Tout se tient, ou le dieu Éros, dieu de la contremort : le travail essentiel de Stéphane Bouquet se poursuit…
Le dernier recueil poétique de Stéphane Bouquet, paru chez P.O.L. en avril 2025, prolonge une œuvre poétique d’une grande cohérence en explorant des territoires nouveaux, alors que « l’ancien jeune homme » « se rapproche mais à distance des probabilités de la mort » (p. 7) et que le paysage « est devenu la méditation même » (p. 16).
Son titre polysémique ne dit pas seulement le désir de faire « tenir ensemble » des genres et tonalités contrastées, triviales ou lyriques, comme il l’avait fait déjà auparavant, notamment dans Vie commune. Ici cohabitent en effet plusieurs formes versifiées, un essai sur Pasolini – « Colloque pisan du centenaire » écrit par moments en vers – et une section intitulée « Conte et légende », qui à son tour intègre des vers de 4 syllabes. Dans leur diversité, ces modalités d’écriture font à nouveau écho au désir de conversation, mais surtout sont toutes traversées de questions poétiques, défendant une vision de la poésie qui refuse toutes formes de clivages, au nom de la vie même et du souci qu’il partage avec Pasolini, « que la vie soit vivante » (p. 45). Celui-ci figurait déjà dans Un peuple (2007) et dans La cité de paroles (2018) parmi les poètes qui comptent pour lui. Dans L’analyse de L’Évangile selon Matthieu parue dans les Cahiers du cinéma en 2003, on pouvait déjà deviner une certaine fraternité entre les deux artistes : même aspiration au collectif, même présence de la mort, du sexe et du désir.
Dans ce nouveau recueil, Pasolini est au premier plan et apparait encore plus comme un frère. Comme chez le poète italien, l’enfance est présente dans le très beau « conte de la fougère et des vagues et du reste » dont le héros est « L’enfant du 31 octobre », né comme l’auteur un 31 octobre. Tous deux sont reliés aussi par la figure du rossignol, image traditionnelle et ambivalente du poète car les rossignols « s’épuisent jusqu’à mourir parfois /de chanter et vraiment/ meurent » (44) mais ils chantent aussi « ab joy de joie, par joie » (p. 46). Bien d’autres oiseaux parcourent ce dernier recueil de Bouquet, oiseaux de mer, mouettes qui ont déserté la mer (8), cygnes, cormorans ou goélands, presque aussi nombreux que les oiseaux pasoliniens.
Et l’une des clés du recueil est bien ce « refrain du rondeau », genre « mélancolieux » : « Il manque toujours quelque chose » (p. 35), refrain qui concerne les deux artistes, qu’il retrouve en italien dans les rues de Pise, lors d’un colloque consacré à Pasolini.
Car il manque toujours quelque chose dans les poèmes de Stéphane Bouquet. Dans le conte de Tout se tient, aux accents discrètement personnels, l’enfant solitaire est en manque d’un père et d’un patronyme et il préfère s’auto-appeler « Enfant du 31 octobre » ; le poète manque d’amants et de corps à désirer ; il manque d’eau et de fraîcheur face au désastre climatique ; il manque de temps, de temps pour vivre, comme le temps manque au jeune soldat agonisant à Odessa. Il manque enfin de mots : « il n’y a plus de mot « /réellement aimé/ à piocher dans le sac du langage » (p.28).
C’est ce manque constitutif qui l’incite à recourir au vers qui ne va pas jusqu’au bout de la ligne, et surtout à chercher une grammaire adéquate car même mourir est « un insoluble/problème de grammaire comme s’il manquait désormais des pronoms/ pour susciter le langage » (p.115). De fait, ce recueil va plus loin encore dans la recherche d’une grammaire désirante, dans l’adresse à l’autre, aux autres et plus largement au monde, au cœur de son lyrisme. Il invente parfois ces pronoms qui font défaut. Il émet ainsi ce vœu ou ce regret : « si l’on connaissait les pronoms des choses pour dire leur déchirant d° d’absence » et il imagine le cri des mouettes : « mu me manques, lu l’es loin », mu et lu, sortes de « pronoms-valise », fusion de moi et de tu ou de tu et de lui. Inventeur parfois de verbes comme mélancoliser ou cra-croustiller, ce poète-traducteur s’inspire aussi des autres langues pour élargir la langue française, détournant parfois les mots, comme en américain, pour en faire des verbes : « je couille aussi » (19), écrit-il avec humour ou bien « je te trois je te quatre » (53).
