Pierre Vinclair, “Complaintes & Co.”, lu par Mélanie Cessiecq-Duprat


Mélanie Cessiecq-Duprat mène ici une analyse fouillée de la construction en miroir du livre de Pierre Vinclair, “Complaintes & Co.”.



Pierre Vinclair, Complaintes & Co., préface de Laurent Albarracin, éditions Le Castor Astral, 2024 (parution le 14 mars 2024), 136 p., 9,90€


Le théâtre est-il le lieu du poème pour Pierre Vinclair ?

Dans son avant-dernier livre, La poésie française de Singapour, paru d’abord en feuilleton dans la revue Catastrophes, puis publié récemment aux éditions Æthalidès, dans les deux cas sous l’identité d’une chercheuse singapourienne nommée Claire Tching (déjà croisée dans Bumboat), s’avérant être totalement imaginaire et elle-même autrice d’une fausse anthologie mêlant faux et vrais textes de vrais et faux auteurs, Pierre Vinclair affirmait déjà son goût pour l’exotisme et la mascarade.
Le point de départ et la façon dont est composé son dernier livre, Complaintes & Co, à paraître en mars au Castor Astral, bien qu’il soit cette fois signé de son nom, nous permet de penser que Pierre Vinclair n’en a pas fini avec la mise en scène et le travestissement. Mais l’on ne s’attardera pas sur la genèse des poèmes de ce recueil, partie d’une dispute avec une poétesse autour d’une liste de mots qu’elle dénonçait comme « interdits » en poésie contemporaine tels que « l’âme », « l’éternité » ou « le silence » (ceux-là même qu’Emmanuel Hocquard nommait « les gros mots »), puis passée par l’envoi de premières versions sous pseudonyme — encore féminin —, au directeur d’un site de poésie et à une éditrice, tous les deux joyeusement roulés dans la farine, pour se concentrer sur ce qui peut faire l’intérêt de ce livre et ce qu’il raconte, au-delà de toute supercherie.

Ce livre donc, que l’auteur nous dit en postface, être « organisé en trois parties, dont la première et la troisième se lisent en miroir », donne la sensation d’être construit comme un livre Pop-up, renvoyant à l’image du petit théâtre déplié autour d’un axe de symétrie : la partie centrale, intitulée d’ailleurs Le théâtre du monde, bien que ne faisant pas directement relief par des éléments physiques, semble surgir du livre, dans un au-dessus des deux autres placées en miroir, comme si elle était surélevée sur une mini-scène, à l’avant-scène de celle du livre. Ceci d’abord parce qu’elle détonne avec les deux autres qui décrivent des personnes anonymes, inventées ou croisées dans la vie de l’auteur et que chacun pourrait aussi rencontrer dans la sienne (« L’ophtalmologue », « La libraire », « Le serrurier »…), alors qu’il s’agit ici de personnages connus bien que fictifs, dont le prénom est le titre de chaque poème (« Juliette », « Hamlet »…), ensuite parce qu’elle ne cache pas, dès la citation de Wittgenstein en exergue du chapitre présentant ce qui suit comme « une galerie de types humains » peinte non fidèlement par Shakespeare, tout comme dans le premier poème (« Jaques ») que nous sommes bien au spectacle, installés « sur des fauteuils en bois inconfortables ; / devant, silencieuse / une actrice muette… », puis dans quelques extraits qui renvoient encore au jeu de scène et à la tragédie, comme ici : « La vie est un acteur qui feint / son heure / sur scène et qui s’en va (…). »

