Camille Loivier, « Torii », lu par Marc Wetzel (III, 5, Notes de lecture)


La poésie de Camille Loivier est accidentée, libre et souvent mystérieuse. Ce qui n’empêche ni la délicatesse, ni l’indécidable !


 

« Un perchoir à oiseaux. Ils se posent dessus, ils s’envolent. Nous qui n’avons que des pieds, nous glissons sous l’arche qu’il forme, nous nous baignons en son espace entre air et eau. Nous nous balançons, légères (…)

« on doit passer sous le torii, plusieurs, dans sa courte vie, avec lesquels son corps forme un lien, se pose, laisse une empreinte puis s’en va »
« torii est une peau qui filtre, qui respire, s’amplifie puis retrécit, elle absorbe puis rejette. Aucun chemin ne mène à ce portique qui ne s’ouvre sur rien.Un perchoir à oiseaux reste caché (…)
les deux côtés du monde qui se rejoignent en lui, se cognent puis bifurquent . On ne repasse pas par où l’on est venu » (p. 11, et 122)



Le torii, c’est le caractéristique portail nu (sans vantaux) et souvent rouge-orangé (comme la lueur du soleil aux deux moments où la Terre se le découvre ou se le cache), le grand portique en bois formant accès au sanctuaire shinto. Il faut passer dessous pour mériter d’atteindre l’enceinte. Deux montants verticaux fermement plantés, soutenant deux poutres parallèles : un oiseau (tori) s’y perche, lui, le domine de son vol, n’y passerait que par jeu, ou hasard des vents. L’humain, à l’inverse, est assujeti à son passage : son vol seulement intérieur a pour accès ce seuil de maturation (non, comme le pont, un couloir de purification). Cette sorte de porche ultra-mince, de tunnel très bref, égrène à qui le traverse des conditions muettes et lourdes de sens : on ne me franchit pas impunément, je ne porte chance et prix que pour qui me considère, tu ne repasseras sous moi que changé. Sérénité (mais d’exigence) et irréversibilité (mais gracieuse : c’est l’esprit du devenir qui veille) : l’honneur du coeur qui passe est en jeu, auquel pureté d’intention et reconnaissance sont rappelés : pas de compréhension de l’harmonie des choses sans sincérité (sans une sorte d’attention impartiale et franche au cours de toutes choses) ni gratitude (à l’égard de ce qui permet et garantit la vérité – sans indulgence pourtant à l’égard de ce qui la brouille ou néglige). C’est une étape peu religieuse, mais évidemment spirituelle. Peu religieuse : on n’y prie pas les « kami » – les forces subtiles oeuvrant dans la nature – car il serait inutile (ou fastidieux) de leur quémander ce qu’ils savent faire, et absurde (ou insultant) ce qu’ils ne savent pas. Mais ouvertement, utilement et strictement spirituel, puisque le passant y entend quelque chose comme ceci : il t’a fallu souffrir pour comprendre ce que tu fais de la vie, il te faut comprendre ici ce qu’elle a fait de toi pour t’en délivrer, ou plutôt : t’en désaccidenter.

C’est en effet ici un accident (une grave chute de ski à neuf ans) qui aura changé une enfance, donc une vie.

« Je ne suis pas encore la poupée-tronc aux deux jambes cassées qu’on enverra réparer et qui ne reviendra qu’un an après, avec qui on ne jouera plus car il sera trop tard (…)
lorsque je suis devenue la poupée-tronc, personne n’a dit : « si la poupée n’avait pas été cassée, ce ne serait pas arrivé », j’étais seule à le penser. Je n’avais fait que me conformer à un destin de poupée, de quelque chose qui ne peut prendre de décision, dont on casse une jambe puis deux, et que l’on finit par ne plus aimer quand elles les recouvre
 » (p.113)

Car les accidents sont comme ça (il n’arrive rien à ce qui est mort), des événements – des « faits auxquels une situation vient aboutir », précise l’auteure, p.30 – à la fois accessoires et déterminants, de valeur souvent fâcheuse et d’occurrence peu prévisible.

