Serge Ritman, “Inaccomplie, ta voix rougit la vie”, lu par Jean-Claude Leroy


Dans cette note écrite avant la disparition de Serge Ritman*, Jean-Claude Leroy explore son dernier livre publié aux éditions Tarabuste.


 

Serge Ritman, Inaccomplie, ta voix rougit la vie, éditions Tarabuste, 188 p. 2024, 16 €.


«  […] Le temps du poème est cet inaccompli qui ouvrirait à toutes les métamorphoses.
Depuis au moins Ovide, le relégué.
[p. 89]


Toujours, une belle énergie actionne l’écriture de Serge Ritman, faite d’enthousiasme, d’exigence et de colère ; elle porte les mots avec chaleur et entraîne à rester debout en dépit du marasme qui nous étreint. Attaquant par nature, Ritman ne ferme pas les yeux ni ne se confine, il avance à découvert et désigne sans crainte l’ennemi, même surpuissant. Une manière aussi de définir l’amitié qui tient ensemble ceux qui, avec toutes leurs particularités, se trouvent du même bord.

Recueil composite regroupant des textes de diverses teneurs, aussi bien hommages, à Antoine Émaz, à Bernard Noël, avec des mots-confidences partagés sans calcul (jusqu’à reproduire les dédicaces à lui adressées par ses deux aînés) que poèmes drus ou au contraire légers, ou encore des développements analytiques autour notamment de la pensée d’Ernst Bloch, auteur trop rarement lu qui, avec son principe espérance, redonne un sens à l’horizon.

« Si Ernst Bloch doit faire absolument référence en ces temps de désutopie pendant lesquels tous les pouvoirs au service du capitalisme réitèrent, dans la droite ligne des Pinochet-Thatcher, le refrain d’un non-choix et donc d’un abandon obligé voire imposé de nos libertés de rêver, penser, inventer le monde, il s’agit de reprendre la puissance de ce que j’aime appeler des points de voix qui ne peuvent s’arrêter à des images, mêmes associées au désir, contre les images-pouvoirs. Il suffirait de relire ‘‘Apparition’’ de Stéphane Mallarmé pour apercevoir combien le ‘‘Rêve’’ (mot central) porte le mouvement du poème depuis ‘La lune s’attristait’ jusqu’à ‘’de blancs bouquets d’étoiles parfumées’’. C’est exactement une extension telle que le poème peut ouvrir politiquement à ce qu’il met en voix, à ce qui met toute voix au régime d’un inaccompli. » [p. 148]

Pour ma part, j’aime ces livres-albums où se côtoient des intérêts différents, et sentir l’auteur, non pas occupé à une seule pièce qu’il voudrait indéfiniment lisser, mais empressé à dire et à faire vivre le flux de sympathie que lui inspirent tel événement, telle lecture, tel visage. Une générosité spontanée qui ensemence la page et pense tout haut, comme dans une conversation avec les amis, quand les idées sont émises pour être éprouvées, pour être tentées – c’est là qu’elles sont vivantes et parfois opérantes.

[…]
Mon communisme cherche
l’air de tes voix rêvées
jusque dans une phrase claire

inconditionnel amour
comme si la phrase im-
possible te cherchait
dans le vent de ses ailes
ou la tempête d’une
virgule en résonance
[p. 73]

Est-ce idéalisme ou fermeté, l’un n’étant pas exclusif de l’autre, Ritman affiche la couleur, il grogne moins qu’il ne réaffirme, par exemple, un communisme communard se réancrant à toute seconde dans le flanc du monstre féroce qui sévit contre nos vies ? Et il redéfinit sans cesse les lignes de partage, les axes possibles, les territoires partageables.
Il est aussi l’intimiste et le tendre, troussant la forme qui convient à l’heure qu’il faut. Livre multiple que cet ouvrage profus, à ouvrir et rouvrir en plein désordre de soi, avec la force d’y accomplir. Tout court.

Jean-Claude Leroy

Serge Ritman, Inaccomplie, ta voix rougit la vie, éditions Tarabuste, 188 p. 2024, 16 €.

*NDLR : Poesibao rappelle la toute récente disparition de Serge Ritman, samedi 17 février. Cette note de Jean-Claude Leroy a été écrite et envoyée à Poesibao antérieurement à cette disparition.