Yves Boudier et Guillaume Métayer viennent tous deux de faire paraître un livre destiné aux enfants ou jeunes. Pourquoi ?

Introduction
Yves Boudier est poète et il est aussi connu pour sa remarquable action pour la poésie contemporaine. Il est depuis de nombreuses années le président du Marché de la poésie de Paris, une des manifestations les plus importantes pour la vie de l’édition de poésie, très marginalisée par ailleurs. C’est un des plus fins connaisseurs de la poésie contemporaine.
Guillaume Métayer est chercheur en littérature française et comparée au CNRS, traducteur de l’allemand, du hongrois et du slovène, et poète. Il est membre du comité de rédaction de la revue Po&Sie.
Donc, pour le dire de façon un peu familière, ce sont deux grosses pointures de la poésie ! Or, tous les deux ont publié en cette année 2025 des livres destinés aux jeunes. Poèmes pour Qui (aime encore lyre) chez LansKine pour Yves Boudier et Le Dinosaulyre, suivi de l’Étymosaure dans la collection « Vie des Classiques » aux Belles Lettres pour Guillaume Métayer. (pléthore de Y comme dans leurs noms !)
Yves Boudier avait déjà publié Poèmes pour les p’tits (qui savent Lyre) en 2023 et un récit L’Enfant second en 2003. Guillaume Métayer a de son côté conçu plusieurs ouvrages pour la jeunesse, axés sur la musique, en collaboration avec le compositeur Karol Beffa. Ce sont, dans la collection Sol & Rémi, qui comprend plusieurs volumes autour de la découverte de la musique classique, notamment Le Mystérieux Boléro avec Ravel, Le Bal au Clair de lune avec Beethoven, et Le Château de M. Gymnopède avec Satie.
Il n’en fallait pas moins pour que Poesibao ait envie de les interroger sur cette question cruciale de la poésie pour les enfants ou les jeunes.
Entretien
Florence Trocmé : Yves, Guillaume, en cette année 2025, vous publiez tous les deux des livres destinés aux enfants et/ou jeunes. Qu’est-ce qui vous a amenés l’un et l’autre à cette démarche, publier de la poésie pour l’enfance et/ou la jeunesse, aujourd’hui avec ces deux livres, mais déjà auparavant ?
Yves Boudier :
Peut-être ai-je plus de visibilité rétroactive que Jean-Marie Gleize sur son passé qui écrit à trois reprises « Je recopie cette enfance dont je ne sais rien. » au seuil de TRNC, son dernier opus publié aux Presses du réel, coll. Al Dante. Mon sentiment premier, c’est qu’on n’en a jamais fini avec son enfance sans pour autant qu’elle ne devienne inaccessible. Elle me revient parfois de manière explicite dans mon travail et plus encore de manière plus secrète, quasi inconsciente, dans les pensées silencieuses qui président à l’écriture ; en quelque sorte elle en est un substrat constant plus ou moins actif, parfois effacé quand cela touche au refoulement d’affects auxquels je n’ai pas spontanément accès. Publier de la poésie pour l’enfance, c’est écrire en miroir de soi, tenter de retrouver le disparu, de retrouver l’enfant que nous pensons avoir été, avec ses désirs de lectures, d’approche et de captation du monde proche et lointain. En couchant ces images confuses et immatérielles sur la page, l’écriture provoque un rapprochement temporel, un presque retour des sentiments éprouvés jadis. Je souhaite alors ne pas les garder pour moi, c’est pourquoi je m’invente un enfant lecteur à qui j’offre -je transmets serait plus juste-, mes fictions passées, sur un mode où l’humour et un décalage dans l’usage de la langue normée occupent une grande place.