« la peau des accidentés est jaune, elle semble recouverte d’un voile de cire, les traits sont tirés. Est-ce un voyeurisme que de se pencher au-dessus d’eux, est-ce la compassion ? Je voudrais plonger dans la civière pour voir mon propre visage, ma souffrance refluée s’épancher dans celle d’autrui » (p.23)

Un accident a son mystère (comme l’autre accident, noté p.66, qui « fait perdre sa mère à une nouvelle-née dormant à l’arrière dans les bras de celle qui lui tiendra lieu de mère » !), car il est à la fois modification mineure (non-substantielle) et incident catastrophique. L’auteure reprend malicieusement le sens aristotélicien (« ce qui s’ajoute à l’essence, et peut être changé ou supprimé sans altérer la nature », p.69), et, en effet, qu’il soit pair ou impair ne change pas la nature du nombre entier (celle d’être une collection d’unités), ou qu’il soit lent ou rapide pas celle du mouvement (qui est d’être déplacement continu), ou : les visages pâli ou rougissant de Socrate sont simples accidents de son (générique) être-coloré. Mais la cause de ces états et changements toujours particuliers et contingents est, chez Aristote, encore, profonde et potentiellement tragique : tout accident montre que la réalité dépend de la matière (les états matériels agissant les uns sur les autres par l’ouverture de l’espace et la disponibilité du temps, peuvent ainsi se faire obstacle, limiter ou briser leurs déploiements mutuels) – matière dont la complexité joue des tours, dont la puissance de variation déstabilise ici ou là ce qui est fait d’elle – même si la matière même dépend de lois de la nature qu’elle peut déjouer, non détruire.

« il a fallu tomber. Une chute est imprévisible. Quand j’avance avec peine, au ralenti, comment puis-je m’emberlificoter au point de me tordre et de me casser. Ce qui retire l’accident de l’essence, c’est cette façon si impossible, si irréalisable d’être hors de tout danger, dans le plus grand calme, entourée de protection, dans le soir, dans la paix du retour, sous le regard bien aimé qui tend un fil invisible pour me faire tomber, me briser, me rappelant à ma défaillance, au manquement à la parole, à un autre amour qui me tenait droite, entière, tournée vers l’avant » (p.109)

L’accident de terrain forme dénivelé brusque, mais selon des règles de pesanteur, équilibre et pression, qu’il confirme en les brouillant ; l’accident de circulation fait interférer des lignes de conduite qu’un hasard réduit à « épluchures » ou « résidus » (p.133), mais qu’il n’a séparé de leur cours normal qu’en liant leur concert autrement. Tout accident est second (il suppose des êtres ou des choses auxquels il arrive, il se greffe sur ce qui existait par soi-même), comme des nuances ou des détails sont par principe aussi secondaires (par rapport au principal ou à l’ensemble), mais l’accident est une nuance de présence, un détail d’existence, et, à ce titre, peut renverser ou submerger le fait même auquel il s’ajoute (un peu comme la malédiction de la tentation matérielle chez Plotin : ce qui souhaitait benoîtement  ajouter à soi-même un peu de délai temporel ou de ressource physique se retrouve brusquement lui-même happé et bien plutôt ajouté à eux !) : un autre compte à rebours nous gobe en retour, une brèche faite dans l’armoire à provisions nous y précipite et dissout.

« dans le reflux de moi-même, repliée, terrée, courbaturée, ahurie, sourde, muette. Ne rien sentir, ne rien penser. Le « je » m’a été pris dans la décision, tranchant mon hésitation en deux. Je ne peux plus amorcer de phrase, juste continuer celle commencée par les autres. Le « je » a disparu, d’ailleurs, c’est passé inaperçu. Il faudra trouver une autre langue, une langue qui puisse débuter une phrase sans dire « je ». Beaucoup de langues le peuvent. C’est un soulagement que de savoir que l’on peut écrire une phrase sans l’ombre d’un pronom personnel » (p.98)

