lucidité, l’humour, la crudité, le sens de la provocation, l’alliance des contraires dans l’écriture et le sens du mystère :
Jouve est un auteur dont j’ai entendu parler longtemps avant de le lire. Comme s’il ne m’attirait pas. Ou que ceux qui m’en parlaient n’étaient pas assez convaincants. Ce que je puis constater objectivement, c’est que je n’allais pas vers lui spontanément. La première personne, parmi mes connaissances, qui m’a familiarisée avec son nom est Martine Broda, lorsque je la fréquentais, à la fin des années 70, à la librairie de La Répétition, un lieu où se retrouvaient les rédacteurs de la revue d’Henri Deluy, Action poétique. Nous sommes d’ailleurs entrées toutes les deux en même temps, en 1978, je crois, à son comité de rédaction. Martine écrivit quelques articles pour la revue sur Jouve, qui étaient extraits ou inspirés par sa thèse. Ils étaient déjà très brillants, mais portaient surtout sur l’attrait de Jouve pour un amour lié à la mort. Ce qui me détournait de lui. Un jour Martine m’a parlé de sa prose et de son roman Paulina 1880. Je l’ai lu et j’ai été enthousiasmée. Par la forme et probablement aussi par sa ténébreuse héroïne. Son mystère. Sa violence. La seconde personne grâce à laquelle je suis entrée davantage dans l’œuvre de Jouve fut Béatrice Bonhomme, lorsqu’elle a publié son livre sur Jouve, Pierre Jean Jouve ou la quête intérieure, chez Aden. À partir de là, elle m’a demandé de participer à des rencontres ou à des ouvrages collectifs et tout naturellement je me suis mise à lire Jouve, mais surtout sa prose romanesque. C’est elle qui m’intéressait et qui continue à m’intéresser, davantage que sa poésie. Je suis surtout requise par l’art avec lequel il a su utiliser la psychanalyse et les rêves dans son œuvre romanesque et dans les trois romans que je préfère de lui. Dans mes textes, on peut lire une intertextualité avec Jouve, par exemple dans Dormans et plus particulièrement « Le roman de la nuit », parce qu’il est tissé de rêves. Mon prochain livre, qui devrait paraître en juin prochain au Castor astral, n’est constitué que de rêves. Et le roman que j’ai en chantier met en pratique, à ma façon, la liberté de Jouve à raconter le pire (Entretien avec Béatrice Bonhomme, 12 décembre 2021).
Pour Marie Étienne, le je jouvien est un je féminin : « Ce qui décuple mon plaisir, c’est que le je de Jouve est un je féminin » déclare-t-elle. Il y a même entre Marie Étienne et Jouve une sorte d’identification, la poète se sentant habitée par la prose romanesque jouvienne :
« Rien ne m’enchante davantage que l’incipit d’Hécate. Et de même que Pierre Jean Jouve écrit dans le premier chapitre intitulé ‘Ce que je suis’, ‘Catherine Crachat, c’est moi’, jouant sur l’ambiguïté narrative et pronominale, de même j’oserais déclarer, plaisantant à peine, ‘Pierre Jean Jouve, c’est moi’ tant je me sens proche et habitée par sa prose romanesque. » (1)
Marie Étienne aime cette façon dont Jouve ainsi que son personnage Catherine, « disent, écrivent les choses crûment et sans détour, ils ont appris par l’analyse à se débarrasser des fioritures, des faux-semblants et du sur-place » (2). Elle détecte chez Jouve, à travers Catherine Crachat, « une clairvoyance, une totale absence de complaisance ». Elle aime aussi le « mélange » chez le grand écrivain, son apparent laisser-aller, la familiarité, le tout juxtaposé sans crier gare à la profondeur : « c’est ce mélange des genres et des talents, ce contraste, bas et haut, qui est vrai » (3). Familier, douloureux et trivial, le premier tiers d’Hécate a aussi la qualité d’être efficace et rapide. « Aucun temps mort ». Marie Étienne souligne l’énigme, le mystère jouvien : « j’ai lu et relu la scène de la rupture, pour tenter de comprendre ce qui avait lieu » (4). On ne sait pas tout, beaucoup de zones restent des zones lacunaires ou des zones d’ombre, nous explique Marie Étienne, car Catherine Crachat est un personnage « dostoïevskien ». Proche de la perte et de la rédemption. Ce mélange de sublime et de vulgarité, cette énigme, ce mystère, cette entrée en matière magnétique, Marie Étienne souligne tout cela et aussi l’importance du regard et de son acuité chez Jouve qui est un « homme du regard ». (5)
Marie Étienne est fascinée par la prose de Jouve et par ses romans :
« Je trouve sa prose infiniment libre, provocatrice, dérangeante, insolente, crue alors que ses poèmes qui doivent pourtant l’être tout autant, me paraissent plus raides, moins libres. À partir de là, je me suis particulièrement attachée aux deux volumes de Catherine Crachat et au Monde désert. Et plus précisément au début d’Hécate, pour lequel je donnerai bien des livres. Je ne crois pas utile de développer à nouveau mon enchantement à ma lecture d’Hécate. J’aime la manière dont Jouve se prend pour Catherine Crachat, dont il se voit en elle, dont elle se vilipende, dont elle est magnifiquement amoureuse et dans le même temps dont elle renonce à son amour. La verdeur de son franc-parler. Sa souffrance magnifique et si flamboyante qu’elle n’en est nullement déprimante. J’ajouterais que Jouve m’a donné la preuve qu’un écrivain peut être à la fois d’une grande élégance et vulgaire. Il m’en a donné la permission. C’est énorme. Il m’a montré comment m’y prendre. Car ce n’est pas du tout aisé d’écrire des mots grossiers tout en demeurant dans la littérature. Il faut qu’ils soient nécessaires, et non la preuve d’un laisser-aller, d’une facilité, comme c’est trop souvent le cas. Il faut qu’ils soient en quelque sorte mis à distance, et que l’auteur ou l’autrice n’en soit pas dupe (Entretien avec Marie Étienne, op. cit.). »
Marie Étienne poursuit ainsi son parcours à travers les romans et les personnages féminins :
« J’aime surtout Catherine Crachat, je suis plus réservée vis-à-vis de Paulina à cause de son goût du malheur, de Fanny Felicitas, mais là, je ne sais pas pourquoi, il faudrait que j’analyse. Quant à Hélène, elle ne m’attire pas du tout (Entretien, op. cit.). »
À l’issue de ce petit parcours, je retiens le véritable lien qui, relativement récemment, se noue entre Marie Étienne et Jouve. Jouve romancier joue un rôle déterminant dans sa propre écriture et elle souligne son admiration pour la prose jouvienne, le lien profond au cinéma qu’elle partage avec l’auteur, ainsi que la liberté de ton, l’alliance des contraires, le goût du mystère, l’humour décapant qu’il lui lègue.
Béatrice Bonhomme
[1] Marie Etienne, « Pierre Jean Jouve, L’Ange et la bête », dans L’inaccessible est toujours bleu, Paris, Editions Hermann, Coll. « Vertige de la langue », 2021, p. 173.
2 Op. cit, p. 174.
3 Ibid., p. 174.
4 Ibid., p. 176.
5 Ibid., p. 177.