Guillaume Métayer : Pour moi, comme d’ailleurs pour beaucoup de gens, je crois, la poésie a partie liée avec l’enfance. Je ne veux pas simplement parler du fait que l’on apprend des poèmes lorsque l’on est enfant, même si j’en ai gardé des souvenirs interloqués et éblouis (« Déjà plus d’une feuille sèche » …, « Le bonheur est dans le pré… », « Bonne porte de la maison… » …) – je ne sais pas pourquoi on s’ingénie toujours à dire du mal des maîtres et des maîtresses qui nous ont appris des poèmes, c’était souvent des gens très bien. Je veux surtout parler de la nouveauté conjointe du rapport au langage et du rapport au monde qui ouvre sur un immense imaginaire vierge, une page plus ensoleillée encore que blanche. Signe peut-être de cette conviction du lien entre enfance et poésie, j’ai aussi publié cette année un livre de poèmes en prose, Amis devenus (La Rumeur libre éditions), qui s’ouvre sur 40 textes consacrés à des portraits d’amis d’enfance et d’adolescence perdus de vue depuis des décennies et « ressuscités », autant que faire se peut, par le langage. Au fond, je n’ai jamais cessé d’écrire pour ou sur, ou plutôt avec l’enfance, notamment aussi parce qu’à l’âge où l’on devient parent, on revit son enfance via ses enfants, comme c’est le cas dans Le Livre de mon ami d’Anatole France, par exemple, d’abord un livre de souvenirs suscités par la paternité puis, au fil des pages, un livre d’observations attendries de sa fille Suzanne entourée de quelques amis. Ce qui m’a amené à écrire ces poèmes sur les dinosaures est exactement cela : me souvenir de mon amour pour ces animaux lorsque j’étais enfant en répondant aux questions des enfants sur ces bêtes étranges, et tâcher d’échafauder avec eux des « hypothèses » farfelues concernant leur disparition…
FT : Avez-vous, l’un ou l’autre, un point de vue général sur la poésie pour la jeunesse ? Je me souviens de la formule attribuée à Jean-Michel Maulpoix et aussi reprise par Valérie Rouzeau : il faut décaraméliser la poésie pour enfants (en référence à Maurice Carême, dont nombre de poèmes ont été appris par cœur par les scolaires. Il dit non avec la tête / mais il dit oui avec le cœur… ?)
YB : Je me souviens avec plaisir de la revue Dans la lune, animée entre 2004 et 2011 par Valérie Rouzeau et Jacques Demarcq, du petit journal Gustave et de la collection Petit va du Centre de créations pour l’enfance de Tinqueux (que l’on doit au travail de Mateja Bizjak-Petit), renouvelant l’approche de la poésie pour les enfants. Et, contrairement à un discours que l’on entend trop souvent d’une prétendue démission de l’école sur la pratique de la poésie, voire de son échec, je souhaite souligner la richesse des pratiques de maîtrise de la langue en maternelle et à l’école élémentaire fondées sur la poésie, patrimoniales certes (La Fontaine, Prévert…) mais présentes au quotidien. De plus, condamner la « récitation », l’apprentissage « par cœur » d’un poème, c’est oublier étrangement que c’est souvent par cette voie que notre connaissance poétique s’est construite. Il existe certes d’autres manières de faire, plus vivantes et laissant davantage de place à l’enfant dans la construction de ses goûts, mais ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain, c’est le cas de le dire ! De nombreux chemins sont ouverts, il convient de savoir les choisir et de les partager avec les enfants en étant à leur écoute. Il faut rendre hommage sur ce point crucial à Serge Martin dont le travail de découverte et de promotion de la poésie vers l’enfance fut acharné et remarquable de générosité.
