Frédérique de Carvalho, « Sentimentale de paysage », lu par Anne Malaprade (III, 9, notes de lecture)


Frédérique de Carvalho dessine les paysages tourmentés d’une nature propre à dérouter notre langue dans ce dernier recueil, magnifique.


 

La couverture de ce livre magnifie une photo en noir et blanc (prise par l’écrivain) d’un soupçon de vert, tandis que les premières pages du recueil rejouent ce duo contrasté grâce à deux feuilles de couleur. Le ton est donné : quelque chose du gris participant du noir et blanc va être constamment déjoué par une délicate et discrète trace colorée. Thanatos/Eros diraient certains. La pulsion de mort cohabite en tout cas avec l’énergie, celle de la vie qui donne à la langue travaillée par Frédérique de Carvalho un élan et une précision d’une maîtrise juste et néanmoins implacable.

La dizaine de textes regroupés déploie une Sentimentale de paysage : groupe nominal intrigant s’il en est ! Sentimentale est-il un adjectif substantivé ? Le mot qualifie-t-il un être féminin, une posture, une émotion ? Quelque chose, effectivement, se lie et se crée entre du sentiment et un lieu. Il sera beaucoup question d’enfants et d’animaux (cheval, courlis, baleine, rouge-gorge, tigre…) dans les textes qui suivent, mais aussi de paysages marins et de bâtiments (cabane, abri, fortin), comme si toute côte et toute construction humaine découvraient précipices et abîmes, enjoignant notre mémoire à découvrir/recouvrir ce qui nous constitue, soit : des ombres, des souvenirs, une mère (désormais morte), des éléments (« /feu » est le titre d’un des poèmes). On surfe et glisse sur la surface des paysages, mais on peut aussi choisir de les investir pour les intérioriser par le biais d’une « inside/radiographie » (autre titre d’une section) qui nous fait voyager cette fois dans le temps. Les cahutes les plus humbles recèlent ainsi des profondeurs insoupçonnées.

Si Frédérique de Carvalho est parfois tentée par le conte — « il était une fois des fleurs et des oiseaux on/s’arrêtera là » —, si elle joue des hypothèses qui encadrent toute vie — « si nous avions des larmes nous pleurerions sans doute » —, si elle tente de tracer « des mots sans objet » —, la langue qu’elle pose et dispose sur la page propose un récit dont le sujet ne cesse de fuir : « quelqu’un boit de l’or/loin des troupeaux ». Or ce quelqu’un mis à distance de soi, c’est sans doute à la fois celui qui écrit et celui qui reçoit l’écrit. La langue enfin avalée et digérée par cet Autre moi, il est temps de « recopier le silence », mais un silence riche de tous les vivants muets, un silence qui se met à l’écoute des bêtes et de l’enfance « traversière ». Mélancolique, ce silence souvent gelé (le motif de la neige est en effet très présent) rend aussi hommage à Virginia Woolf et à ce « petit corps face contre la plage » qui a été « rejeté par la mer on n’a pas retrouvé/l’ours qu’il tenait dans les bras sur la photographie de son anniversaire ». Les hommes et la guerre, les armes et les conflits ne sont jamais loin. Pourtant la « langue de sable » ici inventée lutte pour gripper les machines à tuer que savent si bien fabriquer les hommes. Les éclats qui blessent nos gorges font de nous des « débris » certes, mais des débris tranchants : ils creusent, dessinent, marquent, inscrivent un vide, un espace ouvert en tout cas, qui permet que le blanc, infiniment, « respire ».

Ecrire comme on marche, dans une « sauvagerie » totale : c’est alors dans ce double mouvement qu’on peut repérer dans un ciel reconfiguré des silhouettes évoquant « l’ange » ou peut-être « l’oiseau blanc ». À force de traces et de découpes, le ciel éclaire un paysage intérieur sonore qui délie les langues apeurées des muets.

Anne Malaprade

Frédérique de Carvalho, Sentimentale de paysage, Propos2éditions, Collection propos à demi, 2025, 92 p., 14€