Anne Malaprade dit l’ultra-violence vécue par Séverine (Daucourt) et d’autres femmes poètes, et ce qu’elles en font dans leur poésie.

Qu’est-ce que certains hommes défont chez certaines femmes ? Qu’est-ce que les femmes activent et réactivent dans la langue poétique ? A ces questions qui fonctionnent d’une certaine manière en miroir, deux derniers textes parus aux éditions Lanskine tentent de répondre.
Ces deux ouvrages, le premier singulier, le second collectif, ont pour point commun de donner la parole à Séverine[1]. Dans le premier elle a perdu (oublié ? rejeté ? dépassé ?) son nom propre – elle a été souillée, abîmée, violentée par sa mère, violée par son père. Cette perte du nom de famille est aussi l’occasion de chercher une langue paradoxalement introuvable pour dire ce qui a eu lieu. Dans le second elle retrouve ce nom de famille et affirme aussi un statut public, une fonction, une singularité, alors que Fabrice Thumerel lui pose trois questions (« 1/Aujourd’hui, que font les femmes à la poésie ? » « 2/ Remise en question, la domination masculine est encore d’actualité dans le milieu poétique. Est-ce à dire qu’un #MeToo y serait également nécessaire ? » « 3/ En fin de compte, bien qu’il n’y ait pas d’écriture féminine (à bas l’essentialisme), en quoi peut consister cette « langue/introuvable » qui serait celles des femmes selon Liliane Giraudon ? ») qu’il soumet également à treize autres poétesses, soit Liliane Giraudon, Katia Bouchoueva, Elsa Boyer, Aurélie Foglia, Hortense Gauthier, Laure Gauthier, A.C. Hello, Sophie Loizeau, Virginie Poitrasson, Marina Skalova, Maud Thiria, Véronique Vassiliou et Isabelle Zribi.
Décharge est un titre polysémique dont tous les sens sont ici actualisés. Séverine tire sur son passé, sur des parents qui, chacun à leur manière, ont été défaillants et criminels. Le livre lui-même est le produit de cette décharge, mais un produit élaboré, monté, pensé, construit, qui n’a rien à voir avec une pulsion incontrôlée. La décharge désigne également le phénomène qui se produit quand un corps électrisé (le corps malmené de la petite fille, de l’adolescente, de la jeune fille) perd sa charge : abusé et violé, le corps épuisé et déminé de Séverine retrouvera-t-il la force de vivre ? La décharge renvoie aussi à un allègement moral, un soulagement : la mise en voix, la recherche d’une forme, la transmutation en texte d’une expérience telle que celle qui est relatée apportent sans doute un peu de réconfort, même s’il est évident qu’aucun acte en tant que tel n’est en mesure de soigner un traumatisme. Et pourtant, comme le rappelle la citation de Stéphane Bouquet placée en exergue du texte, « La poésie est ce qui veut parler à, appeler, faire venir, donner, recevoir. » Ainsi la poésie trouve-t-elle des destinataires, réveille-t-elle les morts, abandonnant aux inconnus accueillants une expérience reconfigurée par le verbe. L’écoute, l’attention, le commentaire qu’elle reçoit ensuite font peut-être partie d’un processus qui, à défaut de guérir, panse. Enfin, la décharge est ce lieu public où sont disposés décombres et immondices. Le livre ne serait-il pas une boîte à ordures que la langue pose, dépose et transpose tout à la fois ?
Décharge ouvre à une série de blocs de courts paragraphes de prose. Phrase nominale assumant sa brutalité (« Quelle aubaine pour la société », « Open bar les bouchers », « Fini le faux-plat. Compteur à zéro. », « Rien. »), courte proposition verbale (« Ils se disputent ton arrivée. », « Le conte pourrait mal tourner. »), suite de souvenirs explorant le passé (« Ta mère partage tout avec vous. S’il lui prend l’envie de se confronter à une rivale, elle vous emmène, les trois. Un jour elle vous traîne à l’hôpital, fait un esclandre dans le service. Elle fomente des sanctions. Pour punir votre père, elle vous kidnappe et se réfugie chez l’une de vos amies, parce qu’elle-même n’en a pas. Un autre jour encore, ou était-ce une nuit, elle convoque chez vous une femme avec laquelle votre père l’a trompée. Vous êtes assis, à l’attendre, comme des jurés. Tes lèvres sont scellées, mais c’est encore la honte qui t’étreint, quand à l’arrivée de la dulcinée, ta mère va bruyamment vomir tant elle se dit dégoûtée. »), analyse (« Mais tu sors du doute, pour voir apparaître, nettement, les contours de leur irresponsabilité. »), acquiescement inquiet à une parole encore en devenir qui, peut-être, libèrera (« Le silence finira-t-il par s’épuiser, à force de semaines ou d’années, ne t’enchaînera-t-il plus, cessera-t-il de crocheter, insatiable, dans tes ferrures ? »). Chacun de ces blocs s’adresse à une deuxième personne : le double de Séverine, son autre dissocié, à qui elle rend compte des étapes d’un cheminement qui part de la naissance (« A ta naissance, ton père est l’accoucheur, ta mère l’accouchée. Et toi en arrière-plan de leur zone de conflit. ») pour aller jusqu’à l’âge adulte, ce dernier étant caractérisé par le recours à la parole, le désir de renoncer au passage à l’acte mortifère, et d’enfin lâcher le silence « après ces décennies muselées ». Cette parole toutefois, pour être juste (justesse et justice sont mêlées), doit toucher, au-delà du témoignage, et derrière la mythologie (le parent monstrueux qui dévore et sacrifie ses propres enfants), la vérité : celle de parents malades et criminels, coupables et fous, « une famille de tueurs incesteurs, une famille d’incestueurs ». Ici, l’aléthéia passe par l’invention d’un mot performatif — incestueurs — qui dévoile ce que les parents voulaient cacher.
Si ces parents n’ont rien appris de cet irréparable qui a eu lieu, si pour eux la question a été « réglée » par le déni, la mort ou le silence, Séverine, qui avait publié Transparaître en 2019, apparaît ou réapparaît aujourd’hui grâce à ces mots déchargés chargés rechargés déposés. Longtemps invisibilisée et absente à elle-même, elle revient au monde. La couverture propose d’ailleurs un titre dont les lettres sont disposées verticalement : debout, tu es debout, tu tiens debout Séverine, grâce à une parole aussi courageuse que combative. « […] la poésie est traversée par les entailles et ajouts nécessaires faits à la langue — dont le corps est greffé à celui de la communauté. », affirme Séverine Daucourt à Fabrice Thumerel. C’est en cela que Décharge désensorcèle les flashbacks qui nous assaillent.
Anne Malaprade
décembre 2025
Séverine, Décharge, édition Lanskine, 2025, 56 p., 13 euros.
Ce que les femmes font à la poésie, entretiens et textes inédits recueillis et présentés par Fabrice Thumerel, Lanskine, 2025, 244 p., 14 euros.
[1] Séverine, en tout cas, prend une parole bien plus nocturne que diurne.