GM : Pas vraiment. En général, je suis assez allergique aux mots d’ordre. Tantôt, caramel toutes !, tantôt, plus de caramel du tout… Bien sûr, la littérature jeunesse a beaucoup évolué et il y a eu un tournant qui commence à dater de près de 80 ans mais je ne m’y inscris pas spécialement, ou alors sans trop le savoir. On pourrait considérer, à ce titre, ces dinosaures comme des « maximonstres » mais mon Jérôme est sans doute moins désobéissant que Max, il explore moins sans doute son côté obscur. Je crois surtout que les dinosaures sont des êtres absolument fascinants pour les enfants parce qu’ils sont des créatures de l’extrême rendus inoffensifs par leur disparition, une sorte de virtualité monstrueuse maintenue derrière la grille du temps. Les dinosaures n’existent pas et, pour autant, ils ne sont pas imaginaires ; ils sont morts en tant qu’espèces sans être donc, au fond, tout à fait morts en tant qu’individus (ce qui nous rappellerait trop nos propres défunts humains) : ils disent ainsi moins la mort que le grand passé, et par là peut-être aident aussi à apprivoiser la mort. Ils sont plus puissants et plus effrayants que tous les animaux de la terre déjà très aimés des enfants mais ils ne nous menacent plus, puisqu’ils ont disparu. Ils sont plus forts que les adultes qui ne s’y intéressent pas tellement, comme s’ils laissaient aux enfants cet espace imaginaire et les autorisaient ainsi à convoquer des êtres plus vieux que leurs parents et leurs grands-parents et plus vieux que tous, et à faire ainsi le lien, eux derniers arrivés, avec les créatures les plus anciennes de toutes, comme une sorte de pacte des antipodes (qui d’ailleurs se retrouve souvent aussi dans les relations des enfants aux personnes âgées mais les dinosaures sont des vieillards robustes, figés dans la force de l’âge…). Ils apparaissent magiquement quand les enfants prononcent leurs noms alambiqués, ces mots à rallonge qui sont des montages lexicaux à la manière de briques de lego. Au fond, les dinosaures sont tous des abracadabrasaures où la toute-puissance infantile (et la performativité magique) peut s’exercer dans une zone à la fois effrayante et apaisée, à la lisière du qui n’existe pas et du qui a existé. C’est vraiment un hommage au langage et à l’imaginaire que l’existence de ces énormes bêtes. Je ne sais pas comment l’on a fait pour vivre si longtemps sans les connaître.
FT : Venons-en à votre pratique personnelle. J’aimerais savoir un peu plus comment vous l’avez envisagée, conçue ? Vous êtes vous inspirés d’exemples (pour ou contre, d’ailleurs), vous qui avez une grande culture poétique, tant française qu’étrangère ? Pourriez-vous citer des auteurs exemplaires, à votre sens ?
YB : L’exemplaire pour moi, c’est l’ensemble riche, polymorphe et contradictoire, que constitue la lecture d’un grand nombre d’auteurs pour la jeunesse. Mon métier de formateur auprès des jeunes enseignants m’a permis de découvrir et de transmettre à travers des pratiques pédagogiques plaçant l’enfant lecteur au centre de son apprentissage, l’extrême richesse de ce continent de notre littérature, n’excluant pas la traduction d’ouvrages incontournables tels les Contes des frères Grimm, d’Andersen ou le Pinocchio de Carlo Collodi, jusqu’aux contemporains issus pour beaucoup de la littérature anglosaxonne. L’historique bibliothèque de L’Heure joyeuse (sise à Paris 5e depuis les années vingt avec son développement récent à la bibliothèque Sagan dans le 10e) a joué et joue toujours un rôle majeur sur ce plan.
GM : Pour être très franc, je me suis, presque sans le savoir (sinon j’aurais été pétrifié sur place !), inspiré d’un modèle vraiment imposant, La Fontaine. Son vers me charme à un point inouï. Son sens de la rime, des ruptures de rythme, des changements de ton, sa capacité à incarner la voix et la vie dans le vers, à faire entendre un sourire, des inflexions diverses, irrévérencieuses dans le moindre tressaillement du vers, le moindre choix lexical, m’a secrètement inspiré pour certains de ces poèmes. La Fontaine me fait penser à un violoniste de rue ou de film de Lubitsch (par exemple la belle Claudette Colbert dans The smiling lieutenant). Ainsi, dans le fameux :
La cigale ayant chanté
Tout l’été
Ce second vers est vraiment magnifique. Il est rejeté comme en un coup d’archet appuyé à la fois très long (« tout ») et très bref (trois pauvres syllabes pour tout un été, déjà évanoui). Il résume à merveille la position de la cigale, la volupté (« volupté, qui fus jadis maîtresse » …) d’un été langoureux qui s’est déjà évaporé… Plus tard, j’ai pensé aussi aux animaux de Roubaud, indépassables, inatteignables même, au bestiaire d’Apollinaire… Bref, des modèles assez classiques et totalement inaccessibles mais heureusement je n’y ai pas pensé consciemment, je crois sentir qu’ils étaient là, discrets, et grâce au jeu de cache-cache avec la référence, pas écrasants.
