Marc Wetzel, « Une bibliothèque fantôme » (8), une enquête de Poesibao, (enquêtes)


Poesibao a entrepris une grande enquête autour de « livres qui … ». Nous espérons constituer ainsi une bibliothèque fantôme.


 

 

En exergue de ce nouveau projet d’enquête de Poesibao, une longue citation d’un grand spécialiste du livre et de la lecture, Yves di Manno, poète, éditeur, directeur pendant plusieurs décennies de la collection Poésie de Flammarion.

 

Les livres ne sont pas égaux

« Les livres ne sont pas égaux, non seulement par leur taille, leur valeur marchande, leurs qualités intrinsèques – mais par le simple désir qu’ils sont à même de susciter en nous, à leur corps plus ou moins défendant. Il y a les livres qu’on espère, qu’on attend parfois dans l’impatience ou l’inquiétude. Les livres inconnus qui surgissent un beau jour au détour d’un rayon et s’imposent à nous avec une brusque évidence, nous détournant du cours ordinaire de nos lectures. Il y a les livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas. Les livres rares, longtemps traqués et qu’on ramène enfin dans ses filets. Les livres décevants, redécouverts, ignorés … et l’immense fatras des livres indifférents qui n’auront jamais provoqué en nous le moindre élan. Il y a enfin la catégorie nettement plus limitée des livres dont on rêve, qui n’existent qu’à l’état latent et que nous n’entreverrons probablement jamais … Livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore… Dans l’espoir d’un brusque sursaut éditorial, le plus souvent déçu, chacun compose ainsi sa propre liste d’attente.

Yves di Manno, in Élagages

 

 

Les réponses de Marc Wetzel

 

Poesibao : Y a-t-il des livres que vous espérez, que vous attendez dans l’impatience ou dans l’inquiétude ?

Réponse : Les livres que j’espère sont ceux qui me consoleraient d’être un imbécile ou un triste sire. J’attends d’eux une miraculeuse maturation d’appoint. Je rêve qu’on m’amène au vrai (de la vie) par des moyens dont, seul (= mon cerveau livré à lui-même), je ne dispose pas. Mais cette lâcheté me désole, qui revient à souhaiter être transporté sur brancard jusqu’au plus proche chantier. Et puis je ne suis, psycho-culturellement, qu’un caméléon : est-ce que celui-ci « espère », sérieusement, rencontrer d’inédits coloris du nuancier du monde ? J’ai « attendu », presque toute ma vie, les ouvrages à venir de Comte-Sponville, de Bruno Krebs, de Bertrand Vergely, les inédits de La Soudière, parce qu’il y a, respectivement, une terre de la raison, de l’imagination, de la foi et même de la mélancolie – que je ne sais fouler qu’en reptation homochrome.


Poesibao : Y a-t-il des livres inconnus qui ont surgi un beau jour au détour d’un rayon et se sont imposés à vous avec une brusque évidence, vous détournant du cours ordinaire de nos lectures ?

Réponse : Très peu. « Se libérer du connu » de Krishnamurti, « Le voyage à Ixtlan » de Castaneda, et, surtout, « Le partenaire inconnu » ou « Cockpit » de Jerzy Kosinski m’ont changé (mais la naïveté spirituelle ou politique prospérait sans vergogne ni excuse dans les années soixante-dix). Mais j’ai peu d’autres souvenirs de claques équivalentes : un caméléon, avant même d’être un mauvais archiviste, est un piètre lecteur.


Poesibao : Avez-vous des livres différés, mis de côté pour des jours meilleurs qui ne viendront peut-être pas ?

Réponse : De tels livres seraient exactement ceux qu’on n’aurait pas jusqu’ici osé affronter. Comme si l’on se disait, face à un volume donné, pas encore ouvert : voilà ce que sans faute demain enfin, j’oserai comprendre. Mais les « jours meilleurs » ne suivront que si l’on sait, entre-temps, se rendre meilleur ! Et ce dont on aurait le courage d’acquérir intelligence, peut-on le programmer, ou solennellement se le promettre ? Un niveau de maths requis, la fluidité rêvée en anglais (pour Dickinson) ou en portugais (pour Pessoa), la lucidité à garder dans ce qui nous dépasse – tout ça, on sent bien que les chances d’y atteindre deviennent chaque jour moindres. En réalité, les « leçons » que je voulais tirer de Jean de la Croix m’ont bien plutôt, logiquement, crucifié. Et Artaud ne m’aura convaincu que de la faiblesse de mon délire propre, sans jamais que ne m’en libère ou soulage le sien. Rien n’aurait donc servi de « différer », puisque les occasions de moins mourir ne repassent pas. J’ai donc constamment préféré, aux triomphes de plus tard, mes défaites anticipées.


