Dans ce texte très émouvant, Jacqueline Merville rend hommage au poète, écrivain, critique d’art, photographe, collectionneur, éditeur Jean de Breyne.

venez avec moi allons-y
Jean de Breyne nous a quittés en novembre 2024.
Ce dernier vendredi de novembre 2025 un hommage lui a été rendu lors des Cris poétiques qu’il avait initiés au Vélo Théâtre à Apt en 2005. De nombreuses voix de la poésie contemporaine y furent découvertes par un public qui se prit à aimer ces aventures-là avec la langue et le sens et le mystère du travail avec les mots. Passeur de maintes voix de la poésie, tant à Apt qu’à Lyon, il fit naître des lieux luttant contre la langue soumise, en particulier celles des démolitions de l’humanité en cours. Poète, une trentaine de livres publiés, il savait les leçons de Levinas. L’Autre, son visage, l’amitié fidèle, la soif de changer pour ne pas dire de sauver ce monde. Il me disait : la violence me fait peur.
Pleurs suivis de Quelques correspondances du matin, dernier livre paru de Jean de Breyne était sur la table de propos2éditions au marché de la poésie en juin 2025 place Saint Sulpice. Il y écrit :
vous maîtrisiez, et ce n’était pas le vouloir ;
alors il se demande si de cesser d’écrire
il manquera de l’Histoire. Il agende les noms,
les prénoms des amitiés qui créent l’Une
Chaque matin, il écrivait des lettres puis marchait jusqu’à la Poste, un rituel bâtissant cette Une.
Cette Une n’aimait aucune frontière. Avec sa compagne Martina Kramer, artiste explorant l’énigme de la Lumière, il avait quitté Lyon en 2000 pour s’installer à Rustrel dans le Luberon d’où tous deux rejoignaient bien souvent les terres natales de Martina. Il était vraiment de deux terres, totalement, vivant ici et là-bas, en particulier à Zagreb. C’est une grande chance de pouvoir et savoir vivre si totalement deux terres. La Croatie, où il repose à Zagreb, vint à nous grâce au Domaine croate/poésie aux éditions l’Ollave.
En 2023, j’avais lu LITS demain je vais alors m’absenter avec une préface de Philippe Boutibonnes, paru lui aussi chez propos2éditions. Un livre à lire et relire pour tenter d’en dire, dire quoi et comment ? Ce livre, son chef d’œuvre, enseigne un secret existentiel, celui de tout être humain sachant et regardant en la pensant la fin de sa vie. Long poème en vers libres au seuil de ce qu’il nomme s’absenter. Un livre important dans l’immense fresque des livres existants. Jean de Breyne écrit les faits journaliers vus ou entendus de ses lits d’hôpitaux ou de sa chambre de Rustrel durant trois années. Il les apporte dans sa langue, parfois avec humour. Penser ce temps-là avec le temps des autres n’est pas commun.
Il écrit :
c’est tellement jusqu’à la prochaine fois
attendre, et attendre, et souvent
attendre quoi
que le corps atteint si difficilement
Il écrit aussi :
j’ai peur de l’homme c’est vrai,
ce sentiment qu’il attend le
moment pour lâcher ses chiens
Cette peur de la violence dont il me parlait est-ce cela aussi qui lui fit inventer sa langue ? Langue de l’être nu et tendre et d’une vigilance extrême à ce qui l’entoure qui se traduit par un souffle rythmique, des vides et des pleins se succédant, des mots attrapés sur le bord de la langue française.
Il écrit :
la langue date probablement.
ma langue dans ma langue
du moment,
moment d’espace, moment
de temps d’où et de quand,
c’est une question vous
savez, et que je vous pose
dans notre langage commun
Une écriture envoûtante, nous pénétrant comme une évidence. On ne se perd pas en lisant cette écriture-là, au contraire on est poussé vers son propre souffle qui cherche lui aussi ses lieux de voix. Une pensée du vivre et du mourir, pas affirmative, un peu hésitante, mais sûre de son entièreté. Ce livre sait du tragique aller vers des éblouissements. Être encore, regarder encore, respirer encore, écrire encore tout en sachant l’avancée de la mort, ne plus être, du moins dans un corps. Cette manière d’ensemencer la langue commune avec la sienne langue était présente comme un murmure dans nombre de ses livres précédents, elle a trouvé son apogée durant sa longue maladie. Ce livre dit le secret, pas avec des questions métaphysiques, autrement ou bien en inventant sa métaphysique saluant la beauté du moindre ciel aperçu par la fenêtre d’une chambre d’hôpital ou de sa chambre ouverte sur le jardin. Cette langue-là ne ressemble à aucune autre. C’est la langue d’une âme, son parfum volatil et universel.
Il écrit :
je parle ici des chiffres du temps,
j’aime leur accumulation,
je leur accorde des substantifs,
dimension,
épaisseur,
le présent est de ce temps,
tout s’y agite
du silence des voix de l’humour,
du chaud du jour vers la nuit,
de l’invisible des atomes,
de ce temps infime de ce bruit,
de la chaise quand on se lève
Cette langue jaillit comme un fleuve enveloppant et mélancolique et allant sans fioritures vers la courbe ou l’angle. Poèmes placés au centre de la page comme s’écoulant entre deux berges blanches. Cette manière me fait penser à sa voix si singulière, toute parsemée de suspensions. Que ce soit dans un lieu culturel ou dans son jardin ou en jouant à la pétanque dans son village, elle demeurait la même, elle n’allait jamais dans la représentation. Son rire accompagnait cette voix. Son rire clair scellant la complicité.
Cet ami de Bernard Noël s’en est allé comme lui vers du là-bas ou dans un autre regard.
Il écrit :
il faut une énorme respiration.
à leur disparition on ne sait où,
avec le souvenir et la tristesse
et puis on ne sait où
ils demeurent dans l’espace.
Tous deux savaient le pouvoir du regard, ne pas le détourner, vraiment regarder avec tout son corps et cœur pensant, socle de basculements visionnaires.
LITS dit aussi la présence de Martina, cet amour-là sur lequel s’appuyait un vif lâcher-prise face à s’absenter puisqu’il nomme ainsi, et c’est beau, ce que nous appelons mourir.
Il écrit :
quand en silence ou en phrases courtes
nous sommes l’un auprès de l’autre.
« est-ce que tu veux une tisane »
elle dit qui déjà se lève. j’
aime moins le silence de la pièce
lorsqu’elle s’absente, je l’attends
Ce livre, une confidence s’adressant à chacune, chacun ayant le privilège de ne pas s’absenter soudainement, brutalement assassiné.e.s, en particulier par des bombes. Il nous parle du chemin de notre fin à venir. Cette inévitable question : irons-nous quelque part ?
Il écrit :
C’est un jour qui à peine
se lève alors comptez combien
est large le temps jusqu’à
l’ouest, venez avec moi allons-y
Jacqueline Merville, 30 novembre 2025