Yannick Torlini, « Patience aux déserts » lu par Isabelle Baladine Howald (III, 16, notes de lecture)


Patience aux déserts m’a accompagnée durant cet été inquiétant, et je m’y suis accrochée comme à une pierre fraîche, éternelle.


 

 

Ça commence comme une mélopée de constats, on se croirait presque sur la lune, l’astre froid, une lumière, quelques ombres, la nuit :

« le centre fragmenté, chaque centre de rien, multitudes.

le néant est venu, avec l’obscurité, remplaçant tout et jusqu’à
l’obscurité même. jusqu’à l’obscurité. le néant s’est installé. est venu. s’est débattu.

quelque chose a émergé de tout cela 
» (p. 9)

La vie ? La petite cellule ? Le premier homme, « la viande verticale », avec sa première douleur ? Une naissance faisant craquer les rochers ? Un peuple ? « des millions. tout ça. appelant ». Appelant mais comme dans du sourd à l’intérieur dedans, du mutique au dehors. La catastrophe annoncée a eu lieu, il est vraiment trop tard, « sous la terre le reste a eu le dernier mot. sous la terre le reste oubliait le nom. cela dura encore. » Une série d’« échecs », le premier, le second, le troisième, :

« … une forme qui remixerait, loin, sous un entassement de draps.

quelque chose dans rien.

ce fut le premier échec. » (p.10)

Puis :

« quelque chose s’est débattu pour devenir…. Un cri, un spasme, puis parler, appeler.

quelque chose nommé matière. un spasme.

ce fut le second échec » p.11)


« la matière s‘est mise à marcher, appeler encore, en marchant. appelant et marchant, appelant la matière qui marche, appelant jusqu’à ce que la matière marche. verticalité, rectitude, lumière.

ce furent trois échecs.

ce fut le troisième échec. » (p. 12)

L’enfant est debout, puis d’autres, des millions. Qui se réunissent, dans la nature elle-même si plurielle. On aurait pu croire à une humanité, à une civilisation, mais l’homme, la « viande verticale » détruit cette nature, sans rien comprendre, sans aucun savoir, sans même imaginer, pauvre idiot, que la terre elle, en sa géologie, en sa nature propre, en son monde, pour sa survie aurait une immense patience. Ce qu’il appelle avec force « la viande » (l’homme) n’a tenu compte de rien, n’a rien regardé, rien écouté, rien vu, rien touché, rien compris.
Il restera les pierres, et puis les étoiles, et puis quelque chose reviendra et tout reviendra, malgré tout.

Patience au désert est magnifique, puissant, dur, lyrisme enserré. Il est composé en deux parties, celle dont je viens de parler, constat froid et sans appel, et une autre, comme une mélopée (cela me rappelle le Mbo de Gérard Haller), vraiment déchirante, terrible, terriblement belle et terriblement désespérante. Cela, je l’ai senti dans ma chair cet été caniculaire, son texte co-existant avec ce qui me minait totalement, dans la pièce obscure où je travaillais, si acharnée et si triste.
Arrive cette patience, patience de la nature, des êtres petits, animaux, végétaux, dans grands mouvements sur la terre, montagnes, déserts, océans, au temps (aube, soir, nuit, étoiles), aux merveilles que sont les moments. Un moment est une merveille en soi.
François d’Assise me traverse l’esprit quand Yannick Torlini parle de ses « frères », le frère, celui qui n’est pas soi mais si proche et qui peut prendre tant de formes… L’avenir, l’angoisse, la chair, la mort aussi, tout s’éteindra et recommencera.
Il est une chose très bouleversante aussi dans ce livre, peut-être parce que cette chose me bouleverse dans la vie, c’est ce mot, cette chose qu’est « l’appel ». Quelqu’un appelle. Je t’appelle. Tu appelles et cela me bouleverse si souvent.
La petite chatte miaule, elle m’appelle.
Patience.

Isabelle Baladine Howald

Yannick Torlini, Patience aux déserts, L’Etoile des limites, 2026, 89 p., 17€



« friable ce qui est devenu. friable saison comme pierres. tourne tombe et dans la nuit tourne tombe friable. tout ce qui est devenu friable, tourne et tombe.

dans la nuit comme tempête, ce silence devenu tempête, est devenu. ce qui tourne et tombe. fais nuit comme tempête. ce qui fait, creuset, mortier. est devenu.

a chuchoté pourtant. a chuchoté le monde, ne s’est pas fait. n’est pas achevé. n’a jamais été. n’est même pas le commencement de ce qui s’est achevé. n’est pas l’entièreté de ce qui naît et détruit. n’est pas la totalité des mondes achevés.

n’a pas été pourtant ce qui est devenu. pierres et saison des pierres ce monde, ces mondes, ont rôdé dans la langue. friable nuit et tempête.

ont rôdé.

ont rodé seulement langues, entailles, murs. Temps pas vraiment temps.

ont rôdé. » (p.56)



« patience aux langues, patience aux langues qui répètent se répètent, aux sons qui hésitent, à la main qui trace l’histoire de ce qui n’a jamais eu d’histoire. patience à tous ceux qui signifie. patience à tous ceux qui s’est forcé de signifier.

patience à la vermine, aux charançons, aux mouches, aux blattes, aux animaux nocturnes et impurs. patience à la chouette, à l’effraie, aux hiboux. patience à l’intelligence de ce monde. patience à ce monde.

engendré pour être détruit. patience à ceux qui s’engendre pour être détruit.

patience aux yeux, aux dents, aux os et aux stèles innombrables. patience aux signes qui tiennent dans la nuit. patience aux bouches, les sables viendront. patience à tous ceux qui crient dans le silence de la glaise. les sables viendront. (p.70)


« patience, patience encore, ce sera la fin, ce sera bientôt la fin, la lumière remplacera les ténèbres puis les ténèbres vaincront sans aucun doute. patience, les conflits cesseront.

patience, patience encore. patience à l’inanimé, au désastreux, patience aux catastrophes qui rampent et grondent tout autour du monde.

patience aux taupes, aux couleuvres, aux chauve-souris, patience aux animaux aveugles qui creusent, glissent et grattent. patience à tout ce qui est fait d’ombres, à tout ce qui vit dans la nuit par-delà les ombres.

patience aux cimes des arbres, aux sommets enneigés, aux racines efficaces, aux tubercules magnifiques. patience au vertical, à tous ceux qui s’élève où s’abaisse pour vivre.

patience à l’effarement, à la panique et au cœur primaire et tenace. patience à ces millions d’années qui ont tenu dans les cœurs.

patience frère, patience encore, vous serez bientôt plus légers.

patience, patience encore, la chair et l’angoisse ne payeront plus rien. (p. 81)