James Sacré, « Compagnie de l’animal poème », lu par Romain Frezzato (III, 16, notes de lecture)


En somme, le poème ‘n’est qu’un geste de vivant comme le sont tous les autres gestes du corps’. Voilà donc.


 

 

Quelle délectable compagnie (et déroutante) que cet animal poème que James Sacré fait paraître cette année aux tout aussi précieuses éditions Fario ! Livre hybride, à la fois essai et poème, vers et prose, autobiographie et fiction de soi, rétrospective poétique et actualisation du texte, écriture et réécriture, celui-ci ne fait finalement que prolonger la longue discussion que l’auteur entretient avec le poème depuis sa première parution (en 1965).

En cherchant ici, par le biais de proses noueuses et réflexives autant que de poèmes (anciens ou récents), à définir cette drôle de chose qu’est le poème, James Sacré trouve cette formule définitive autour de laquelle nous pouvons je crois faire consensus : « toute l’activité d’écrire un poème n’est qu’un geste assez dérisoire de vie – ce qui n’empêche pas que ce geste puisse ouvrir par exemple à la beauté, ou à quelque possibilité espérée de parler avec le monde et les autres. »  Loin des théories linguistiques, esthétiques, politiques, Sacré pense le poème comme la résultante d’un corps, un geste comme l’on en a des centaines (par exemple faucher, marcher, danser), mais « un geste dérisoire de vie ». Un geste qui n’aurait de sens que dans sa production même, sans viser autre chose que ça, cette formation gestuelle permise par le corps même de l’humain. En somme, le poème « n’est qu’un geste de vivant comme le sont tous les autres gestes du corps ». De sorte que fabriquer du poème, c’est réagir encore à ce qu’à l’extérieur (du poème) l’humain fait du vivant (le détruire). En cela, le poète ne cesse de parler aussi de son époque, et de ce que le poème a à faire avec elle. En quoi le poème accompagne-t-il encore son créateur tout autant que le monde où celui-ci se trouve jeté ?

Bien sûr, cet essai (conservons, faute de mieux, ce terme montaignien qui à tout prendre dit mieux qu’un autre la variété formelle dont il est ici question) est l’occasion pour l’écrivain de réfléchir (sur) sa pratique, de faire le bilan d’une œuvre (le livre cite, et parfois réécrit, des poèmes anciens, issus par exemple Des animaux plus ou moins familiers, admirable recueil paru chez le regretté André Dimanche en 1993, et d’autres encore plus tardifs) :

« J’ai pu penser que j’allais faire bouger la langue en passant, comme l’écrivit un critique, d’un « langage perlé » à du « langage parlé » : je ne faisais que m’inventer (le terme est sans doute un peu fort, légèrement prétentieux) des façons de m’exprimer. D’exprimer ma relation au monde, aux mots, à mon improbable et néanmoins tyrannique « je ». »

Se tissent ici les trois grands fils autour desquels se jouent l’écriture de Sacré : la langue, le monde, le moi. Et tout au long de ces réflexions (qui ne se contentent pas du reste de réfléchir mais produisent également de la langue, du poème), l’auteur trouve dans ses livres précédents des illustrations (figurant dans leur forme originale puis remaniée). Sacré revient aussi dans ce texte sur les grands motifs de sa poésie : le monde rural, l’animal, l’enfance, l’autre ; ainsi que sur des motifs qui apparaissent de loin en loin comme la sexualité, l’obscénité. Car s’il est vrai que l’obscène perle à l’occasion dans les livres de Sacré (il est d’ailleurs, l’obscène, l’une des catégories interrogées dans Parler avec le poème, paru en 2013 aux éditions de la Baconnière), jamais sans doute n’a-t-il été ici à ce point sondé, fouillé, déballé – dans une sorte de sexualité première, bestiale, endogamique et crue : « Le centre pourri (fleuri) de la femme (rose noire, autre poème) crie que mon plaisir est vain : y devrais lécher mon sperme répandu. Et sans pouvoir pleurer. J’y reviens toujours pour un bonheur naïf ; et sans la honte le poème n’est-il que plaisir délabré ? Mais à la fin n’est-elle pas là ? Je bande encore. // (Mes lèvres (peut-être) sur ton nœud garçon que j’aime ton visage dort-il ? le rouge (et tel mouvement) trahit l’émotion de ton cœur. Le mien a peur de quoi ? Tel baiser ne fut aucune neige sur une rose sale mais le cœur défendu de la présence : ton slip et tes yeux font que le temps est l’énigmatique sourire de la mort.) » On voit ici comment la prose ne se dépare jamais de sa volonté de faire poème, de travailler la langue au corps, d’y puiser de quoi subvenir au besoin de scansion.

C’est aussi sans doute que la recension frontale du sexe est entrevue comme une façon de se dissocier de la noirceur de l’ère : « Un homme (où est-ce ?) serait debout après qu’il aurait fait l’amour (à une femme, un garçon ou quelle chèvre méfiante ?) – je vois bien que cette rêverie lyrique n’empêche pas le monde d’être noir (arbres balancés neige sale). Le vent fripe son sexe court. C’est maintenant que je l’aime. » Ailleurs, le poète le dit sans ambages : « Le poème est un gland qu’il faut lécher. »

Il n’est sans doute pas surprenant que cette leçon éructante de poésie, que cet abécédaire obscène et brut, et ce chamboulement de la langue pour le dire, nous vienne d’un poète déjà octogénaire. Il y a là comme la collecte de tout le fruit d’un parcours parsemé de grands livres où l’homme et la vie, la terre et ses tribus, furent toujours à l’honneur, où le poète, flanqué de son animal poétique, réinjecta dans la langue commune un peu de sa subversive substance.

Romain Frezzato

James Sacré, Compagnie de l’animal poème, Éditions Fario, 2026, 156p., 21€



Un extrait :

Cette affaire d’écriture n’est pas forcément la vôtre.
Je pourrais moi aussi écrire tout autrement
Laisser le lecteur se demander
Si sur deux lignes il lit deux vers ou un seul, s’interroger
Sur ce que dit le poème à propos de prose et de vers,
Mais je m’efforce d’être le plus clair possible en écrivant.

Pour mieux voir la plus surprenante obscurité
Celle qui trouve toujours à se manifester
Dans les plus décidées tentatives d’une illusoire transparence du dire
Celle qui interroge agréablement ou qui inquiète, et de même
J’essaie de démêler, sans explication mais en les montrant
Différences et ressemblances entre prose et vers ;
Assez en vain, je m’en rends bien compte,
Mais quand même.