Victor Martinez,« Manifeste d’action directe. Poèmes contre l’ordre qui vient », lu par Syrine Vitse (III,5, Notes de lectures)


Syrine Viste nous propose ici la lecture effarée d’un livre de Victor Martinez qui claque comme un éclat de feu.


 

Il arrive qu’un livre vous tombe des mains : pas celui-ci. Il vous explose à la figure, il vous frappe comme une rafale de pavés dans un cortège, comme une sirène de police dans la tête. Ce Manifeste d’action directe est une sommation poétique, un projectile, un poème écrit dans la rue, avec le sang et les cendres, les cris et les larmes de toute une époque récente.
Victor Martinez, déjà auteur d’une dizaine de recueils (À l’explosif, Poèmes collapsologiques, Détruite enfance…), pousse ici l’engagement jusqu’à la déchirure. Le titre annonce la couleur : « action directe », c’est-à-dire la parole qui n’attend pas l’autorisation de dire, la poésie qui entre en scène sans faire mine de demander son badge. Le sous-titre, Poèmes contre l’ordre qui vient, est plus qu’une précision : c’est un programme. Le futur y est dénoncé comme déjà périmé.
Dès l’avertissement, l’auteur est clair : « ces textes sont faits pour n’être lus qu’une seule fois / et pour qu’ensuite le lecteur les écrive lui-même. » Il ne s’agit pas de lire, mais d’embrayer. De prendre le relais. Ce recueil est un relais de rage.

Une cartographie de la révolte
Le livre, en une cinquantaine de textes, alterne poèmes narratifs, charges lyriques, fragments anti-littéraires et pamphlets intimes. Il n’y a pas de division explicite, mais une progression sensible : de la colère collective (CRS, grèves, mutilations policières) vers la révolte intime, puis une forme d’extinction – extinction du sujet, de la parole, du temps.
Les premières pages plongent dans l’ambiance d’un cortège désaxé, entre Black Blocs et CRS :
la rue / n’appartient pas aux / pantins de la répression / néolibérale / on va se faire exploser / mais je gueule quand même
Les dernières s’achèvent dans un effacement presque cosmique :
je veux aller m’éteindre dans les forêts / sombrer parmi les mousses / serrer les fûts et ne plus être homme

Insurrection, mutilation, exil, désastre
Au cœur du recueil : le corps réprimé. Le poème « Jour de grève » compte en contrepoint les pertes humaines et les victoires collectives. Le corps est arraché, mutilé, assigné, exclu. La main revient comme motif sinistre :
un poème de plus / une main de moins / […] ce chant de la main arrachée comme / une insulte à tout ce qui a sens et vie / que nous vous envoyons à la face.
Le deuxième grand thème, c’est le racisme d’État, l’assignation ethnique et l’humiliation administrative. Dans « Poème anti-flic », l’auteur met en scène une arrestation où la liste de courses devient la dernière défense :
poireaux courges / navets ma / tête savait que je notais / pour répliquer.
La langue bascule alors dans le rêve (ou le cauchemar) où le poète tue son bourreau :
je l’ai pris / par / la gorge […] en / trois secondes / il était / mort — il ajoute aussitôt : après je me suis réveillé hagard — sauf que : ce rêve / je ne l’ai pas fait
Enfin, le recueil est hanté par la honte d’être vivant dans un monde d’injustices :
il me prend / des bouffées de honte / non pas d’être / de cette espèce en soi / mais d’exister / comme chose continue

Poétique de la déflagration
On ne parlera pas de mètre ici. La métrique est absente, détruite, volontairement. Le vers est libre, souvent haché, réduit à la scansion de la voix. Ce n’est pas du « vers », c’est du rythme. Martinez travaille comme un percussionniste : ruptures, syncopes, effets de boucle et surtout silence. Beaucoup de poèmes sont saturés de blancs, d’anacoluthes, d’énumérations. Exemple typique dans « Chant de l’hygiène néolibérale » :
Il balaie / Qui ? / Le noir. / Elle époussette / Qui ? / La grise. / Il essuie / Qui ? / Le prolo.
Ce jeu d’anti-phonie absurde rappelle Beckett autant que le slam. L’auteur déconstruit le langage de l’ordre, l’hygiène du discours, pour en faire surgir l’obscénité.

Colère crue, lyrisme noir, sarcasme fulgurant
Le style est direct, impitoyable. Le poète a la langue sale, il ironise violemment, il cite à coups de poing. C’est une au-delà du point de rupture. L’accumulation devient stratégie d’asphyxie :
la presse de propagande Le Monde / Libé & autres consortiums / dont le but est de propager / non seulement le mensonge / mais aussi la terreur idéologique.
Il tourne les slogans en dérision, frappe à coups de calembours ravageurs :
Combien d’actions d’Axa / le rapporteur d’la loi / pour l’assureur qui s’en mettra plein les poches […] l’actionnaire d’Axa / est sans doxa.

Un palimpseste politique et poétique
Le recueil est truffé de citations directes et voilées. Il s’ouvre sur James Baldwin (Face à l’homme blanc), dont l’écho résonne dans tout le livre. Baldwin, Fanon, Reich, Marx, Demangeot, Lorca, Ponge, Char, Spinoza, Kafka : autant de figures convoquées, parfois nommées, souvent réfractées. Mais il ne s’agit pas d’ériger un mausolée : les voix se mêlent dans un chant de guerre. À la citation de Baldwin mentionnée dans l’épigraphe :
            Je n’ai jamais compris pourquoi, si je devais payer pour l’histoire écrite dans la         couleur de ma peau, vous pourriez vous en sortir indemne
L’auteur répond :
            Là vous voyez / tel que je suis / et qui parle / je suis prêt à exploser
Le poème « Arraché » fait trembler le canon littéraire occidental :
4000 ans d’histoire du texte / le / haï / tu ne haïras rien tant que / la pseudo-humanité des textes
La dénonciation du texte comme arme coloniale ou bourgeoise devient centrale. Le langage est désarmé pour être rechargé.

Une météorite dans la poésie contemporaine
Dans un contexte littéraire où la poésie se replie sur le travail formel, l’intimité blessée ou la dérive langagière plate, Victor Martinez érige la colère comme centre de gravité de manière presque isolée : sa voix est plus pessimiste mais plus claire, plus nue mais plus énergique. Entre collapsologie et insurrection, l’auteur refuse l’idéologie de l’appel au dialogue permanent, à l’adaptation. La parole n’a pas lieu depuis les rédemptions utopiques du poème, du politique ou du “vivant”, mais depuis le lieu exact de son énonciation historique :
le mort [le capitalisme, NDR] n’est pas mort / il continue de proliférer et de / féconder ses bactéries jusqu’au fond / de ta bouche.
A-t-on aimé ce livre ? Non, on n’aime pas ce livre : on l’encaisse, on le prend, on le digère — ou pas. Il reste sur l’estomac, comme un coup de poing. Mais dans un monde lissé, interdit de langue et à l’avenir barré, une telle poésie est salutaire, c’est la langue en colère, le poème qui crie. Le verbe qui saigne.

Syrine Vitse


Victor Martinez, Manifeste d’action directe. Poèmes contre l’ordre qui vient, Éditions La clé à molette, coll. « Voix dans l’orme », 2024, 15 euros.

Rappelons que Victor Martinez est aussi traducteur et l’un des fondateurs de la revue Conséquence, lieu de pensée critique et poétique, réactivée récemment sur le site Fragmes (https://fragmes.fr/?page_id=83). Ce travail éditorial éclaire son écriture comme une forme d’intervention continue, au croisement de la poésie, de la philosophie politique et de l’action.