Et si les trois chapitres évoquent bien les trois actes de la tragédie antique (protase, épitase et catastase), ce livre n’en finit pas de planter le théâtre comme décor et sujet, où chaque poème est lui-même la saynète d’un personnage, défini par son rôle dans différents espaces et postures : à travers son métier dans le chapitre 1 (Le monde au travail), au sein de pièces de Shakespeare dans le chapitre 2 (Le théâtre du monde), dans la vie privée pour ce qui est du chapitre 3 (Au chaos domestique). Mais ce qu’on constate assez rapidement, ce sont les glissements qui s’opèrent d’un chapitre — d’un monde — à l’autre, d’abord avec ce premier transfert du mot « monde » lui-même, passé du titre du premier chapitre au deuxième, avec ce « monde au travail » devenu « théâtre du monde », sous-entendant que la frontière entre ces deux mondes — celui du quotidien entrevu par le travail, et celui du théâtre comme le monde des loisirs ou de la vie rêvée, parallèle, et celle aussi de la création ou de l’inconscient, qui a lieu dans cette boîte noire qu’est la scène ou la tête — n’est pas aussi nette qu’on pourrait le penser, en tout cas pas pour l’auteur qui semble vouloir brouiller les pistes et même s’en amuser. Même chose avec le fait de mettre une citation de Shakespeare en exergue du premier chapitre alors que c’est dans le deuxième que sont présentés les personnages de ses pièces. Beaucoup de points dans ce livre renvoient d’ailleurs à l’idée du double, au miroir, qui se joue à partir d’éléments mis en opposition ou en juxtaposition, créant tantôt des reflets fidèles, tantôt des effets de trouble, que ce soit dans le parallèle entre William Shakespeare et Jules Laforgue (auteur de complaintes à la syntaxe complexe, dont Pierre Vinclair dit s’être inspiré), dans celui du livre et de la scène, avec chacun trois dimensions qui viennent les compléter (1- le texte et son auteur, 2- les personnages et leur mise en scène, 3 – le lecteur ou spectateur), ou dans les rapports suggérés entre public et privé, dehors et dedans, réel et fiction, vrai et faux, qui apparaissent dans les différentes combinaisons que l’on peut établir en reliant les chapitres par deux. Et si l’on pousse même un peu plus loin l’idée, on peut voir cette notion de miroir jusqu’aux photographies incluses en début et fin de livre qui vont toutes par deux (deux au début et deux à la fin), avec même, dans les deux dernières, des images doubles puisque l’une montre Pierre Vinclair et son ombre, et l’autre son reflet pris en photo dans un miroir.
Mais pour revenir à la question posée en introduction — Le théâtre est-il le lieu du poème pour Pierre Vinclair ? — si l’on connaît un peu le travail de cet auteur qui emploie délibérément le terme « poème » plutôt que « poésie » pour nommer le texte dans sa forme finale une fois dressé (comme il le dit souvent lui-même, renvoyant le poème à l’animal — la sauvagerie — et le poète au dresseur), et qu’on sait l’importance des lieux dans sa réflexion comme dans ses livres, en particulier dans sa tétralogie débutée avec L’Éducation géographique (aux éditions Flammarion), on peut effectivement se demander si Pierre Vinclair n’a pas trouvé dans le lieu du théâtre, un espace adéquat pour accueillir ses poèmes, ou en tout cas ici, ses complaintes. Après avoir investi le ring dans son essai intitulé Idées arrachées (aux éditions Lurlure), où les idées fusaient avec malice, sur une scène aussi sportive que spectaculaire, on dirait que ce lieu du théâtre où le jeu, la mise en scène, le drame (autre thème récurrent dans son travail), le double, le déguisement, le maquillage, et même le plaisir d’être une femme (présentes en majorité dans les portraits de ce dernier livre), est actuellement le terrain de jeu favori de cet « acteur qui feint / son heure / sur scène et qui s’en va / en ne laissant derrière / lui avec l’odeur âcre / du mensonge / d’aisselles / frottées par les mauvais tissus / qu’un souvenir / de la magie perdue, le charme / la poésie. » 

Mélanie Cessiecq-Duprat

Pierre Vinclair, Complaintes & Co., préface de Laurent Albarracin, éditions Le Castor Astral, 2024 (parution le 14 mars 2024), 136 p., 9,90€