FT : une chose m’a frappée d’emblée lisant les deux livres. Leur dimension interactive. Des choses à compléter, à composer, à chercher, en rapport avec le thème. Yves, vous abordez une série de notions comme la ville, l’argent, le look, le téléphone et sur la page de gauche, vous laissez la parole au lecteur, en l’invitant à dire ce que ce n’est pas, avant de conclure avec vous, c’est une lyre ! Vous l’invitez aussi à trouver une citation en rapport avec l’objet. Sur la page de droite, vous vous livrez au jeu, à titre d’exemple, citation comprise. Ce qui est aussi une façon d’ouvrir le champ !
YB : Comme la convocation mémorielle de l’enfance est difficile et trompeuse, j’ai choisi d’écrire sur un mode négatif, m’inscrivant dans une tradition, celle de la théologie négative et/ou de la philosophie dite apophatique qui, à défaut de pouvoir définir dieu pour l’une, le concept pour l’autre, épellent tout ce qu’ils ne sont pas. Je sais gré à Vladimir Jankélévitch de cette parfaite définition : « Le positivisme de la chose tiendrait volontiers pour négatif tout ce qui est non-chose ; et pour la philosophie négative ou apophatique, au contraire, c’est cette mystérieuse non-chose qui est la positivité par excellence, l’ineffable positivité… » (Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien,1957). Chacun comprend alors que ce mode négatif d’écriture est une voie inattendue mais pour moi efficace de toucher au signifié, en jouant sur les différents hyponymes accessibles à travers leurs déclinaisons lexicales depuis les hyperonymes qui président à leurs dépliements. C’est au fond une leçon de vocabulaire, comme on le disait naguère, une leçon pour un enfant qui entre en lecture et découverte du monde qui l’entoure, rappelant que le lexique est celui d’une langue et la part acquise ou dominée par telle ou tel, son vocabulaire. Je lui propose des éléments de langue, des signifiants et des sèmes divers à travers des figures qui lui sont familières mais souvent absentes dans sa propre parole de par leur synonymie, dont on sait bien par ailleurs qu’elle n’existe pas, en témoigne la richesse du lexique et la fréquente polysémie d’un même lexème.
L’usage du « n’est pas » joue aussi comme une protection contre une affirmation péremptoire, préserve un espace ambigu qui, déjoué par sa répétition, devient une heureuse ritournelle qui rythme le poème, un peu comme les enfants le font dans les formulettes d’élimination, les comptines, les virelangues et autres jeux de doigts chantés. De nos jours, les lieux et les objets fétiches de nos pratiques, constituent les référents de la conversation des jeunes et il m’a semblé impossible, au risque d’être vraiment à côté des préoccupations adolescentes, de n’en pas faire la matière même des poèmes. Et je ne crois pas m’être trompé car les retours que m’ont fait les élèves du poète Pierre Drogi au lycée Racine par exemple, soulignaient le plaisir et l’étonnement poétique qu’ils avaient ressentis à la lecture de ces Poèmes pour Qui (aime encore lyre).
FT : et vous Guillaume, vous partez d’un thème adoré des enfants, les dinosaures. Et vous les mettez, ces chers dinosaures, à toutes les sauces, enrobant une vraie approche scientifique de beaucoup de joie, de jeu, de gaieté, bien servis par les dessins de Djohr.
On trouve d’abord une série de poèmes sur les dits dinosaures. Je choisis un exemple, qui illustre aussi votre intérêt pour la musique et le son : « Tricératops à crête (ou croûte), / T. Rex, soprane sans moumoute, / Dimétrodon, dos qui froufroute, / Stégosaure que le soir floute / prennent la sortie d’autoroute / Et se perdent dans l’infini / De millions d’années d’oubli. » (vous donnez en notes toutes les explications nécessaires). C’est très drôle mais aussi savant, mine de dinosaure et fonctionne comme une magnifique démonstration de ce qu’on peut faire avec les mots. Ici il n’y a pas de dés, mais des mots pour jouer ! Seconde partie, « L’Étymosaure » -ne pas oublier votre formation en lettres classiques-, formidable petit cours d’étymologie appliquée aux fabuleuses bêtes. « Métro ? du grec metron : mesure taille. Dimétrodon, qui a deux (di) tailles (métro) de dents (odon). » Et on finit par une sorte de cahier de jeux.
