Jan Wagner traduit par Axel Wiegandt (Poesibao III, 6, traductions inédites)


Trois poèmes inédits de Jan Wagner, poète allemand (Prix Büchner) proposés et traduits par Axel Wiegandt, poèmes explosant de nature.



Encre de Chine de Renaud Allirand


letzter brief vor innishbiggle

als würde dieser tag von nichts als ginster
erhellt, von seinem gelb, dem gelb
der regenjacken, freunde: ein paar ölkanister,
ein kalter duft von torfrauch oder kelp

und dieser ungläubige fischkopf im geronnenen
rost eines eimers – kaum zu entscheiden,
ob ich die inselfähre oder charon
erwarte, eben noch körper jetzt schon schatten.

am morgen reichte ein blick aus dem fenster
und man war nass bis auf die seele :
die nebelschafe von finis terrae,
pygmäensträucher und nur der gefiederte zoll

des rotkehlchens, das allein die verantwortung trägt
für etwas sonnenaufgang, ein katarrh
von dorfhunden, eine kuh, die unbewegt
das ganze land vielleicht nur träumt, an ihrem gatter;

später zwei wachteln, die sich loszureiβen
vermochten vom moor, vom schmatzenden grund,
im rückspiegel zarter, brauner als rosinen,
schon bald verschwindend klein, sodann verschwunden,

und jetzt die heulenden findlinge, die als robben
ins wasser gleiten, während eine boje
den grund nach oben zerren will, nach oben,
das wolkenschloβ kurz aufspringt, eine bö

ihr biβchen silbergeld von licht verstreut
über der bucht. und ich mit einer säufer-
nase von der kälte (wie vertäut
von ebbe oder flut und so fern wie zuvor

das boot), sammle die eier aus basalt
vom strand, und in die brandung, ins gelächter
all der möwen fährt erneut der sturm und bläst
auf tausenden von grashalmen zugleich.


dernier courrier devant innishbiggle*

comme si le genêt seul éclairait ce jour,
de son jaune, du jaune
des cirés, amis : quelques bidons d’huile,
une froide senteur de tourbe fumante ou de varech

et cette tête de poisson incrédule dans la rouille
coagulée d’un seau – difficile à décider
si c’est le bac que j’attends ou bien charon
un corps il y a peu et maintenant déjà une ombre

le matin un regard par la fenêtre suffisait
et on était trempé jusqu’à l’âme :
les moutons de brume de finis terrae
arbustes de pygmées et le pouce de plumes

du rouge gorge qui porte seul la responsabilité
d’un peu d’aube ; un catarrhe
de chiens de village, une vache qui, immobile,
ne fait peut-être que rêver toute la campagne, à sa barrière ;

plus tard deux cailles, qui parvinrent à se détacher
du marais, de son fond glouton,
aussi délicates et brunes que des raisins secs dans le rétroviseur
très vite infiniment petites, puis disparues,

et maintenant les rochers hurlants ; des phoques
qui glissent dans l’eau tandis qu’une bouée
veut tirer le fond vers le haut, vers le haut,
le château de nuages crève brièvement, une bourrasque

sème ses menues pièces en argent de lumière
sur la baie et moi, avec de froid le nez
d’un ivrogne (comme amarré
par la marée basse ou haute et aussi loin qu’auparavant

le bateau) je ramasse les œufs en basalte
de la plage, et la tempête repasse dans la houle,
dans le rire de toutes les mouettes et souffle
en même temps sur des milliers de brins d’herbe.


*Inishbiggle est une petite île irlandaise habitée au large de Ballycroy, dans le comté de Mayo.



ein festgedicht auf die unvergleichlichen geburtstagskinder johanna und heinz


laβt uns, ihr lieben, sobald die dochte
entzündet sind, die salve von korken
den mondgong dröhnen läβt, auch an die wesen,
die wirklich alt sind, denken: abgetaucht
in dicken mänteln aus speck, zwischen kraken
und krill in ewig dunklen arktiswassern,

groβ wie kathedralen – die grönlandwale,
mit den harpunenspitzen eingewachsen
im fleisch wie äxte aus der bronzezeit
ins schlachtfeld, durch ihr walhalla
aus eisbergen schwebend, noch immer das ächzen
von franklins mannschaft im ohr, oder seht

auf seiner stange churchills papagei,
den rauch von längst erloschenen zigarren
im brustgefieder, der mit schnarren und scheppern
auf deutschland flucht und flucht; mit moos bepackte
riesenschildkröten, sperrig wie sackkarren,
die sich als kontinente aufeinanderschieben,

als ein gebirge steigen. ganz zu schweigen –
konfetti! feuerwerk, das nie vergeht! –
vom pando, riesig, rhizomatisch: ruht da,
um silberpappelwäldchen auszutreiben,
die stets nur er selbst sind, schwer wie ein planet
und stumm unter der erde, unter utah,

derweil die nylonarabesken all der fliegenfischer
langhin über seen und flüsse wehen,
und parkt man den wagen, steigt aus, so entfacht sich
das laubwerk über einem, wird wind und licht,
und die decke ist ausgebreitet, mit brot und mit wein,
und es ist keine junge pappel, es sind achtzigtausend
jahre, und man ahnt es nicht.


poème festif en l’honneur de l’anniversaire des incomparables johanna et heinz

pensons aussi, mes chers, dès que les mèches
sont allumées, que la salve de bouchons
fait résonner le gong lunaire, aux êtres
qui sont vraiment vieux : immergés
dans de larges manteaux de lard, entre pieuvre
et krill dans les eaux éternellement sombres de l’arctique.

