Didier Cahen, « Un monde en prose », lu par Henry Colombani (III, 7, notes de lecture)


Lecture d’Henry Colombani d’un titre ancien mais fort de Didier Cahen, « ’Un monde en prose’, tout en intériorité et retenue.


 

Didier Cahen, Un monde en prose, Apogée, avec une lithographie de Gérard Garouste, 2003, 96 p. 14 €



Tonalité
Économie, plutôt que rigueur, extrême concentration, mais sans pathos, légèreté proche d’une certaine neutralité (une certaine blancheur du timbre ?) mais à la tonalité ténue… font entendre la musique singulière de ce monde…en prose, dans la voix de Didier Cahen.
Une écriture qui ainsi adopte le ton qu’il faut pour dire l’essentiel – non comme concept, ni comme idée – mais comme nécessité vitale.
On ne peut pas ne pas penser à la très subtile et sensible leçon de Jean-Luc Nancy sur l’art comme « vestigial » : « Ce qui reste en retrait de l’image (1), ou ce qui reste dans son retrait, comme ce retrait même, c’est en effet le vestige. » Y sont associées les pensées du passant, de l’anonymat, du sens comme processus d’accès, plus que comme donné.

Architecture
Oui, sous la discrétion de la voix, la blancheur de l’écriture, il y a une architecture serrée, qui participe fortement – à mes yeux autant qu’à mon oreille – à la mise ne mouvement de la pensée poétique.
Le cursus des trois séquences elles-mêmes conduit de ‘I. Le jour même’, jusqu’à l’ouverture opérée par’ III. Hors les murs’, qui invite à franchir la limite, via le passage par ‘II. L’homme intérieur’. La rythmique retenue – le nombre y apparaît en effet comme une contrainte nécessaire, inhérente au dire qui se donne et ainsi constitutive de son économie – participe de ce process par le choix du ternaire qui, outre l’architecture du recueil, tend la première séquence, Le jour même, en quatre fois trois pages de trois strophes de trois vers…

Frappe de tambourin, « Ostinato » (2) tel un écho obsessionnel à cette incantation à mi-voix qui tente de dire la nécessité et la douleur de naître à chaque instant – dans le vide, l’absence, la croissance du désert, le jour qui descend, le moi est une rumeur… l’origine une méprise… la vie enveloppe la nuit… Chacune des séquences suivantes dispose également de son rythme interne comme d’un opérateur.
L’homme intérieur est traité comme une sorte de glossaire, une strophe de trois ou quatre vers fait écho – une sorte de répons – aux termes posés en titre : les plus élémentaires, concrets, voire triviaux : Décor, Pendule, Photo, Filière, Adresse… ou plus intimes : Je(u), J’uif, Tu, D.C…, voire plus abstraits : Clarté, Présence, Dialogue, Éternité. Pas une description, encore moins de définitions, mais essentiellement un à-plat de mots simples qui font agir la parole même, pour un passage à l’acte : je ne puis m’empêcher d’évoque le « performatif » d’Austin (3) … Au sommet de cette procédure, emblématique de la démarche (p. 53) :

Parole
Penser
Se réveiller
Sans en appeler
À l’alibi des sens

Quand dire c’est faire…
C’est la mise en mouvement d’un itinéraire ou d’un exercice spirituel qui est ici suggérée – plus précisément les balises pour une sorte d’ascèse du vivre à travers le dire. Cela donne à éprouver la tension du texte, et particulièrement la force d’astreinte dans le présent – le hic et nunc – obtenue par l’emploi systématique du présent, par le verbe être, le plus souvent pris sous sa forme forte « est », indiquant non l’essence, mais le « il y a », l’acquiescement au fait que « cela est », le « -là » de ce qui vient à l’être dans l’ouvert de l’exister, sans nostalgie pour ce qui a été, ni violence prospective pour un futurible illusoire… « Le monde naît de l’instant » …
L’emploi de l’infinitif opère de même, dans l’ordre de l’appel à l’agir, au passage à l’acte, par de discrets aphorismes : « Troquer la chose qui se voit… Éclairer le néant… Prêter main forte à l’abîme… » Certes, il s’agit de mettre en doute « je », (« Le moi est une rumeur… L’homme reste un mot… »), de l’habiller d’anonymat (« Suis-je /le premier venu /pour ne parler /qu’à la première personne ? »). Mais n’est-ce pas pour le restituer au commun de la communauté qu’augure, rare mais d’autant plus intense dans ‘Hors les murs’, l’emploi du « Tu » », véritable adresse à l’altérité du dehors ? – « Il y a ces jours / Où l’on est sûr / De tutoyer le monde »

Donner à entendre une autre langue sous la langue : la parole ?
Ici, le sensible, certes, ne se développe pas, il est retenu, c’est-à-dire, contenu en tension : pour autant, le concept ne prend pas le pas. Et si cette relative abstraction – comprise comme retrait, angle de vue, légère prise d’écart, relativement à l’immersion panique dans le réel – était la meilleure manière d’effectuer quelque chose de ce que recherche une tradition poétique de la modernité, celle à laquelle se réfère et se consacre Didier Cahen. Celle qu’a si précisément pointée André du Bouchet (4) dans ses premiers essais sur la poésie : par la critique de l’image – où risque de périr la poésie par excès d’immersion – où le retour au concept – aux Idées, ses idoles – où elle risque de s’assécher, la voie est étroite, et représente bien la nécessité d’une ascèse. Du Bouchet s’explique : « La vision est le désir du contact impossible. » […] « Car il demeure toujours cette contradiction entre l’écart – à la fois nié et avéré par la vue : cette vue qui aspire au contact immédiat de son objet et qui se trouve par-là même mesurer l’espace qui l’en sépare, cet intervalle qui est même sa raison d’être – et le motif récusé. (Elle veut du moins constater que l’écart n’est pas rupture…) »