Toute « décision » est prise dans le monde, et le monde y est à double tranchant ; ainsi notre indécision nous livre au monde, et l’accident peut, depuis le monde, redécider de nous ! Lisons la poète (pages 92-93) le suggérer si exclusivement et fortement, la pensée blessée, la faute avérée, le torii désert, l’autorité sur soi moquée ou vacante :

« On ne peut pas dire : je vais vous raconter comment cela s’est passé. Les mots analysent, dissèquent, mais ce qu’il y a là leur échappe. On a taillé dans le oui et il y avait du non. On a enfoncé la lame dans le non et il y avait du oui. Penser est redevenu un objet en trois dimensions (ce qu’il ne cesse pas d’être) avec plusieurs côtés, avec une profondeur. Penser a pris corps, est devenu un corps dans lequel on est et qu’on ne peut couper. Le bloc de penser s’est mis au travers. (…) Lors du choix, lors de la décision, une multitude d’éléments nous échappent. On peut passer nuit et jour à peser, à défibriller, à désosser, les nuits et les jours ne suffisent pas. C’est là que l’on apprend ce que veut dire penser (…) L’hésitation se résorbe le jour où il faut rendre la décision, mais c’est une fausse décision, prise sous contrainte, sous le regard pressé des adultes. Convoquée chez le directeur telle une malotrue, une friponne. Me retrouvant de l’autre côté, là où l’on ne comprend pas, là où tous les éléments sont brutalisés, disjoints, et je vais y rester. C’est oui et c’est non. Non dans le oui et oui dans le non. On vous force à dire non, à crier non car on ne vous a pas entendue, à haute et intelligible voix. Dans ce bureau, dans ce face-à-face, sur cette chaise, par défaut donc, ce sera non, car dire oui ne se peut … mais je reste empêtrée à l’intérieur de cette masse, cette gangue, cette poignance de l’indécision qui me broie. Tel est le véritable moment de l’accident. Un accident a lieu, il accidente l’essence qui le contenait. L’accident et l’essence se sont rentrés dedans, un choc a eu lieu, des membres cassés, une fissure est apparue que l’on ne pourra colmater« .

La parole frontale et rude de Camille Loivier est en même temps pudique et à peu près insaisissable. Parler, c’est faire sortir l’oiseau pensant, apeuré, de son nid – et parler y est comme l’oiseau alors, qui en croit à peine ses ailes toutes neuves, qui n’aime pas qu’on le suive, ni qu’on sache où il va (p.18). Mais l’oisillon, pour son salut, saute, et il y a à la fois le revers du salut, et l’accident créateur. On aura seulement voulu ici saluer une poète justement ardente (qui ne pense qu’à conquérir un coeur lui fournissant bonheur plus grand qu’elle ! p.125), à l’admirable sensibilité, et – comme on vient un peu de la lire et saisir – d’une vaillante, amoureuse et éclairante (et, sous le torii de ce livre même, peut-être contagieuse ? …) authenticité. 

« maintenant nous sommes amis avec le rouge-queue, maintenant que je comprends son humour, sa délicatesse, je sais qu’il joue des castagnettes depuis que je lui ai souri à la fenêtre, afin qu’il me regarde sans peur, car si je me fige pour ne pas l’effrayer, je deviens un bloc terrifiant et dépourvu d’affect, je souris au rouge-queue et c’est la première fois qu’on lui sourit, avec un bec on sourit différemment, dit-il, mais je comprends ton intention. Je reviendrai parce que l’on ne m’avait jamais souri, je reviendrai parce que tu me souris encore, moi et le rouge-queue nous nous comprenons si bien maintenant que nous ne voulons plus nous quitter, nous n’avons pas besoin de parler. Il est rarement nécessaire de parler. Parler est vain
j’étais comme le rouge-queue, la fauvette, je gazouillais, puis je me suis tue comme les oiseaux se taisent en août
 » (p.82) 

Mais (p.138) …
« écrire serait récupérer ses jambes et s’en aller » 

Marc Wetzel


Camille Loivier, torii, Editions Isabelle Sauvage, 146 pages, juin 2025, 18€