Margherita Guidacci, « Neurosuite », suivi de « Le Vide et les Formes », lu par Christian Travaux (III, 15, notes de lecture)


Le livre de Margherita Guiddaci est un de ces livres qui ‘marquent au fer rouge de la pensée, de l’écriture’



 

 

Écrire est une aide à survivre
(p. 11).

           

Il est des livres qui marquent au fer. Au fer rouge de la pensée, de l’écriture, des images, de ce qui se dit et ce qui se joue parmi les lignes, dans les mots. Nous ne nous en relevons pas. Durant la lecture, nous sommes comme aspirés, ou comme happés, par cette foudroyante lumière qui en émane, et qui nous pousse vers l’intérieur, vers ce trou noir, à lire plus avant, plus encore. Après la lecture, nous restons comme hébétés, abasourdis, rêveurs, à fixer devant nous, dans le vide qui nous fait face, je ne sais quoi de plus puissant, de plus immense, qui dépasse notre petite vie, pour l’amener à ce qui est l’ordre même de l’univers, et notre raison d’être sur terre, et les étoiles. Ainsi de Neurosuite de Margherita Guidacci. Pour tout dire, je la connaissais peu. Je n’avais lu qu’un livre d’elle, et n’en avais pas vu l’ampleur. Mais, depuis la lecture de Neurosuite, je ne cesse d’y repenser, ne cesse de le porter en moi, comme une blessure doucereuse, une plaie heureuse, mais dont l’empreinte reste au corps et à l’esprit, le marquant à jamais, au point qu’il fait dorénavant, cet ouvrage, partie de moi, de ce que je sens, de ce que je pense, de ce que je vois, et de ces blanches constellations que je contemple, la nuit venue, avec ferveur, dans le ciel noir.

 

De septembre 1968 à juin 1969, Margherita Guidacci séjourne en centre neurologique. En hôpital psychiatrique. Pour dépression. De cette expérience singulière, elle en tire un ensemble de textes, 80 poèmes, qu’elle intitule Neurosuite, et qu’elle publie en 1970. Quand on sait que la poétesse, comme elle l’a confié à Gérard Pfister, a pu connaître – dans son écriture – des « périodes désertiques qui ont pu durer près de dix ans » (p. 12), 80 poèmes en 10 mois c’est beaucoup, c’est impressionnant. C’est la marque d’une nécessité impérieuse, d’une urgence intérieure, d’une survie. L’expérience psychiatrique de l’hôpital la fait écrire pour ne pas sombrer, dire pour ne pas mourir, parler pour pouvoir supporter la douleur d’être malade, d’être enfermée, et d’être jugée malade. S’il n’y a ni dates, ni lieux, dans le recueil, Guidacci esquisse, pourtant, le cadre de son internement. La « clinique de neurologie » (p. 33), avec ses murs blancs, aveuglants (p. 43), « le rectangle gris / de [ses] fenêtre[s] » (p. 65), ses rideaux qui se lèvent « toujours sur de nouveaux rideaux » (id.), ses « sombres couloirs » (p. 173), ses « lits-tombes » (p. 45), ses chariots qui apportent « on ne sait trop […] le thé ou une injection » (id.). Mais « les couloirs sont des fleuves impétueux » (p. 113), « la nuit, la tapisserie […] se met à murmurer / comme une forêt » (id.), les murs grandissent autour de soi (p. 115), l’ombre fait de « hauts barreaux […] qui te strient l’âme » (p. 141). Et tout l’espace est incertain, trouble toujours : ici, « est-ce l’ultime demeure des vivants, / ou la première des morts ? » (p. 33). On le voit, le sous-texte qui aide à dire l’espace de l’hôpital est celui de l’Enfer de Dante, le « Cocyte » (p. 139), le « cercle de l’enfer qui est le nôtre », écrit Guidacci (p. 37), auquel nous accompagne, avec soin, un infirmier.

 

Dès lors, le lieu de soins se vit, s’éprouve, comme une cage (p. 47), une prison (p. 47, 173), ou « un aquarium sans voix » (p. 59), comme le lieu d’un emprisonnement, où les malades ne sont pas libres, sont détenus par contrainte, contre leur gré, et subissent les lois arbitraires de leurs gardiens et des médecins. Les médecins, d’ailleurs, si leurs noms donnent lieu à des titres de poèmes, « docteur R » (p. 49), « docteur Z » (p. 51), « docteur Y » (p. 53), participent de cet enfer, dont ils sont les maîtres souverains. Ils sont juges (p. 109, 135), sages tout puissants, escouade en blouse blanche (p. 39), scrutateurs. Qu’ils s’alignent contre le mur (p. 135), c’est pour juger, pour condamner – « Quelle est la faute ? », dit Guidacci, « quel secret malfaisant / cachons-nous ? » (id.) –, et pour considérer ceux qui sont malades comme des cas d’école (p. 55), des animaux de laboratoire, des insectes, des cas cliniques (id.). Ils n’en savent pas plus que nous (p. 53), mais ils ont tout pouvoir sur nous, par leur prétendu savoir, leur prétendue sagesse. « Nous sommes, nous, » écrit même Guidacci, « la vivante confirmation / de leur sagesse » (p. 69). Et elle ose l’image étonnante, magnifiquement juste, d’un Minos cachant sa queue sous sa blouse blanche (p. 37). Plus encore, les médecins nous pèsent et nous dissèquent, avec leur grossier télescope (p. 51), exercent leur pouvoir sur nous par l’aiguille et les électrodes (p. 65), avec l’injection du soir (p. 39), semant la paix – dit Guidacci – au bout d’une seringue (id.), mais aussi couronnant de gemmes cruelles (p. 119), la tête de leurs patients. Et c’est dans un texte titré « Couronnement – électrochoc » (id.) que Guidacci parle des « éclairs qui te traversent l’âme » (id.), des « diamants qui t’aveuglent » (id.), des « fusées folles [qui te pénètrent] dans l’intérieure ténèbre » (id.), et du « vide au-dedans [laissé par] la trace des électrodes » (id.).