Est-à dire que vous prêtez à la pratique poétique de remarquables dons pédagogiques ?
GM : Ah oui, pour moi, ce n’est pas du tout un hasard si l’on a longtemps cru que l’on pouvait apprendre à construire un radeau en regardant comment avait fait Ulysse dans L’Odyssée. Je pense que le poème, ne serait-ce que par la mnémotechnique implicite qu’il contient, le vers, le rythme, parfois aussi la rime, est un formidable levier (et levain) de la mémoire. J’ai toujours des vers qui me reviennent en toute situation car ils sont dans ma mémoire et ils ressortent quand bon leur semble pour m’apprendre quelque chose de ce que je suis en train de vivre. Parfois, ils nous font faire des gaffes car les associations d’idées qui les suscitent peuvent aussi devenir des lapsus et des faux pas… Il n’est pas toujours bon de citer tel ou tel vers dans tel ou tel contexte mais je reste persuadé que cette parole particulière, qui se distingue du brouhaha des mots de tous les jours, de ces pièces usées que l’on se passe et repasse sans cesse, sont une chance inouïe pour apprendre, pour fixer de belles choses, même des choses que l’on ne comprend pas et autour desquelles on tourne et tourne des années pour leur chercher un sens…
FT : cette dimension interactive vous semble-t-elle à tous les deux une des meilleures tactiques pour intéresser les enfants, les inviter à faire, jouer, voire écrire eux-mêmes. Pour découvrir de l’intérieur ce qu’est, ce que peut être la poésie ?
YB : Je n’ai pas d’emblée pensé à créer une interactivité en construisant et en écrivant ces poèmes. Mon but était de les inscrire dans une histoire que la métaphore de la lyre incarne depuis Orphée et la naissance de la poésie dite lyrique. Leur forme peu banale, en marge des pratiques poétiques courantes, peut sembler ne pas se prêter à un tel parrainage mais je pense le contraire. Si l’on ne s’en tient pas à une définition émolliente du lyrisme, mais que l’on en adopte au contraire sa dimension incontournable présente dans tout projet poétique et son exigence, ces Poèmes pour Qui (aime encore lyre) s’inscrivent parfaitement dans cette tradition. Et l’idée m’est venue, en m’imaginant à la place du lecteur (comme je l’expliquais plus haut) d’entrer en dialogue avec lui en lui offrant de continuer d’écrire le poème en toute liberté sans toutefois déroger à son système formel fondé sur l’insistance de la répétition. Un « À toi de jouer ! » en quelque sorte, qui n’exclue pas de contredire le modèle, de le subvertir éventuellement, comme le font souvent les citations qui l’accompagnent.
GM : J’anime un atelier d’écriture poétique avec de jeunes adultes, des étudiants de 3e année de Licence dans mon université et, chaque année, je constate à quel point il est utile d’écouter le désir d’écrire des étudiants (nous n’avons pas eu cette chance) et d’y arrimer un désir d’apprendre sincère, voire dévorant. C’est tout à fait autre chose d’apprendre de façon abstraite et de savoir que ce que l’on apprend pourra nous aider à trouver notre voie. En général, j’aime bien que l’on se retrouve dans la position d’expérimenter plutôt que de rester au seuil d’une activité si longtemps que l’on n’ose plus s’y adonner, comme bloqués sur un plongeoir… La poésie peut parfois apparaître de l’autre côté d’une frontière invisible comme quelque chose d’intimidant, alors que, dès lors que l’enfant se met à la pratiquer, il découvre toutes ces potentialités qu’il avait en lui, dormantes. Aller chercher en soi ce qui s’y trouve à notre insu, découvrir les trésors que l’on recèle en soi-même est toujours quelque chose de magnifique, une initiation humaniste à mon sens, car c’est une façon de déplier la richesse et l’humanité de chacun, par-delà la simplification des êtres hélas si répandue.