Le bel exergue à Un monde en prose éclaire cet enjeu sans ambiguïté :
Le jour est malade d’images /Folie. Folie. /La nuit malade d’oublis. (Edmond Jabès)

Aussi, les quelques touches concédées aux singularités sensibles – hors images, si l’on peut dire – n’en prennent-elles que plus d’intensité : la densité du mot nu portant sa valeur de singularité portée en généralité : je pense au « bleu » posé à en opposition au non-bleu (p. 90) – Il y a là presque une leçon de physique : c’est table des éléments, champ magnétique… Comment ne pas y pressentir, en touche très fine, l’In lieblicher Bläue… de Hölderlin ? Et, bien sûr, tous les bleus chantés des poèmes depuis l’Azur… ? Nuage, dit cela au plus juste (p. 37) :

Blanchir/Un mot de ma langue /pour mieux dépeindre /le bleu du ciel

De même, le rose, l’arbre, les racines, le sable, la bouche, la chair, la main… recueillent ce lexique de l’élémentaire pour l’animer en un théâtre aux gestes essentiels : ma subjectivité générationnelle… y entend marcher les personnages de Beckett et l’homme de Giacometti… Et bien sûr, « Le désert croît / le sable juge / le désordre est bâti… » est la trace, comme une gravure à l’eau-forte, de la prophétie nietzschéenne… « …Malheur à qui recèle des déserts ! » Toute la force est ici dans la question et son ambivalence : du désert, est-ce une condamnation ou un appel comme un désir ?

« Un monde… en prose » ou « une prose … du monde » ?

Il faut ici rappeler, à propos de l’idée selon laquelle le premier romantisme annonçait que « l’idée de la poésie » serait « la prose », Jean-Luc Nancy (5), citant Novalis : « la poésie est la prose parmi les arts… », tenait à souligner ceci : « la prose dont on parle ici est la ‘véritable’ poésie, ou la vérité de la poésie. »

Ce rappel me semble nécessaire pour entendre la richesse de l’intitulé « un monde en prose » : la tension entre les termes peut à la fois s’entendre de manière critique pour dénoncer le « prosaïsme » d’un monde dépourvu de sens, – et dans lequel l’esprit humain se doit de construire, sinon un « sens », du moins une traversée sensée… Mais elle peut également s’entendre en tant que question posée dans la poésie avec les compagnons privilégiés de Didier Cahen, dans ce combat de la modernité selon laquelle il faut accepter une certain ‘mort’ de la poésie – en tout cas de certaines poésies… – ce qui conduit à la rabattre sur la prose : la réalité serrée de près, voire la banalité, peut-être, dont parle également A. du Bouchet (6). Ce qui n’exclut nullement la place et l’importance de la « prosodie » – forme, rythme, tonalité…- mais au service de l’authentique poésie : celle de la trace, de la recherche des pas invisibles, des « vestiges », loin des facilités des images et des chimères, qui ne sont ni l’essence ni l’être, mais la tremblante et incertaine attestation des passages – de l’être, des dieux, du Dieu ou de l’Autre, l’ineffable pressenti des mystiques creusant le vide et l’absence, leur quête, dans le tuffeau de leur(s) religion(s). Tenir ainsi le mot le plus ténu, le plus resserré, mais le plus simple possible, et sous l’apparente banalité, dans la blancheur d’une lumière mince, laisser toute sa place au dire qui conduit vers ce qui seul compte, et peut peut-être sauver : la parole. Le programme est arrêté, c’est un « Commerce… » (p. 47) : il est radical, il renouvelle la priorité de l’écoute et de l’audition sur la vue et la vision – non sans évoquer la tradition du Livre : « Troquer la chose qui se voit /contre le peu qui se dit » (id.)
Tels sont les derniers vers d’Un monde en prose :

« Ici / On jurerait la parole / Ici l’intime silence »
Évoquer, in fine, que
« Poésie n’a pas exactement un sens, mais plutôt le sens de l’accès à un sens chaque fois absent, et reporté plus loin… » (7)

Henry Colombani
Décembre 2025

[1] Voir Le vestige de l’art, conférence de 1994, reprise in « Les Muses », Galilée, 1994, 2001. p. 135sq…
[2] C’est une phrase de Louis-René des Forêts, l’auteur d’Ostinato, qui est en épigraphe à cette première partie…
[3] John Langshaw Austin, How to do things with words (traduit par Quand dire c’est faire, Seuil, 1962)
[4] Aveuglante ou banale. Essais sur la poésie, 1949-1959, Le Bruit du temps, 2011.Voir « Ebauches autour de la vision », p. 173- 174 et « Immersion et écart », p. 232sq. 
[5] « Compter avec la poésie », entretien avec Pierre Alféri, in Résistance de la poésie, William Blake & Co. Éditeur, 2004, p. 22.
[6] Mais ne peut accéder à la banalité qui veut… op. cit. p. 146. Cf. art. Banalité, p. 147 sq.
[7] Jean-Luc Nancy, op. cit.

Didier Cahen, Un monde en prose, Apogée, avec une lithographie de Gérard Garouste, 2003, 96 p. 14 €