vastes comme des cathédrales – les baleines du groenland
avec les pointes de harpons incorporées
à leur chair comme des haches de l’âge de bronze
dans le champ de bataille, planant à travers leur walhalla
d’icebergs, les geignements de l’équipe de franklin
toujours dans l’oreille, ou voyez

sur sa barre le perroquet de churchill,
la fumée de cigares éteints depuis longtemps
dans les plumes, qui dans un bruit de crécelle et de ferraille
jure contre l’allemagne et jure ; les tortues géantes
chargées de mousse, aussi volumineuses que des chariots,
qui se chevauchent tels des continents,

s’élèvent comme une montagne – sans parler
confetti ! feu d’artifice qui ne finit jamais ! –
du pando*, gigantesque, rhizomatique : repose là,
pour former des forêts de peupliers,
qui toujours ne sont que lui-même, lourd comme une planète
et muet sous la terre, sous utah,

pendant ce temps, les arabesques de nylon des pêcheurs à la mouche
volent loin au-dessus des lacs et fleuves,
et que l’on gare la voiture, en descende, alors la frondaison
se déploie au-dessus de nous, devient vent et lumière,
et la couverture est étalée, avec du pain et du vin,
et ce n’est pas un jeune peuplier, ce sont
quatre-vingt mille ans, et on ne s’en doute pas.


* Pando est le nom donné à une immense colonie clonale de peupliers faux-trembles, située à l’ouest des États-
Unis dans l’Utah. Cette colonie est considérée comme l’organisme vivant le plus lourd et le plus âgé de la planète avec une masse estimée à 6 000 tonnes et un âge de 80 000 ans.



die live butterfly show

da war er plötzlich, lieβ sich lautlos nieder
am bistrotisch und schob mir jenen flyer
aus tristestem papier, aus hochglanzfieder
und hagebutte zu, zerbeult der hut,
er selbst wie an nagel hängend, mit fauli-
gem atem, einer transparenten haut.

ging es um flugkunststücke, looping, volte
von atlasspinner, kardinal und hector-
bläuling, walzernde apollofalter,
den flügelschlag, den wirbelsturm,
die halbstündige fütterung mit nektar?
ging es um tiefste weisheiten vom wurm,

der seinen himmel in sich trägt, vom schmetter-
ling, der den lehm noch spürt, den rhododen-
dronschatten, bis man dumpf ist vom geflatter,
behängt von lauter falter wie die brust
eines viersternegenerals, doch alle orden
für milde, waffenstillstand, friedensschluβ?

vergib mir, trenchcoatflügler, trauermantel,
daβ ich nicht offen war für deine dürsten-
den seelchen, nicht bereit fürs mandala
aus pfauenaugen, daβ ich aufging in der schar
von eilenden, geblendeten, touristen,
undankbare blüte, die ich war


la live butterfly show

et soudain il fût là, s’installa silencieusement
à la table du bistro et poussa vers moi
ce flyer en papier des plus tristes, en lilas brillants
et fruits d’églantier, le chapeau cabossé,
lui-même comme suspendu par des épingles,
l’haleine fétide, une peau transparente.

s’agissait-il d’acrobaties aériennes, looping, figures
des atlas, azurés cardinales et hector,
des apollons valsant,
le battement d’ailes, le cyclone,
le repas de nectar chaque demi-heure ?
s’agissait-il de sagesses profondes du ver,

qui porte son ciel en lui, du papillon,
qui sent encore la glaise, l’ombre du
rhododendron, jusqu’à être étourdi de ce voletage,
décoré des nombreux papillons comme la poitrine
d’un général quatre étoiles, mais toutes les médailles
pour clémence, cessez le feu, accord de paix ?

pardonne moi, mouche trench-coat, manteau de deuil,
que je n’ai pas été réceptif à ta petite âme
assoiffée, pas prêt pour le mandala
en yeux de paons, que je me suis fondue dans la masse
des touristes pressés, éblouis,
fleur ingrate que j’étais.

Traductions inédites d’Axel Wiegandt


Les trois poèmes présentés ici sont extraits du recueil Die Live Butterfly Show (Hanser Berlin 2018) dans lequel Jan Wagner fait l’inventaire de tout ce qui vole ou plane et défie les lois de la pesanteur. Et ses poèmes légers et vifs le font aussi

Voix majeure de la poésie contemporaine, lauréat du Prix Büchner (la plus prestigieuse distinction littéraire allemande), Jan Wagner (né en 1971 à Hambourg), partage son temps entre l’écriture poétique, la traduction de poètes anglophones et la critique poétique et littéraire.
Dans ses poèmes, Jan Wagner se saisit des sujets les plus banals (allumette, sachet de thé, draps, clous…) pour leur rendre leur magie. Il s’impose par son inventive maîtrise de l’écriture.

Pour Jan Wagner, rime et forme sont des invitations au jeu et ses poèmes une invitation à voir les choses avec un œil neuf, comme si c’était la première fois.

Bibliographie sélective
Probebohrung im Himmel. Berlin Verlag, 2001
Guerikes Sperling.
Berlin Verlag, 2004
Achtzehn Pasteten. Berlin Verlag, 2007
Australien. Berlin Verlag, 2010
Die Eulenhasser in den Hallenhäusern, Drei Verborgene. Hanser Berlin 2012
Regentonnenvariationen. Hanser Berlin, 2016
Die Live Butterfly Show. Hanser Berlin, 2018
Steine & Erden. Hanser Berlin, 2023   

Traduction en français 
Archives nomades,
recueil de poèmes choisis et traduits par François Mathieu, Cheyne, 2009
Regentonnenvariationen
 : Les Variations de la citerne, traduit par Julien Lapeyre de Cabanes et Alexandre Pateau, Actes Sud, 2019
Australien : Australie, traduit par Roland Crastes de Paulet et Axel Wiegandt, Illador, 2022

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