Il manque toujours quelque chose, mais chez Bouquet, le dieu Éros est toujours présent, dieu du désir amoureux : « Dis le lui ou leur que malgré /en dépit et pourtant/ je n’ai pas été démissionné du désir » (p. 87). On pourrait dire de sa poésie qu’elle est une manière d’hymne au dieu Éros, dont il faisait l’éloge dans le très beau « cahier de méditation » de Nos amériques et en qui il voyait le « dieu de la vie même et du désir, dieu « couché de tout son long sur le réel » (p. 79). Et la langue de Stéphane Bouquet est précisément celle de la vie même, « couchée de tout son long sur le réel ». C’est cette langue qui lui permet aussi de glisser « vers la joie la plus phréatique » (p. 83). L’imbrication entre élégie et ode à la vie est particulièrement forte dans Tout se tient : le constat « mélancolieux » du manque n’interdit pas, renforce peut-être même, le désir de célébrer la beauté du monde, des paysages aimés, devenus « la méditation même », paysages de Bretagne ou d’Italie, de lac, d’iles ou de fleuves, associés aux syllabes « désaltérantes » (p.110) ou aux « sons mouillés » de l’italien et confrontés à la « fièvre caniculaire » (p.108). Cette langue a parfois la désinvolture malicieuse du petit dieu Éros, jouant avec les fausses citations de faux auteurs (comme Nahali Spengler, p. 79), des numérotations à trous (le 1 honni est absent), des clins d’œil à Mallarmé (« la verte la vivace l’invasive glycine », p. 115), ou des pointes d’autodérision (« ça rime moyen » (p. 109).
L’enjeu est peut-être bien que, par la poésie, le dieu Éros, dieu du désir et de la « contre-mort » comme la danse qu’il évoque dans Le mot frère (p. 71), puisse conjurer Thanatos et la conscience tragique du temps, en écrivant « à l’allure fastueuse / des goélands » (p. 98) Après la vision initiale de l’ancien jeune homme se rapprochant des probabilités de la mort, le recueil se termine par ce magnifique appel au « désir diluvien » : […] écoute ce halètement typique/d’athlète de fond dévalant le sentier avec un désir / diluvien de dépasser » (Tout se tient, p. 118).
Violaine Houdart-Merot
Il faudrait pouvoir écrire à l’allure fastueuse
des goélands,
et de leur compliquée causerie croisée si difficile à suivre : pendant
que. Effarante
frénésie affamée
Pendant que. Pendant
que le soleil
obéit aux consignes du 24 juin : à telle heure (très tôt) se lève, à telle
autre heure saute
sans le moindre
égard pour le droit coutumier de la propriété sur
le toit
des voisins, comme une aube
de jeunes gens
à l’odeur de sauge un peu ivres et alors voués au pire.
Soleil surmonte
le mur de parpaings,
surmonte
le laurier
qui pourra être rose, s’étale. Etc. Chien bave, bave à fond devant
croquette, prouvant
Pavlov de novo, pendant que
les goélands raillent et qu’un soleil
excessif façon opéra arrogant de Wagner s’apprête
à tout massacrer
même la frêle fragile lumière matinale, eh bien. Pendant que toi,
tu farnientes sur une île
dit-elle
sauf que tout se discute : là où il y a un pont,
s’il n’y a pas aussi
négation,
ni abri ni à l’abri ni l’indolence décousue de la solitude
ni la certitude
sans écharde de l’idée d’île ?
Stéphane Bouquet, Tout se tient, P.O.L., p. 98-99.