Romain Frezzato nous entraîne dans le monde d’ennui bien exploré par la poésie de Victor Rassov, dans son livre Morosités
Que l’ennui nourrisse le poème est une des conditions de la modernité (cf. Charles Baudelaire). La ville, la démocratie, le salariat : autant de notions corolaires. Dans la vie d’appartement que nous rapporte Victor Rassov, l’ennui – parce que trop glorieux, ou disons, pour faire bref, trop philosophique – ne saurait même être possible. La morosité est devenue la condition du poète post-moderne. Pourtant rien de morose dans cette succession de sizains dont l’invention verbale continue sape d’emblée le plat du vivre : « On se délabre assez / lentement dans la cuisine. / Le monde (ses bruits de bagnoles et d’oiseaux) / finit de nous / percer / la membrane. » On entre certes, dès la première page, dans un monde de l’approximatif – qui est celui de la sensation, diffuse, d’un sujet tout aussi incertain : « on se délabre assez lentement ; on ne vit pas si loin ; on cultive […] un fond de transe un peu atroce ; on s’estime à peu près foutu ; on déclare un sinistre diffus ; etc. » À noter au passage que le je lyrique de l’ennui baudelairien a cédé sa place au on très prosaïque – pronom aussi indéfini que le sujet qu’il offre de nommer (ce on qui était déjà l’outil anti-lyrique d’un Emaz) : outil discursif qui seul permet de dire l’expérience (post-)démocratique des multitudes où chacun se trouve être le mime de l’autre (modèle clonique des sociétés de contrôle). C’est aussi que l’expérience du monde ne peut plus se faire que dans l’approximation – tant les repères périclitent (post-vérité et tutti quanti). Dès lors, « on mise sur l’imprécision ». Et c’est ce morose-là que le livre interroge – et en cela aide à questionner notre rapport au non-monde (cf. C. D.). Aussi, revenu des dieux divers et des suites à donner au capitalisme débilitant, seul le corps demeure dont on lave « les os par / ordre / de grandeur », dont on fait « ronronner [le] squelette ». Cuisine, plumard, salle de bain, chaise percée : morosités esquisse un espace de non-vie qui est la carcéralité de tous, un « marécage ». De sorte qu’on y promène son terme : « on mime la cendre et sa couleur / on opacifie les miroirs en soufflant sa buée jusqu’à ce que mort s’ensuive / on rumine ses heures creuses ses fumées ses rhumes ontologiques / etc. » Dans ce sas de rien, ce sas clos, seule la perspective de l’animal semble se détacher, comme un îlot du vivre en nous que rien n’anime (car morose). Se dégage en effet tout un bestiaire heureux et décongestionnant dans ces « rudes faubourgs du cénozoïque » : « pic-vert », « pires poules » et « iguanodons », « larves de cétoines » et « anguilles d’eau douce », « baudroie », « anémone » ; et « le cerf dans la confidence », « la paresse des crapauds », le « sexe des méduses » … Ainsi, sur ce « sol chauve d’une planète en banlieue », un sursaut de vie se fait, par l’adjonction de l’animal, par le recours au bestial qu’on porte, et qui nous fait. Si Rassov se « consacre au bredouillement de certaines constations », c’est pour nous ramener à ça – la vie qu’on porte, l’être qui demeure inséminé. A cela s’ajoute, bien sûr, la possibilité du verbe, loin des « poncifs toussifs », comme seul recours au terne : « On échange / kopecks et bricoles / contre un peu de / vigueur verbal ». Et de vigueur, Rassov n’en manque pas, qui délivre ici sa « partition glottique », ces « bas-morceaux de parlottes », ces « anathèmes essentiellement phoniques », qui « s’accroche au lexique du doute » et « fore dans la fadeur » pour nous en sortir nous – ce qui reste, convenons-en, l’une des dernières fonctions du poème : forer dans le fade du monde pour trouver une sortie.
Victor Rassov, Morosités, Le Cadran ligné, 2025, 14 €.
Romain Frezzato
Un extrait :
On prend la lande
et les concombres, un peu
de ce dépit qui stagne
au fond des pots hermétiques.
On scelle quelque sandwich sur un coin
de table tournante.
On perd de vue la côte.
On perd de vue les hautes
gerbes et les
cliquetis de la côte. On ne barbotte plus
qu’avec l’idée même
de la côte.
On a déferlé sur
des orbes indistincts :
planètes ou cloques,
ampoules.
Nos jaculations
ont angulé les globes.