 

Les malades, eux aussi, sont dits, dans leur souffrance, dans leur terreur, dans leur angoisse, avec des images qui clouent le lecteur face à la page, l’éblouissent, et le tétanisent. Les malades : « prison en marche » (p. 141), « oiseaux prisonniers d’un filet » (p. 25), Icare qui chute (p. 67), « papillon emmuré / dans des siècles d’ambre » (p. 51), « morts que nous sommes » (p. 45). Ou, plus encore, cette définition remarquable de ce que c’est qu’être malade : nous ne sommes « pas seulement la matière qui s’effondre, / mais l’acte même de s’effondrer » (p. 151). « Plus rien n’exist[e] que l’effondrement. » (id.). Il faudrait pouvoir tout citer, tant chaque phrase est d’une justesse au scalpel, d’une force qui résonne longtemps en nous, et nous étonne, et nous submerge. La maladie n’est pas qu’épreuve du corps, ou souffrance de la chair. Elle est, encore plus, épreuve de l’âme, tourment perpétuel de l’être dans l’être même, échec ou défaite du vivre. Et si le monde est comme « une eau miroitante » (p. 115), écrit Guidacci, alors, « nous deviendrons eau, nous aussi » (p. 121). « Cette eau, c’est nous, / détruits » (p. 123). « La défaite [est] un continent » (p. 179). On ne peut pas plus puissamment dire. On ne peut pas plus sensiblement sentir et exprimer ce qu’est la peur, et l’affolement de l’âme, ce « cri orange » qui monte en soi et « vire au rouge » (p. 163), quand on est malade. Un « cri / comme un couteau » (p. 167). Et une parole poétique, comme une déflagration de langue face à ce qu’est simplement vivre, simplement être.

 

C’est, peut-être, cela qui relie Neurosuite au Vide et les Formes. Car il ne faudrait pas réduire Margherita Guidacci à une poésie de l’être souffrant, malade. Le Vide et les Formes nous convainc qu’elle fait partie des plus grands. Ici, plus question d’évoquer l’enfermement psychologique, les médecins, et la maladie. Mais une déferlante d’images, une force de la pensée, qui stupéfie à chaque page. Qu’elle parle d’un arbre, aussitôt c’est un visage vert qui naît dans le feuillage, visage du vent ou visage de l’eau (p. 195). Et elle imagine « des feuilles [qui] deviennent oiseaux », et « des oiseaux [qui] deviennent feuilles » (p. 197). Le réel est source d’images. Le monde entier est réversible. Alors, ce n’est plus la chevelure qui est flammes, mais les flammes qui sont chevelure (p. 245). Ce sont « les sentiers [qui] vont à l’eau » (p. 251). « La source qui […] révèle [le] sable » (p. 239). « L’eau [qui] a soif » (p. 235). Et « qui [donc] nous donnera à boire », s’écrie-t-elle, « si même l’eau a soif » (p. 235) ? Ou « l’eau [qui] déploie ses ailes sans jamais les refermer » (p. 249). On le voit, la poétesse pense en images, voit dans le monde un réservoir perpétuel de formes et d’images, et de forces qui se combattent, et se renversent, et se remplacent, et s’annihilent, quand elles ne se substituent pas. On pense là, bien évidemment, à ce qu’écrivait Octavio Paz, dans L’Arc et la Lyre, à propos du poème :

 

« Le poème non seulement proclame la coexistence dynamique et nécessaire des contraires, mais leur identité finale. Et cette réconciliation qui n’implique ni réduction ni transmutation de la singularité de chaque terme, est un mur que jusqu’à présent la pensée occidentale s’est refusée à franchir ».

 

Telle est la pensée de Guidacci. Défier le principe de contradiction. Dire l’identité des contraires. Renverser l’ordre des choses. Et ramener à l’unité la pluralité du monde. Atteindre, ainsi, à ce qui fait l’ordre de cette Grande Réalité qui nous entoure, dans laquelle nous vivons et à quoi nous ne comprenons rien. On saisit mieux, alors, pourquoi, dans Neurosuite, elle affirme que ce ne sont pas les médecins qui sont les gardiens du monde. Ce sont les malades : « nous sommes, nous, les véritables gardiens du monde : / nous qui voyons l’ombre / et écoutons les voix souterraines. » (p. 113). On ne saurait mieux définir, et plus magnifiquement, ce qu’est vraiment un poète.

 

Et à quoi sert la poésie.

 

Christian Travaux

 

 

 

Margherita Guidacci : neurosuite, suivi de Le vide et les formes, traduit de l’italien et présenté par Gérard Pfister, Arfuyen, 300 pages, 2026, 20€