Arbres de Judée, en plein Paris, par Sébastien Labrusse : une évocation de ce qu’il reste, quand le monde s’effondre.
Ces beaux arbres roses ne sont pas un verger.
Ils flambent ce matin de mars
dans l’étrange lumière de l’aube et des réverbères.
Peut-être viennent-ils du Japon.
Ils ont été plantés en contre-bas du chemin de fer sur une sorte de place aménagée
entre de hauts immeubles
dans le quartier de Plaisance
qui fut un village proche de Paris. On a percé des trous dans le bitume.
Dans quelle sorte de terre
leurs racines parviennent-elles à les nourrir jusqu’où se ramifient-elles sous cette dalle ?
Ces arbres maigres je les ai vus cent fois sans jamais les voir.
Arbres de Plaisance et de Judée
Aussi ce matin
alors que la nuit n’est pas finie
et que le jour commence juste
que s’ajointent à la demi-clarté du ciel les lumières électriques de la ville
je les vois pour la première fois
pour quelques secondes.
Je ne les reverrai plus.
Je dois poursuivre ma route à vélo
me hâter
descendre la rue d’Alésia qui change ici de nom et me rendre à Javel pour emprunter le RER C au Pont Mirabeau
où forcément je pense à Guillaume Apollinaire.
En traversant ce quinzième arrondissement que je n’aime guère
je me souviens d’une amie
qui a souffert plus qu’on ne peut imaginer à l’hôpital Boucicaut.
À l’instant où j’arrive
en bas de la rue de la Convention
les réverbères s’éteignent :
il n’y a d’autres lumières
– à part les phares de rares voitures – que le ciel de ce début de mars.
Les arbres décidément fleurissent trop tôt.
Je monte dans le train qui longe la Seine
suis happé par la vitesse
un long tunnel et les pensées qui m’assaillent et trop rapidement jette un coup d’œil
sur les bouts de jardins
les talus
des jonquilles qui ont surgi
le soleil maintenant vif sur ces banlieues.
De retour vers midi
je guette cette place où ces arbres ont flambé.
Ils ont vite défleuri perdu tout pouvoir.
Quelques jours plus tard
c’est au tour d’un arbre de Judée rose vif tirant sur le mauve
d’attirer les regards.
Il se trouve près du métro
dans le square
de cette quasi limite entre Paris et la banlieue.
D’autres arbres de Judée ailleurs plus tard
me feront tourner les yeux m’arrêter
et penser à la colline au bout de la Corne d’or à Istanbul qui en est couverte.
Ce bras de mer qui rejoint le Bosphore est un égout avec de part et d’autre
des autoroutes
l’anarchie de la ville sans fin.
Mais sur ses flancs
les arbres de Judée
en avril et en mai
(à l’époque où Byzance est devenue ottomane) se couvrent de leurs fleurs
aux teintes plus vives
que celles des tableaux des peintres dits fauves.
Pourquoi ce nom : arbres de Judée ? Pourquoi ces couleurs
ce rose-mauve
presque du sang
du feu ?
Dans ce même temps de ce printemps parisien pluvieux grisâtre froid
le sang coule sans trêve précisément en Judée ou non loin
sur des terres mises à feu et à sang.
Mais un dimanche
entre Pâques et l’Ascension
dans un recoin de Paris
alors que le gel menace les arbres fruitiers d’autres arbres de Judée et des glycines dans l’herbe heureusement
laissée haute d’un jardin
et plus loin des lilas
suspendront le temps.
Il y a dans cette limite du quatorzième et du treizième arrondissement de Paris pas loin de l’aqueduc romain
à peu près parallèle
à la ligne du RER
un monastère avec son église
de pierres devenues noires
et ses fragments de jardins.
Temps suspendu
pour peu.
Car il a suffi d’allumer la radio
mardi soir pour entendre ces mots : « charniers cadavres par centaines. »
Et aussitôt ces images qui viennent à l’esprit :
celles de « Nuit et brouillard » qu’on espérait reléguées à un passé définitif.
Mais non.
Deux heures plus tard
on passe sur la même radio
la Messe en si de Bach
qui avait été quand il composait
confronté lui aussi à diverses formes d’atrocités.
Une source : ces arbres quand tout s’effondre.
Grande pluie
ce matin, le premier de l’été.
Dix pétales des roses
amplement fleuries
dans l’herbe partiellement coupée une fleur jaune
venue on ne sait comment
entre les fissures d’une dalle
de ciment.
Il y a cent ans mourait Franz Kafka.
On reconstruisait les villages sur le front. Un monde s’était effondré déjà.