Natacha Wolinski, « Endormir l’orage » (III, 10, anthologie)


La fille de Georges Wolinski propose ce chant de deuil lyrique et plein de vie, pour ce père merle moqueur.


 

 

Je vérifie
l’humanité brouillonne
suspendue
au noir crochet de son feutre,
j’étreins pareillement
les forts et les éclopés,
le centre et la marge,
la violence du jour et
celle de la nuit,
la grande brassée des corps,
ni beaux ni laids,
pleins d’une vie
passée et à venir,
ce terreau fertile
des frères humains
que je laboure aujourd’hui
après l’avoir tant ignoré


Le monde désapprend
ses points cardinaux,
mais tes dessins
de liqueur forte
et de pointe de feu
enjambent
les champs
de désolation
et dissipent
les bourrasques
mélancoliques


Cuba, Rome, Moscou,
Phnom-Penh, Tachkent,
Madrid, Tokyo, Mexico,
je rejoins les lointains
de tes carnets de voyage,
je change de courants,
d’aubes et de felouques


Personne n’effacera
la rondeur aimante
de ton trait, personne n’ajoutera
de volcans aux vallées,
d’horloges aux saisons,
de numéros impairs,
aux année de grâce


Il m’appartient de remettre
de l’encre dans tes cartouches,
les promesses du présent,
je les tiendrai
en donnant la main
à tous mes aimés


Est-il venu le temps
du réveil,
des notes longues
et des musiques à vent ?
Je donne la main à mon Sphynx de père
exécuté derrière les vitres
d’un immeuble si tristement laid,
mort entouré de ses amis,
mort dans le sanctuaire laïque
d’un journal
où l’on faisait profession
de rire
et de moquer
sans esprit de menace,
mort à la tâche
et mort au combat,
dessin, feutre, crayons et
corps précipités à terre,
mort pour que s’éveille en moi
le désir de vivre et
d’en découdre



Je donne enfin la main
à l’enfant que j’étais,
elle se confond
avec ces lointains
dont je redoute
l’effacement,
je perds
et retrouve sa trace
sur le chemin d’épines
de la Garoupe,
dans les forêts de pins couchés
des îles grecques,
dans les humeurs sombre
des nuits sans lune
et dans le ciel
aux deux soleils,
j’offre à l’enfant
que je fus
un bandeau de pirate
pour farder les jours
de couleurs labiles
et invincibles,
je la dote d’une langue mère
pour lécher ses plaies,
laper l’eau-de-vie
des beaux lendemains
et ne rien reconnaître
pour hymne
que le chant
du merle moqueur

Natacha Wolinski Endormir l’orage, Arléa 2025, coll. la rencontre, 58 p., 14€