Poesibao : Avez-vous été à la recherche de livres rares (de toute nature), longtemps traqués et que vous avez enfin ramenés dans vos filets

Réponse : Le « rare », en ces matières, est ce qu’il serait précieux d’admirer. J’admire beaucoup, mais sans noblesse, car j’attends ainsi que le génie de certains puisse quelque chose pour moi. Quoi de plus dérisoire, pourtant, que d’avoir sans rire compté sur Péguy ou Shakespeare pour me délester du bégaiement, ou sur Michaux, Vallotton ou Bioulès pour me guérir d’aphantasie (= l’incapacité cérébrale à former intérieurement toute image visuelle, la complète cécité représentationnelle), ou sur Manset ou Tim Buckley pour leur mendier un élémentaire maintien rythmique ? Et puis les livres grouillent par millions, « traque » ou pas, et j’ai sagement très tôt ramené, sur la rive, mes filets mêmes.


Poesibao : Y a-t-il des livres dont vous rêvez, qui n’existent qu’à l’état latent… livres immatériels dans l’attente d’être traduits ou n’ayant pas eu l’heur d’être imprimés, bien que leur composition soit attestée ; œuvres disparues, égarées, dispersées, dont on espère la découverte ou le rassemblement ; ouvrages plus ou moins mythiques, surgis au détour d’autres lectures et dont on ne se fait pas une idée claire ; d’autres encore…

Réponse : Christiane Veschambre (au début de sa merveilleuse « Basse langue », Isabelle Sauvage, 2020) note que, petite, elle ignorait « que les livres étaient écrits par des personnes », elle n’imaginait tout simplement pas qu’entre le texte et elle puisse « exister » un truchement extérieur, un « auteur » l’ayant pensé et permis. Elle se sentait bien devenir, lors de la lecture, prodigieusement étrangère à elle-même, mais n’avait pas idée qu’un producteur de ces mots et énoncés avait existé, devenu lui-même étranger en les écrivant. Le « sens », qui lui semblait toujours pousser par le milieu du livre, dit-elle, lui venait ainsi seul, sans artisan dédié. Adulte alors, tous les livres qu’on imagine à peine concevables sont de cette étrange famille par défaut des créateurs de sens. C’est bouleversant et impossible, comme on aurait dans sa poche, soigneusement rédigée et pliée, une « liste d’attente » de mutants. Mais le mutant qu’on s’était, glouton liseur, juré de devenir, lui, on l’attend toujours !


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Nous ajoutons quelques autres questions, non directement suscitées par la citation d’Yves di Manno.


Poesibao : aimeriez-vous nous raconter une « histoire de livre », quelle qu’elle soit, qui vous tient particulièrement à cœur

Marc Wetzel : (Le texte qui suit est l’un des dix-huit courts récits publiés, en trois livraisons, dans la série « Le voisin Honoré », dans l’ex-revue Catastrophes, il y a quelques années ; ce texte de fiction rapporte une « histoire » pourtant bien réelle.)


Mon voisin Honoré veut, ce matin, une histoire vraie.

« La voici », lui dis-je. « Il y a quinze ans, je me rendais au Lycée en bus. Au petit arrêt des Sauvagines, je retrouvais, à 7h05, trois fois par semaine, un inconnu muet et souriant. Peu à peu, très lentement, ces quelques minutes sous l’abri ont été courtoises et cordiales : il me parlait de son agence bancaire, moi de mes brillants et foutraques élèves. Vendre de l’argent n’était pas sa vocation ; il enviait la mienne (« écouler des idées » disait-il, flatteusement). Notre réelle et très intermittente intimité a duré six mois ; je lui ai offert un de mes livres début juillet. Mais, à la rentrée, plus personne à Sauvagines : je ne l’ai jamais revu ».

 « J’espérais une vraie histoire » bougonne Honoré.

 « Elle arrive » lui dis-je. « Il y a huit ou neuf ans, un de mes élèves m’a téléphoné. Il venait de dénicher, dans la bibliothèque de son père récemment décédé, un livre de moi, dédicacé. Il m’en a lu le petit mot :  À un banquier, prétendument raté, de la part d’un prof, faussement accompli… » L’élève et moi n’avons pas ri.

« Mais où est l’histoire ? » lance Honoré, qui s’agace.

« L’histoire » dis-je, « son fils l’avait ignorée. Seule sa mère avait su, quelques années plus tôt, qu’ayant reçu un livre absurde (et en tout cas très malencontreux) d’un co-usager anonyme des transports, son mari, suprêmement embarrassé, s’était, bientôt, acheté une moto pour éviter toute autre rencontre ».

« Et il s’est tué dessus, j’imagine, assez rapidement ? » demande Honoré.

« Plutôt, oui » lui dis-je.

D’une grimace qu’il esquisse odieusement, j’attends le pire, qui, sans faute, vient :

« Les vrais écrivains changent la vie de leurs lecteurs », susurre mon voisin.



 

Auteurs et livres cités par Marc Wetzel

 

Noms propres cités : Antonin Artaud, Henri Michaux, Jean de la Croix, Jerzy Kosinski, André Comte-Sponville, Tim Buckley, Bertrand Vergely, Bruno Krebs, Christiane Veschambre, Fernando Pessoa, Félix Vallotton, Vincent La Soudière, Krishnamurti, William Shakespeare.

Titres cités :

« Basse langue », Christiane Veschambre ;

« Cockpit », Jerzy Kosinski ;

« Le partenaire inconnu », Jerzy Kosinski ;

« Le voyage à Ixtlan », Carlos Castaneda ;

« Se libérer du connu », Jiddu Krishnamurti.