FT : Guillaume, j’aimerais que vous développiez ici pour nous votre approche en ce qui concerne les livres sur la musique ? Je pense que votre démarche peut éclairer celle adoptée pour les livres de poésie…
GM : La série Sol et Rémi reposait sur une idée peut-être un peu étrange : plutôt que de raconter de façon un peu scolaire la vie d’un compositeur (elle était fournie en complément, en annexe), mettre en scène une rencontre imaginaire entre deux enfants, d’aujourd’hui ou de toujours, et un grand musicien. Ainsi, Sol et Rémi jouent au football contre un mur à Montfort-L’Amaury et le ballon vole dans le jardin. Ils escaladent le mur pour le retrouver, tombent dans un étang, sont grondés mais aussi bien traités par une drôle de gouvernante et entendent les notes d’une étrange mélodie, envoûtante. C’est le Boléro, car sans le savoir, ils sont tombés chez Maurice Ravel. Resté très gamin, le compositeur fait des cache-cache avec eux, ce qui d’ailleurs inspire des inflexions rythmiques à son œuvre, etc. Tout cela est évidemment imaginaire mais nous avons voulu, avec mon co-auteur, le musicien Karol Beffa, mettre en scène l’amitié possible entre les enfants et les compositeurs comme une figure de la connivence profonde entre le génie et la jeunesse. Pour les dinosaures, j’ai pris aussi les choses de biais : des récits, des fictions (par exemple « Embouteillage monstre » où les mammifères attendent leur tour dans l’évolution, au feu rouge, ou « Le derby de la préhistoire », un match de foot presque sans fin entre les mammifères et les reptiles), et ce n’est que dans un second temps que viennent les explications. Entre les deux, le « trondinoscope » est constitué des biographies en vers de tous les dinos cités dans le livre…
FT : Yves, à vous une question plus historique. Dans le champ poétique contemporain, quels sont selon vous ceux ou celles qui ont un véritable intérêt pour ce domaine de la poésie pour les jeunes ? Institutions, maisons d’édition, poètes ? Pouvez-vous donner quelques conseils aux parents qui désireraient ouvrir leurs enfants à la poésie, sur un mode différent (et pas toujours très inspiré, il faut bien le dire) de ce qu’on leur propose à l’école, surtout en primaire ?
YB : Surtout au collège, où la poésie disparait quasiment des référents littéraires, sans parler du mauvais sort qu’elle connaît au lycée, sauvée marginalement par les recommandations officielles pour l’épreuve littéraire du baccalauréat en classe de première. Comme je le soulignais plus haut, l’apprentissage de la langue à l’école maternelle se conduit en grande partie avec des jeux sur la langue, les comptines, la lecture faite par l’adulte de poèmes. Mais, au fil des cycles scolaires, la poésie disparaît peu à peu, au profit des enseignements disciplinaires dits « importants ». Le collège devient une friche, le lycée un désert. La question essentielle à mes yeux est celle de la formation littéraire des professeurs d’école, des enseignants du collège-lycée, très modeste sur ce plan avec pour conséquence l’usage du tout-venant, du préconçu inondant Internet via l’usage impensé du photocopieur qui fait malheureusement parvenir sous les yeux des élèves des textes opportunistes écrits par des inconnus se présentant comme poètes. Pourtant il existe d’excellents éditeurs qui proposent de belles anthologies (celles de Susie Morgensten furent très marquantes dans les années quatre-vingt) et des pratiques créatives, Rue du monde, les éditions du Rouergue, L’école des loisirs, Motus, Le port a jauni…, des auteurs majeurs tels Bernard Friot, Carl Norac, Albane Gellé, Jean-Pascal Dubost ou David Dumortier. J’ajouterai pour finir que le Marché de la poésie est particulièrement sensible à cette question de la poésie pour la jeunesse. Depuis deux ans, le Marché de la place Saint Sulpice s’agrandit avec un pavillon « Poésie Action Jeunesse », PAJ, qui propose lectures, rencontres, débats, ateliers ouverts aux plus jeunes. Ils sont nos lecteurs de demain !
Et j’en viens au rôle des parents. Deux hypothèses : ils sont lecteurs de poésie, la question demeure alors celle des choix à opérer, sans négliger que les enfants sont toujours plus aventureux que les adultes dans leur approche de la poésie et qu’ils ne sont très rarement en difficulté d’appréciation d’un poème. Ce qui autorise à penser qu’il n’existe pas vraiment, strictement de poésie pour l’enfance. Je me souviens personnellement d’avoir lu sans comprendre, comme je pense le faire aujourd’hui, de nombreux poètes de l’Antiquité, de notre Moyen Âge, sans parler du théâtre du Grand siècle. Racine est notre plus grand poète, non ? L’autre hypothèse, les parents non lecteurs (je préfère dire éloignés, car cette absence de lecture n’est pas un choix de leur part, elle est à l’image plutôt de l’absence de la poésie dans les médias donc dans leur quotidien). En général, les parents « éloignés » ne sont pas pour autant grands lecteurs de littérature, souvent plutôt lecteurs de genres qui excluent une approche artistique, esthétique du texte, au profit d’une écriture documentaire ou de récit, éloignée pour le coup de la poésie. Mais rien n’est figé et lorsqu’une rencontre poétique survient, elle est le plus souvent bien accueillie et suscite la curiosité.
FT : Si vous le souhaitez, je vous laisse conclure l’un et l’autre, avec un ou des vœux que vous pourriez formuler sur ce thème.
YB : Un conseil plus qu’un vœu, particulièrement important dans les pratiques scolaires, celui de toujours proposer régulièrement à l’enfant plusieurs poèmes, au moins deux, sur un même thème ou d’un même poète. Pourquoi ? Pour lui laisser un espace, la possibilité de dire sa préférence mais aussi sa réprobation. Face à un seul poème, en particulier à l’école, l’élève comprend vite qu’il faut forcément trouver « bien », valoriser ce qu’une main magistrale lui a tendu. Ainsi, s’il n’est alors pas capable de répéter le discours qu’il sait plus ou moins attendu par l’institution, il restera silencieux, un silence faussement interprété comme une absence de goût, de motivation. Pouvoir exprimer un refus, une distance, une critique intime non articulée forcément sur des attentes institutionnelles, est essentiel pour ne pas rebuter l’élève dans sa lecture du poème, un élève dont il faut se garder d’effacer en lui sa part d’enfance. J’irai même jusqu’à penser que le silence est une forme de réception du poème. C’est d’ailleurs ce que l’on vit à titre personnel lorsqu’on lit un poème dans notre solitude. Enfin, revenir, toujours revenir à Robert Desnos, aux Chantefables Chantefleurs (à chanter sur n’importe quel air), dont il ne vit jamais les poèmes imprimés. Rompre avec lui le silence mystérieux du poème sur la page est un enchantement et je n’oublie pas mes tentatives d’enfance de chanter avec joie l’un d’entre eux, ouvrant au hasard le livre, de L’Hippocampe à La Sauterelle, de L’Angélique au Réséda. Enfin, ne pas oublier, publié en 1980 chez Gautier-Languereau, Premier livre de poésie, dont les choix tant des poèmes que des illustrations sont excellents, escortés d’une biographie des poètes et d’un glossaire bien utile pour jeter les jalons de toute lecture à venir, à suivre… jusqu’aux livres de Jacques Roubaud, Les Animaux de tout le monde et Les Animaux de personne. Jusqu’au poème que l’enfant écrira peut-être !
GM : j’aimerais bien que la poésie jeunesse ait ses classiques en France – c’est-à-dire des poèmes que tout le monde connaît et chérit également –, comme la poésie russe pour enfants. Je pense à cette merveilleuse Anthologie publiée par les éditions Circé dans la belle traduction de Henri Abril avec sa rime intraduisible entre l’éléphant (slon) et le téléphone, le téléphant, en somme…
Décembre 2025
Yves Boudier, Poèmes pour Qui (aime encore lyre), LansKine, 2025, 10€
Guillaume Métayer, Le Dinosaulyre, suivi de l’Éymosaure, poèmes et jeux de Guillaume Métayer, illustrations de Djohr. Collection « La vie des classiques », Editions Les Belles Lettres, 2025, 11€